Une fracture majeure s’ouvre entre les banques centrales

Une division importante s'est ouverte entre Réserve fédérale américaine d'un côté, et Banque centrale européenne (BCE) et Banque d'Angleterre (Bank of England – BoE) de l'autre, à la suite de leurs réunions de politique monétaire tenues la semaine dernière – une division qui pourrait avoir des implications pour la stabilité financière.

La Banque centrale européenne à Francfort, Allemagne [Photo by Thomas Wolf / CC BY-SA 3.0]

Mercredi 13 décembre, la Banque centrale américaine (Federal Reserve ou ‘Fed’) a indiqué qu'elle se soumettait aux exigences des marchés financiers en fait de baisse des taux d'intérêt, peut-être dès mars de l'an prochain. Le président de la Fed, Jerome Powell, a abandonné la vision «irréductible» qu’il avait maintenue jusqu’à la veille de la réunion.

Le lendemain, la BCE et la BoE ont adopté une position différente, maintenant la position qu’elles avaient précédemment partagée avec la Fed, selon laquelle la hausse des taux d’intérêt devait se poursuivre. Dans leurs déclarations de politique monétaire, les deux banques ont mis l’accent sur la question des salaires pour expliquer la nécessité de maintenir un régime de taux d’intérêt restrictif pour faire baisser l’inflation.

La BoE a déclaré que la politique monétaire « devrait probablement être restrictive pendant une période prolongée » et « un resserrement supplémentaire serait nécessaire s'il y avait des preuves de pressions inflationnistes plus persistantes ».

La déclaration de son Comité de politique monétaire a clairement indiqué que l'accent était mis sur le marché du travail et les salaires.

Celle-ci dit que même si la croissance annuelle des salaires dans le secteur privé était tombée à 7,3 pour cent au cours des trois mois précédant octobre, «des risques à la hausse subsistent pour les perspectives de croissance des salaires». Le Comité surveillerait de près les indications de pressions inflationnistes persistantes, notamment les tensions sur le marché du travail et la croissance des salaires.

Dans son reportage sur la décision de la BoE, le Financial Times notait que «la plupart des éléments de preuve» suggéraient que «le marché du travail britannique est encore plus tendu qu’avant la pandémie, ce qui stimule la croissance des salaires ».

Plus tard dans la journée, la BCE a également indiqué que les salaires étaient au cœur de ses délibérations et décisions.

La présidente de la BCE, Christine Lagarde, est entrée dans le vif du sujet dès le début de ses remarques liminaires lors d'une conférence de presse.

« Le ralentissement de l’inflation sous-jacente s’est poursuivi », a-t-elle dit. « Mais les tensions sur les prix intérieurs restent soutenues, en raison principalement d’une croissance dynamique des coûts salariaux de main-d’œuvre ».

Lagarde est revenue sur la question des salaires durant la séance de questions-réponses, affirmant que de nombreuses données seraient reçues au premier semestre 2024, «notamment sur le front de l'emploi». Elle a noté que 50 pour cent des travailleurs couverts par la BCE dans son système de suivi des salaires verront leurs conditions d'emploi et éventuellement de nouveaux salaires fixés dans de nouvelles conventions collectives à venir.

Présentant la ligne de la BCE, elle a déclaré que la banque centrale était «déterminée» à ramener l’inflation à l’objectif de 2 pour cent.

«Sur la base de notre évaluation actuelle, nous considérons que les taux d’intérêt de la BCE [qui sont passés d’environ zéro à 4 % au cours du cycle actuel] se situent à des niveaux qui, maintenus pendant une durée suffisamment longue, apporteront une contribution substantielle à cet objectif. Nos décisions futures garantiront que nos taux directeurs resteront fixés à des niveaux suffisamment restrictifs aussi longtemps que nécessaire.»

Naturellement, pratiquement toutes les questions posées lors de la conférence de presse concernaient la décision prise la veille par la Fed, qui avait pratiquement déclaré qu'elle s'apprêtait à réduire ses taux.

De manière significative, comme l'a rapporté le Financial Times (FT), citant une personne prenant part aux discussions, le caractère «accommodant» des commentaires de Powell «a pris de court de nombreux membres du conseil des gouverneurs de la BCE». Selon la source, «cela a surpris beaucoup d’entre nous» et «rend la vie plus difficile».

En d’autres termes, la Fed n’a même pas pris la peine de « prévenir » la BCE, la deuxième banque la plus importante du monde, qu’elle était sur le point d’entreprendre une réorientation majeure.

Si Lagarde avait des désaccords sur la manière dont la Fed s’est comportée, elle les a gardé pour elle. Elle a répondu aux questions sur ce qui s'était passé la veille tout en insistant sur le fait que la BCE n'allait pas emboîter le pas.

En réponse à la première question, sur la réponse de la BCE à la possibilité évoquée par la Fed d’avoir jusqu'à trois réductions de taux l'année prochaine, Lagarde a rappelé sèchement à l'interlocuteur «une chose». «Nous sommes dépendants des données. Nous ne sommes pas dépendants du temps. Nous sommes dépendants des données. »

Puis, pour souligner la position de la BCE, elle a ajouté plus tard: «Devrions-nous baisser notre garde? Nous nous sommes posés cette question. Non, il ne faut absolument pas baisser notre garde.»

Peut-être avait-elle à l'esprit la phrase associée à l'ex-première ministre conservatrice britannique Margaret Thatcher «la dame ne reculera pas», lorsqu'elle a de nouveau fait référence aux salaires.

Il y avait une mesure de l’inflation qui ne bougeait pas, c’était l’inflation intérieure. «Et l’inflation intérieure est largement générée par les salaires», a-t-elle déclaré.

