Les remarques suivantes ont été prononcées par le secrétaire national du Parti de l'égalité socialiste (SEP États-Unis), Joseph Kishore, lors d'une réunion intitulée «Léon Trotsky et la lutte pour le socialisme au 21e siècle» au nouvel hôtel de ville de Colombo le dimanche 10 décembre pour marquer le centenaire de la fondation du mouvement trotskyste. La réunion était organisée par le SEP sri-lankais et l'International Youth and Students for Social Equality (Jeunes et étudiants internationaux pour l’égalité sociale).
Kishore a pris la parole lors d'une autre réunion organisée par le SEP/IYSSE sur le même thème à l'Université de Peradeniya et parrainée par la Société de Science Politique de l'université le 7 décembre.
Je suis très heureux de pouvoir me rendre au Sri Lanka et prendre la parole lors de cette réunion à Colombo. C'est un grand honneur de pouvoir m'adresser aux travailleurs et aux jeunes de ce pays et de rencontrer des camarades qui ont joué un rôle aussi essentiel et si longtemps dans l'histoire du Comité international de la Quatrième Internationale.
Les dirigeants de la section sri-lankaise sont à juste titre révérés dans tout le mouvement socialiste international pour la lutte basée sur les principes qu’ils ont menée pour le trotskysme, face à une opposition souvent violente de la classe dirigeante ; cela inclut notamment le camarade Keerthi Balasuriya, décédé il y a 36 ans le week-end prochain, et le camarade Wije Dias, décédé le 27 juillet 2022. C'est avec fierté que tous les membres du SEP aux États-Unis rappellent les origines de l’organisation l’ayant précédé, la Workers League, dans l’exigence par elle d’une discussion sur la Grande trahison au Sri Lanka, ce dont je parlerai plus tard.
Cette rencontre s'inscrit dans une série de rencontres à travers le monde marquant le centenaire du mouvement trotskyste, le socialisme des XXe et XXIe siècles.
Je parlerai de l'importance de cet anniversaire, mais je voudrais commencer par un examen de la situation politique internationale. C’est un principe fondamental du marxisme qu’il est impossible de développer une orientation dans un pays particulier en se basant sur les particularités nationales de ce pays. Ou plutôt, partir de ces particularités conduit à des conclusions opportunistes et banqueroutières. Nous vivons et luttons dans le cadre d’un système capitaliste mondial, et les travailleurs et les jeunes sont confrontés à chaque instant à des problèmes mondiaux.
Nous nous réunissons aujourd’hui dans le contexte d’une série croissante de crises mondiales croisées qui ont atteint une masse critique. Deux tendances fondamentales prédominent: la tendance à la guerre mondiale et à la réaction politique d'une part, et la tendance à la révolution socialiste, d'autre part. Celle qui prévaudra déterminera le sort de l’humanité toute entière.
Au cours des deux derniers mois, l’attention du monde s’est concentrée sur les événements de Gaza, où un crime de guerre aux proportions historiques est perpétré par le gouvernement israélien. Une population de 2,3 millions de personnes a été systématiquement bombardée, assassinée, affamée, privée de soins médicaux et chassée de chez elle. Chaque jour, au cours des deux derniers mois, plus de 130 enfants en moyenne ont été tués, bien plus que dans n'importe quelle guerre de l'histoire moderne.
Le bilan des morts s'élève désormais à plus de 17.000 personnes à Gaza depuis octobre, dont 70 pour cent sont des femmes et des enfants. Plus de 200 médecins et infirmiers ont été tués, ainsi que 130 employés de l'ONU et 77 journalistes. La dernière atrocité en date est l'assassinat ciblé de l'auteur et enseignant palestinien, le Dr Refaat al-Ar'eer, qui a été assassiné avec toute sa famille le 6 décembre.
Après une brève «pause», pendant laquelle l’armée israélienne a fait le plein et rechargé, Israël a lancé une invasion terrestre du sud, où la population a massivement augmenté au cours des huit dernières semaines en raison de l’afflux de réfugiés de guerre en provenance du nord.
