La lutte des 600.000 travailleurs du secteur public québécois à la croisée des chemins

La confrontation entre les 600.000 travailleurs du secteur public québécois et le gouvernement ultra-droitier de François Legault a mené à l’une des plus massives vagues de grèves de l’histoire de la province. Les actions militantes des dernières semaines montrent que les travailleurs sont déterminés à lutter pour améliorer leurs conditions de travail misérables et préserver les services publics, ce qui leur vaut un immense appui populaire.

Des enseignants et travailleurs de soutien scolaire manifestant à Longueil le 21 novembre, lors du premier de trois jours de débrayage du Front commun intersyndical du secteur public

Mais les travailleurs doivent arracher cette lutte du contrôle des appareils syndicaux pro-capitalistes et en prendre eux-mêmes la direction pour en faire une offensive politique unifiée de toute la classe ouvrière contre le programme d’austérité et de guerre de l’élite dirigeante québécoise et canadienne.

Autrement, une lutte militante qui a le potentiel de déclencher une puissante contre-offensive ouvrière pour la défense des services publics, des salaires et des conditions de travail de tous, sera torpillée par la bureaucratie syndicale, comme en 2015 et en 2020.

Les chefs syndicaux – autant ceux du Front commun que ceux de la FAE et de la FIQ – mènent actuellement des discussions derrière des portes closes avec le gouvernement pour mettre un terme au mouvement de grève et conclure des ententes remplies de concessions. Pour contrer la stratégie de division des syndicats, les employés de l’État doivent lutter consciemment pour unir tous les travailleurs du secteur public et étendre la grève.

Le conflit actuel au Québec fait partie d’une résurgence de la lutte des classes au Canada et internationalement. Partout dans le monde, les classes dirigeantes cherchent à imposer tout le poids de la crise capitaliste sur le dos des travailleurs en sabrant dans les salaires, les retraites et les conditions de travail. Cet assaut va de pair avec la destruction et la privatisation des services publics, qui servent à financer de généreuses baisses d’impôts pour les grandes entreprises.

Les attaques de l’élite dirigeante contre les travailleurs au pays pour accroître ses profits sont accompagnées d’une montée de l’agression impérialiste à l’étranger. Le Canada investit des milliards de dollars d’argent public dans la guerre menée par les États-Unis et l’OTAN contre la Russie en Ukraine et dans les préparatifs de guerre contre la Chine. L’impérialisme canadien soutient aussi Israël, son proche allié au Moyen-Orient, qui mène une guerre génocidaire contre la population palestinienne opprimée de Gaza.

Legault et sa Coalition Avenir Québec (CAQ), fidèles serviteurs du patronat et des riches, sont déterminés à imposer des reculs majeurs aux 600.000 employés de l’État. Le premier ministre et la présidente du Conseil du trésor, Sonia Lebel, ont présenté mercredi une nouvelle offre provocatrice de 12,7% d’augmentations salariales sur cinq ans. C’est à peine supérieur à leur offre précédente de 10,3% sur 5 ans et largement en dessous du taux élevé d’inflation, sans parler du rattrapage salarial dont les travailleurs du secteur public ont un urgent besoin après avoir subi des décennies de baisse continuelle dans leurs salaires réels.

De plus, cette supposée «bonification salariale» est conditionnelle à de nouvelles concessions des travailleurs au niveau des conditions et de l’organisation du travail, le tout au nom de la «flexibilité». Le but du gouvernement est d’instaurer de manière permanente les conditions terribles qu’il a imposées durant la pandémie, lorsqu’il a invoqué l’état d’urgence pour s’autoriser à violer systématiquement les droits des travailleurs.

Le gouvernement cherche également à privatiser des pans entiers du réseau de la santé pour faire de la médecine une source encore plus abondante de profits pour la grande entreprise. Par exemple, la loi 15 va créer Santé Québec, une agence gouvernementale qui sera gérée comme entreprise par les «top guns» du milieu des affaires.

Bien qu’il cherche à entériner de nouvelles concessions en misant sur sa collaboration avec les syndicats, ces ardents promoteurs du «dialogue social», Legault est prêt à utiliser tout l’arsenal répressif de l’État capitaliste pour imposer ses diktats, y compris l’adoption d’une loi spéciale avec le soutien de l’Assemblée nationale.

Vendredi dernier, en réponse à un journaliste qui lui demandait si le gouvernement allait imposer des conventions collectives par décrets, le premier ministre a déclaré: «on n’est pas là». Préparant le terrain pour un décret, il a ensuite blâmé publiquement les enseignants pour la situation, les exhortant «d’arrêter la grève pour le bien de nos enfants».