Un autre journaliste a demandé s'il y avait eu des discussions sur les réductions de taux et comment elles pourraient être mises en œuvre à la lumière de la décision de la Fed. Lagarde a dit que la réponse était « très facile ».

«Nous n’avons pas du tout discuté de baisses des taux. Pas de discussion, pas de débat sur cette question. Et je pense que tout le monde dans la salle est d’avis qu’entre la hausse et la baisse, il y a tout un plateau, toute une plage de mise en attente. »

Un autre intervenant a fait référence à la remarque de Powell qu’il existait un risque de maintenir des taux plus élevés.

«Qui veut tenir trop longtemps? a-t-elle répondu. « Mais ce que nous disons également aujourd'hui... c'est que nous ne pensons pas qu'il soit temps de baisser notre garde, et nous pensons qu'il y a du travail à faire et que nous pouvons tout à fait prendre la position d'un maintien [des taux]. »

Cela pourrait s’avérer plus facile à dire qu’à faire, comme l’ont souligné un certain nombre d’analystes.

Nathan Sheets, ex-responsable du Trésor américain, aujourd’hui dans une grande société financière, a déclaré au FT: «Les grandes banques centrales peuvent en principe s’écarter de la Fed, mais le faire de manière significative et sur une période prolongée a historiquement été difficile à faire.»

Frederick Ducrozet, responsable de la recherche macro-économique chez Pictet Wealth Management, a déclaré au même journal: «Si la Fed réduit ses taux d'intérêt plus tôt et plus rapidement, il sera très difficile pour la BCE de maintenir sa position».

La décision de la Fed a non seulement pris au dépourvu la BoE et la BCE, mais également les commentateurs financiers américains.

John Authers, chroniqueur chez Bloomberg et observateur de longue date des marchés financiers américains, a déclaré qu'il était convaincu que Powell était mal à l'aise avec le récent assouplissement des marchés financiers qui a rendu la tâche de la Fed plus difficile.

Il s'était attendu à ce qu'il «parle de manière agressive pour atténuer toute perspective de baisse précoce des taux», la seule question étant de savoir s'il parviendrait à convaincre le marché de le croire. Cette prédiction reposait en grande partie sur ce que Powell avait déclaré deux semaines seulement avant la réunion de la Fed, insistant sur le fait qu'il était prématuré de spéculer sur le moment où la politique [monétaire] pourrait être assouplie.

Authers a déclaré que le changement en trois mois, c'est-à-dire depuis les dernières projections, le soi-disant «diagramme en points» des décideurs de la Fed indiquant où ils pensaient que la tendance des taux d'intérêt iraient, avait été «surprenant».

«Il y a trois mois, dix membres du comité pensaient que le taux des fonds fédéraux serait encore supérieur à 5 % d'ici la fin de l'année prochaine. Aujourd’hui, seuls trois d’entre eux le pensent encore», écrit-il.

Il a énuméré un certain nombre de changements importants dans les remarques de Powell. Celui-ci a déclaré que la politique était à présent «bien en territoire restrictif» et non seulement «restrictive» comme il l’avait dit en novembre. Il a déclaré que la Fed devrait réduire ses taux «bien avant» que l’inflation n’atteigne l’objectif de 2 pour cent, et que la Fed était «très concentrée» sur le risque de maintenir des taux trop hauts pendant trop longtemps.

La question qui se pose est de savoir d’où vient ce changement soudain? Les réponses doivent être cherchées dans l’état de l’économie et du système financier américains, qui sont devenus de plus en plus dépendants de taux d’intérêt très bas au cours d’un processus qui remonte à plusieurs décennies.

Le passage à des taux plus élevés a déjà eu un impact majeur. En mars dernier, cela a entraîné trois des quatre plus grandes faillites bancaires de l’histoire des États-Unis. L’impact n’a été maîtrisé que lorsque les autorités financières, y compris la Fed, ont donné une garantie implicite à tous les riches déposants non assurés que l’État les renflouerait.

Le marché du Trésor américain, estimé à 25 000 milliards de dollars, la base du système financier mondial, loin de fonctionner comme une institution stable pour l’achat et la vente de la dette publique, est devenu un gouffre de spéculation dont la Securities and Exchange Commission tente désespérément de reprendre le contrôle.

Des problèmes apparaissent sur le marché de l'immobilier commercial dû à la hausse des taux d'intérêt. L’argent mis à la disposition des entreprises technologiques lorsque les taux d’intérêt étaient bas se tarit et les entreprises qui ont contracté des prêts à des taux extrêmement bas sont confrontées à un choc lorsqu’elles doivent se refinancer à des taux beaucoup plus élevés.

Ce ne sont là que quelques-unes des questions qui auront été discutées à huis clos à la Fed, contrairement à ses déclarations publiques selon lesquelles le système financier est «sain et résilient».

Si Wall Street s'est réjouie du cadeau de Noël que lui a offert la Fed, la divergence qu'elle a ouverte avec les autres banques centrales a introduit un autre facteur déstabilisant.

Il convient de rappeler que l’un des éléments déclencheurs du krach de Wall Street en octobre 1987 – qui reste la plus forte chute sur une journée de 22,3 pour cent – a été le conflit entre la Fed et la Bundesbank allemande qui décida de relever son taux directeur.

Bien entendu, l’histoire ne se répète pas.

Elle contient cependant des leçons pour le présent. La divergence qui s’est ouverte entre les principales banques centrales – du fait que, malgré tous les discours sur la coopération, la Fed n’a apparemment même pas informé ses homologues européens de ce changement – signifie que ses décisions de la semaine dernière pourraient avoir des conséquences imprévues et de grande portée.

(Article paru en anglais le 16 décembre 2023)

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