Non seulement un génocide et des crimes de guerre sont en cours, mais – et il est crucial que les travailleurs de chaque pays le comprennent – ils bénéficient du plein soutien de l’administration Biden aux États-Unis et de tous les gouvernements de l’axe États-Unis-OTAN. Chaque atrocité commise par Israël a été précédée et suivie de déclarations de soutien de la part des responsables de la Maison Blanche selon lesquelles il n’y avait pas de «lignes rouges», et qu’Israël avait le «plein soutien» des États-Unis.
Alors qu’Israël se préparait à bombarder le sud la semaine dernière, le porte-parole du Pentagone, John Kirby, a défendu le ciblage des civils, affirmant qu’Israël avait donné aux Gazaouis «une liste, une carte – elle est en ligne – une liste des zones où ils peuvent se rendre pour être plus en sécurité. Il n’y a pas beaucoup d’armées modernes, avant de mener des opérations, qui feraient effectivement cela.»
Quelle prévenance de la part d’Israël! Ils indiquent aux Palestiniens où ils devront fuir sous peine d’être incinérés par les bombes, à condition qu’ils puissent accéder à la liste en ligne via un code QR, dans des conditions où les systèmes de communication fonctionnent rarement. En fait, Kirby rationalise simplement les meurtres en masse, en arguant que si les Palestiniens se trouvent dans un endroit où ils sont bombardés, cela doit être dû au fait qu’ils ont refusé de suivre les ordres (complètement illégaux) d’évacuation donnés par Israël.
Puis, vendredi, les États-Unis ont opposé leur veto à une résolution de l'ONU appelant à un cessez-le-feu. Les États-Unis non seulement soutiennent, mais ils assistent activement, la politique israélienne visant à chasser les Palestiniens de Gaza, à nettoyer ethniquement toute la région et à tuer tous ceux qui refusent de partir.
Un tournant a été atteint. L’impérialisme américain est coupable de nombreux crimes commis au cours de sa longue histoire de guerre et de contre-révolution, depuis le largage des bombes atomiques sur Hiroshima et Nagasaki, jusqu’à la guerre du Vietnam, en passant par la destruction de l’Irak et de l’Afghanistan.
Mais ce qui frappe aujourd’hui, c’est la franchise avec laquelle les violences homicides sont commises. Ils ne cachent pas leurs crimes; ils essaient à peine de mentir à leur sujet.
Le soutien ouvert aux actions génocidaires ne peut être compris que comme faisant partie de la guerre mondiale en cours de l’axe États-Unis-OTAN, qui a ou aura un impact sur la population du monde entier.
Pour l’impérialisme américain, le soutien aux actions d’Israël est lié à sa quête d’hégémonie mondiale. Plus directement, l’administration Biden a utilisé les actions d’Israël à Gaza comme une opportunité pour déployer massivement du matériel militaire en Méditerranée, ciblant explicitement l’Iran. Un conflit avec l’Iran est lui-même envisagé en rapport avec le conflit américain avec la Russie et la Chine.
La guerre contre Gaza et la guerre menée par les États-Unis et l’OTAN contre la Russie en Ukraine sont en fait deux fronts d’une guerre mondiale qui s’intensifie rapidement. La guerre contre l’Ukraine dure maintenant depuis près de deux ans. Au moment de l’invasion russe en février 2022, l’administration Biden aux États-Unis, les gouvernements de toute l’Europe et au-delà, ainsi que les médias qui leur sont associés, affirmaient que la guerre n’était «pas provoquée», que la réponse des États-Unis et des puissances de l’OTAN était guidée par l’inquiétude quant à la «souveraineté nationale» de l’Ukraine, et par le fait qu’États-Unis et OTAN défendaient la «démocratie» contre la «dictature».
