Les organes directeurs de trois des principales banques centrales du monde se sont réunis cette semaine pour prendre des décisions cruciales en matière de politique monétaire, qui donneront une indication de l'agenda pour 2024.
La Réserve fédérale américaine devait annoncer sa décision sur les taux d’intérêt le 12 décembre, suivie par les réunions de la Banque centrale européenne et de la Banque d’Angleterre le 13 décembre.
Bien que les indications actuelles montrent que ces trois banques laisseront leurs taux d’intérêt inchangés, les déclarations faites à chacune de ces réunions, à commencer par celle de la Réserve fédérale, détermineront la voie à suivre pour l’année prochaine.
La récente baisse de l’inflation à entraîné une divergence entre les exigences des marchés financiers, qui veulent que les taux d’intérêt commencent à baisser, ou du moins qu’un calendrier de réduction soit fixé, et les déclarations des banques centrales qui estiment qu’il est encore trop tôt pour donner une indication de quand cela pourra avoir lieu.
Les dernières données sur l’inflation aux États-Unis, publiées hier, ont montré que l’inflation de base, qui exclut les changements dans l’alimentation et l’énergie, a augmenté de 0,3 pour cent en novembre et que le taux annuel est resté stable à 4 pour cent. Cela a été vu comme une indication de plus que la Fed ne pouvait pas être sûre que l’inflation baissait et qu’elle ne pourra pas passer à une position d’assouplissement.
La question clé pour les organes directeurs des banques centrales, comme elle l’a été depuis le début de la prétendue «lutte» contre l’inflation qui a commencé il y a environ 18 mois, est celle des salaires. Dans un premier temps, on a tenté d’occulter cet objectif, mais il apparaît désormais au grand jour.
Comme l’a noté le Financial Times, les trois banques centrales se préparent à repousser les prédictions des investisseurs sur une baisse des taux d’intérêt parce qu’elles «ont signalé qu’elles voulaient des preuves plus claires d’un affaiblissement des marchés du travail avant de réduire les taux».
Ces preuves ne sont pas encore là. Aux États-Unis, un rapport faisant état d’un marché du travail plus robuste que prévu montrait vendredi dernier que le taux de chômage était tombé à 3,7 pour cent. Dans la zone euro, le taux de chômage reste proche d’un plancher record de 6,5 pour cent, alors que les données montrent que les coûts unitaires de main-d’œuvre augmentent plus rapidement que jamais depuis qu’ils ont commencé à être collectés en 1995.
Bien que les augmentations salariales soient inférieures à l’inflation et ne compensent pas les baisses passées, elles restent trop élevées aux yeux de la BCE. La semaine dernière, Isabel Schnabel, membre du conseil d’administration de la BCE, considérée comme un «faucon» de l’inflation, a déclaré qu’elle allait «surveiller de très près les accords salariaux à venir», car ils «auront certainement une incidence sur nos décisions de politique monétaire».
Au début du mois, le président de la Réserve fédérale, Jerome Powell, a déclaré qu’il serait prématuré de conclure avec confiance que la banque centrale a atteint un taux d’intérêt suffisamment restrictif ou de «spéculer sur le moment où la politique pourrait s’assouplir».
Quelques jours plus tôt, le président de la banque centrale allemande, Joachim Nagel, avait abordé le même thème en déclarant: «Il serait prématuré d’abaisser les taux d’intérêt prochainement ou de spéculer sur de telles mesures ».
Mais les marchés financiers continuent de réclamer un assouplissement de la politique monétaire. Ils considèrent que la Fed et les autres banques centrales seront obligées d’agir. Comme toujours, deux motivations psychologiques sont à l’œuvre: l’appât du gain et la peur.
Il y a l’espoir qu’une baisse des taux ouvrira la voie à une reprise de la vaste accumulation de richesses qui a eu lieu lorsque les taux d’intérêt étaient à des niveaux historiquement bas, et il y a la crainte que si les taux ne sont pas réduits, cela aura des conséquences majeures.
Les données sur les conditions des marchés financiers vont dans ce sens.