La lutte des travailleurs du secteur public ne doit pas être limitée au simple cadre de «négociations collectives» bidon. C’est avant tout une lutte politique qui est dirigée, non pas contre un gouvernement en particulier, mais contre le programme d’austérité et de guerre de toute l’élite dirigeante québécoise et canadienne.

Les dirigeants syndicaux, toutefois, font tout pour éviter un véritable affrontement avec le gouvernement Legault et surtout une remise en question du statu quo capitaliste par la classe ouvrière. C’est pourquoi ils négocient en coulisses avec le gouvernement en se soumettant aux paramètres financiers qu’il a fixés d’avance. Pendant ce temps, les travailleurs sont gardés dans le noir et n’ont aucun moyen réel d’expression. Les syndicats les confinent dans le cadre limité de «négociations» du secteur public au Québec, en cachant le fait que les travailleurs québécois font face aux mêmes attaques que leurs frères et sœurs de classe partout au Canada.

Les syndicats ont organisé les premières grèves limitées en novembre, plus de huit mois après l’échéance des conventions collectives. Les dirigeants du Front commun ont repoussé la grève générale illimitée (GGI), votée à 95% par les membres, en annonçant une nouvelle «séquence» de grèves du 8 au 14 décembre pour éviter que leurs membres se joignent à leurs collègues de la FAE, seuls en GGI depuis le 23 novembre.

Au même moment, le Front commun se donne le droit d’annuler cette séquence à tout moment en proclamant qu’une entente «satisfaisante» serait en vue. C’est ce qu’a laissé entendre Éric Gingras, le président de la CSQ (Centrale des syndicats du Québec, membre du Front commun) lorsqu’il a déclaré la semaine passée: «il y aura fort probablement une rencontre à minuit moins quart».

Quant à Mélanie Hubert, la présidente de la FAE qui négocie séparément sur la base réactionnaire voulant que les enseignants soient un «cas spécial», elle a indiqué que le syndicat pourrait mettre fin à la grève s’il juge avoir fait suffisamment de «progrès» à la table, et ce même sans entente signée et sans un vote des travailleurs.

Ces manœuvres de division et de démobilisation s’inscrivent dans le cadre des trahisons répétées des luttes ouvrières par les appareils syndicaux, qui font tout pour bloquer un mouvement de classe des travailleurs en gardant leur action dans le cadre de la politique bourgeoise québécoise. Leur hostilité à un mouvement unifié de la classe ouvrière canadienne est ancrée dans leur promotion du nationalisme québécois et leur subordination politique des travailleurs au Parti québécois (PQ).

Le PQ est un parti de la grande entreprise qui préconise l’indépendance du Québec et est directement responsable – conjointement avec les fédéralistes du Parti libéral du Québec (PLQ) – du démantèlement des services publics et d’une batterie de lois spéciales contre les travailleurs au cours des 40 dernières années.

Ce qui n’a pas empêché les leaders du Front commun, lors d’une manifestation à Québec le 23 novembre, de faire parader le chef du PQ et une dirigeante en vue du PLQ sur la scène devant une foule de travailleurs qui manifestaient devant l’Assemblée nationale.

Les travailleurs du secteur public se trouvent à la croisée des chemins. Pour éviter une nouvelle trahison, les membres de la base doivent agir par-dessus les têtes des chefs syndicaux qui les divisent en organisant eux-mêmes une grève unifiée de tous les travailleurs du secteur public.

Le gouvernement répondra par la répression et les lois spéciales. Les travailleurs devront y faire face par une mobilisation massive de toute la classe ouvrière au Québec et la préparation d’une grève générale politique contre les attaques de Legault. Ils devront également lancer un appel aux travailleurs du reste du Canada qui subissent le même assaut patronal sur leurs conditions de travail, le démantèlement des services publics et la criminalisation de leurs luttes.

Rien de cela n’est possible sans une rupture avec la bureaucratie syndicale pro-capitaliste, ce qui requiert la création de comités de la base totalement indépendants des syndicats.

Menés par les travailleurs les plus combatifs, ces comités doivent impliquer le plus grand nombre possible de travailleurs afin de décider démocratiquement de la marche à suivre pour défendre leurs intérêts. Ils doivent établir une stratégie commune pour solidifier et étendre le mouvement de grève, et se préparer à contrer les lois spéciales du gouvernement.

Au même moment, la lutte contre l’austérité capitaliste et les lois antigrève est indissociable d’une lutte pour un gouvernement ouvrier voué à servir les besoins de tous, et non les profits privés d’une minorité de riches.

Ceux qui sont intéressés à lutter pour cette perspective devraient contacter le WSWS dès maintenant.

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