Qui peut croire tout cela? Si l’alliance de l’impérialisme américain et de l’OTAN avec les fascistes en Ukraine ne dissipe pas ces mensonges, alors leur soutien au génocide israélien à Gaza devrait marquer pour toujours la fin de toute prétention que l’impérialisme américain serait motivé par des préoccupations quant aux «droits de l’homme». La guerre a été déclenchée par les États-Unis et les puissances de l’OTAN à travers l’expansion incessante de l’OTAN vers l’est, le coup d’État de 2014 en Ukraine et d’autres actions dirigées contre la Russie. Quant aux Ukrainiens, l’impérialisme américain ne les voit que comme de la chair à canon.
Aucune partie du monde n’est à l’abri de ce conflit en expansion. L’Asie du Sud et toute la région de l’océan Indien en particulier, dont le Sri Lanka, sont entraînés dans la campagne américaine visant à encercler la Chine, considérée par la classe dirigeante américaine comme son principal rival dans le monde.
Dans leur soutien au génocide à Gaza, les puissances impérialistes des États-Unis et de l’OTAN déclarent que rien n’est exclu, y compris l’utilisation d’armes nucléaires. Plus important encore peut-être, cette violence meurtrière est un avertissement pour la classe ouvrière: de telles méthodes seront utilisées pour réprimer toute opposition aux diktats de l’élite dirigeante dans chaque pays.
La guerre fait elle-même partie d’une série plus large de crises croisées. Depuis près de quatre ans, le monde entier connaît une pandémie mondiale qui a tué plus de 20 millions de personnes en raison du refus des gouvernements du monde d'adopter les mesures nécessaires pour sauver des vies, car ces mesures entravent l'accumulation de richesses personnelles et les bénéfices des trusts. Le degré d’inégalité sociale est plus élevé qu’à aucun autre moment de l’histoire moderne. L’environnement est détruit dû à la subordination des besoins humains au profit privé.
Les institutions de la démocratie bourgeoise sont entièrement pourries. L’année à venir sera une année électorale aux États-Unis. Voilà maintenant trois ans qu’a eu lieu la tentative de coup d’État fasciste menée par Donald Trump, qui avait pour objectif de renverser la Constitution et d’instaurer une dictature. Non seulement le principal auteur de cette tentative de coup d’État reste en liberté, mais il est encore le principal candidat à l’investiture du Parti républicain aux prochaines élections présidentielles. Les figures d’extrême droite et fascistes se renforcent à l’échelle internationale, de Geert Wilders aux Pays-Bas à Javier Milei en Argentine, en passant par Modi en Inde et Meloni en Italie.
Mais la promotion de ces forces s’inscrit dans un mouvement universel de droitisation de l’ensemble de l’establishment politique, partout hermétique aux intérêts de la grande majorité de la population. Aux États-Unis, c’est l’administration Biden qui organise le soutien au génocide à Gaza et qui est à la tête de l’éruption mondiale de violence impérialiste.
Le facteur le plus significatif de la situation actuelle est la résurgence des luttes de la classe ouvrière. Les manifestations massives contre le génocide israélien en font partie. Mais elles surviennent dans le contexte d'une période marquée par des manifestations et des grèves massives à travers le monde, de la plus grande vague de grèves en Grande-Bretagne depuis 40 ans, aux protestations massives de millions de gens en France contre les coupes dans les retraites, en passant par les manifestations ici au Sri Lanka contre l'austérité soutenue par le FMI.
Il est particulièrement important que les travailleurs et les jeunes du monde entier aient une idée de la profondeur de la crise sociale et du degré de colère sociale aux États-Unis. L’impérialisme américain parcourt le monde et affirme ses intérêts dans tous les pays, mais chez lui, il fait face à une classe ouvrière rétive qui peut et va bouleverser tous les plans et desseins de l’élite dirigeante.