Un rapport publié cette semaine par Bloomberg, basé sur des recherches effectuées par Oxford Economics, indique que le montant de la dette des entreprises américaines arrivant à échéance devrait doubler dans les deux prochaines années, pour atteindre environ 1.000 milliards de dollars en 2025, et tripler dans la zone euro, pour atteindre l’équivalent de 400 milliards de dollars.
Selon Curtis Dubay, économiste en chef de la Chambre de commerce des États-Unis «toute entreprise ayant contracté un prêt avant 2022 devra faire face à des taux de refinancement plus élevés». Il y avait «beaucoup de resserrement financier en cours» en raison des actions passées de la Réserve fédérale — qui avait porté les taux d’intérêt à leur plus haut niveau en 22 ans — et c’était l’une des raisons pour lesquelles il voyait un ralentissement de l’économie en 2024.
Les entreprises qui ont émis de la dette à un niveau inférieur à celui de l’investissement, pendant la période de taux ultra-bas, sont considérées comme particulièrement vulnérables.
La récente faillite du groupe immobilier autrichien Signa, propriétaire de Selfridges à Londres et du Chrysler Building de New York, pourrait bien être un signe avant-coureur. La société possédait un portefeuille immobilier de 29 milliards de dollars et avait accumulé environ 13 milliards d’euros de dettes alors que les coûts d’emprunt étaient quasiment nuls.
Pour reprendre les mots d’un dirigeant immobilier européen à propos du chef de Signa, René Banko: «Il s’est gavé de financements bon marché qu’il a pris de tous les côtés ».
Mais Banko n’était qu’un exemple extrême de ce qui était un processus universel. On a à présent un retour de bâton, comme le montre un récent article du Financial Times.
Alex Knapp, directeur des investissements chez Hines, un investisseur immobilier mondial pesant 100 milliards de dollars, a déclaré au FT: «L’ampleur de la remise à zéro cyclique des valorisations immobilières est aussi importante que celle du début des années 1990 ou de la crise financière mondiale. Il s’agit d’une crise de grande ampleur, si cela n’était pas évident».
Comme l’a rapporté le FT: «Tom Leahy, directeur exécutif de MSCI Research, a estimé en septembre qu’environ 50 pour cent des actifs immobiliers commerciaux de Londres valent aujourd’hui moins que le prix auquel ils ont été acquis. New York s’en sort relativement mieux, avec un cinquième seulement sous l’eau».
L’effondrement est marqué en Europe où, selon une analyse rapportée par le FT, plus de 3,3 milliards d’euros d’immeubles de bureaux britanniques et européens n’ont pas été vendus après avoir été mis sur le marché, y compris la Tour de la Commerzbank à Francfort. La société qui a mené l’enquête a déclaré que sa liste n’était probablement que «la partie émergée de l’iceberg des ventes avortées».
L’un des secteurs les plus touchés par le régime des taux d’intérêt élevés aux États-Unis est celui des jeunes entreprises de haute technologie. Comme l’a souligné le New York Times dans un article récent, WeWork, qui a levé plus de 11 milliards de dollars de fonds publics, Olive AI, une start-up spécialisée dans les soins de santé qui a levé 852 millions de dollars, Convoy, une start-up du transport de marchandises ayant levé 900 millions de dollars et Veev, une start-up de la construction de maisons (647 millions de dollars) ont toutes déposé leur bilan ou fermé leurs portes ces six dernières semaines.
L’article indique qu’environ 3.200 entreprises privées financées par le capital-risque ont fait faillite cette année après avoir levé 27,2 milliards de dollars de fonds dans le cadre de ce qu’il appelle «un étonnant feu de joie de liquidités».
Ces questions ne figureront pas dans les commentaires et déclarations émanant des banques centrales dans les prochains jours — l’une de leurs tâches est de «parler» de l’économie et du système financier et de maintenir qu’ils sont «sains et résistants». Mais il est certain qu’elles seront abordées lors des discussions à huis clos.
(Article paru d’abord en anglais le 14 décembre 2023)