Par l’intermédiaire des médias et de la culture populaire, les États-Unis sont présentés comme le pays des opportunités illimitées. En réalité, c’est le pays capitaliste avancé le plus socialement inégalitaire du monde. Un Américain sur 12 ne mange pas à sa faim. La moitié de la population déclare vivre «d’un chèque de paie à l’autre». Le nombre de personnes vivant dans la pauvreté a augmenté de 60 pour cent l'année dernière, passant de 25,6 millions à 40,1 millions. Des milliards de dollars sont alloués à la guerre, tandis que les programmes sociaux les plus élémentaires sont réduits à néant.
Aux États-Unis, plus de 600.000 travailleurs ont participé à des grèves cette année, soit trois fois le niveau de 2022 et plus de quatre fois celui de 2021. Le nombre de journées de travail perdues à cause des grèves est cette année plus élevé que jamais depuis plusieurs décennies. Cela comprenait des grèves de plus de 60.000 acteurs et écrivains de cinéma et de télévision ainsi que la grève des travailleurs de l'automobile. Jusqu'à présent cette année, il y a eu 27 grèves distinctes de travailleurs de la santé contre des conditions intolérables.
Il existe une colère énorme et refoulée au sein de la classe ouvrière, qui s'efforce de se libérer du contrôle d'un appareil syndical qui fait tout ce qu'il peut pour contenir et réprimer la lutte des classes.
Partout, les travailleurs et les jeunes sont confrontés à une situation qui soulève la nécessité de solutions révolutionnaires, à l’échelle mondiale. Nous ne sommes pas confrontés à un problème concernant tel ou tel pays, ni tel ou tel personnage politique. C’est une expérience universelle: les personnalités politiques changent, mais les problèmes demeurent. Un individu est chassé du pouvoir, mais son successeur maintient la politique précédente, voire l'intensifie.
Des masses de gens commencent à se rendre compte que ce qui est en cause, c’est la nature du système social lui-même, du capitalisme en tant que système économique mondial. Cependant, cela soulève des questions politiques fondamentales. Qu’est-ce que le socialisme et comment le réaliser? Comment rassembler et organiser les forces nécessaires à la réalisation de cette tâche colossale? Le renversement du capitalisme est-il possible?
Les réponses à ces questions nécessitent une compréhension des leçons et des expériences du XXe siècle, ainsi que des luttes qui ont eu lieu entre les tendances politiques sur des questions fondamentales de programme et de perspective, luttes qui ont eu un impact colossal sur le cours des événements.
Nous célébrons cette année le 100e anniversaire du mouvement trotskyste, d'abord l'Opposition de gauche en Union soviétique, initiée en 1923, puis la Quatrième Internationale, fondée 15 ans plus tard, en 1938. La fondation de l'Opposition de gauche par Léon Trotsky, co-dirigeant avec Lénine de la Révolution russe, a marqué le début de la bataille politique la plus importante du XXe siècle.
Leon Trotsky avec des membres de l’ Opposition de gauche
Alors que les premiers combats contre l’appareil stalinien en Union soviétique ont eu lieu dans les derniers mois de 1923, c’est au cours de l’année 1924 que la question politique fondamentale est apparue. Il s'agissait du conflit entre la théorie de la révolution permanente de Trotsky, la théorie de la révolution socialiste mondiale, qui a animé la révolution russe même, d'une part et la contre-révolution nationaliste bureaucratique de l'appareil stalinien d'autre part.
L’internationalisme ou le nationalisme, c'était une question fondamentale qui allait se répercuter tout au long du XXe siècle. L’usurpation par la bureaucratie stalinienne était fondamentalement liée à une attaque de la perspective d’une révolution socialiste mondiale, en faveur d’un ‘‘socialisme dans un seul pays’’, un rejet de la théorie marxiste fondamentale, avancé d’abord par Boukharine puis par Staline en 1924.
L’impossibilité de construire le socialisme dans un seul pays était une prémisse incontestée du marxisme, remontant aux écrits de Marx même. Le capitalisme est un système mondial et son remplacement par une forme supérieure d’organisation sociale ne peut se faire qu’à l’échelle mondiale. Avec sa perspective nationaliste, l’appareil stalinien défendait les privilèges d’une caste bureaucratique qui cherchait à faire la paix avec l’impérialisme en étranglant le mouvement mondial des travailleurs en faveur du socialisme.
Le principe stratégique central qui a guidé la lutte contre le stalinisme a été formulé par Trotsky dans sa Critique du projet de programme de l’Internationale communiste en 1928. «À notre époque, qui est l’époque de l’impérialisme, c’est-à-dire de l’économie mondiale et de la politique mondiale sous l’hégémonie du capital financier», écrivait Trotsky, «aucun parti communiste ne peut établir son programme en partant uniquement ou principalement des conditions et des tendances du développement dans son propre pays… Le parti révolutionnaire du prolétariat ne peut se fonder que sur un programme international correspondant au caractère de l’époque actuelle, l’époque du plus haut développement et de l’effondrement du capitalisme.»
Dans ce même document, Trotsky revient sur le rôle central de l’impérialisme américain. En des mots qui évoquent avec plus de force encore la situation actuelle, Trotsky déclarait: «En période de crise, l’hégémonie des États-Unis opérera de manière plus complète, plus ouverte et plus impitoyable que pendant une période de prospérité. Les États-Unis chercheront à surmonter leurs difficultés et à y échapper principalement aux dépens de l’Europe, que cela se fasse en Asie, au Canada, en Amérique du Sud, en Australie ou en Europe même, que ce soit de manière pacifique ou par la guerre.»
Il faudrait juste ajouter cette mise en garde: il n’existe plus de méthode «pacifique» pour résoudre les difficultés de l’impérialisme américain.
La bureaucratie stalinienne, dans sa guerre contre-révolutionnaire contre le véritable socialisme, a mené une campagne de meurtre de masse, dont l’assassinat de plus de 800.000 ouvriers et intellectuels socialistes lors de la Grande Terreur de 1936-1939. Comme Trotsky l’a observé en 1937, cette campagne a tracé «entre le bolchevisme et le stalinisme non seulement une ligne sanglante mais tout un fleuve de sang». Trotsky lui-même fut assassiné par un agent de la Gépéou le 20 août 1940.
Cette bataille devait avoir de profondes conséquences dans tous les pays, généralement sous la forme de mouvements révolutionnaires trahis et vaincus dû à la politique réactionnaire des partis communistes staliniens, de même qu’à celle des maoïstes, des castristes et des nationalistes bourgeois.
Ici, au Sri Lanka, la lutte pour le trotskisme a commencé une décennie environ après la formation de l'Opposition de gauche, d'abord au sein du Parti Lanka Sama Samaja (LSSP), qui s'est tourné vers le trotskysme à la fin des années 1930, puis dans le Parti bolchevique-léniniste de l’Inde, du Ceylan et de Birmanie (BLPI), créé en 1942 par la fusion du LSSP avec plusieurs organisations indiennes.
Le BLPI est intervenu puissamment dans le mouvement anti-impérialiste, sur la base d’une perspective de lutte révolutionnaire dans toute l’Inde, unissant les travailleurs et les masses opprimées de toutes langues, religions et ethnies. Il a gagné une audience massive parmi les travailleurs, ce qui a été un facteur majeur pour contraindre les Britanniques à agir rapidement pour parvenir à un accord avec les organisations nationales bourgeoises sur une «indépendance» nominale et une partition.
Le BLPI s'est opposé à la partition communautariste de l'Inde et à la constitution du Sri Lanka en 1948, qui a été rapidement suivie par l'adoption de lois privant la grande majorité des travailleurs des plantations de langue tamoule de leurs droits fondamentaux de citoyens. Les staliniens et les nationalistes bourgeois – y compris le Parti du Congrès – ont collaboré à la partition de l’Asie du Sud, qui a conduit au massacre fratricide et à la mort de plus d’un million de personnes.
L’enjeu était la lutte pour l’unité internationale de la classe ouvrière contre la promotion des divisions nationales, linguistiques et ethniques. Dans un discours prononcé en août 1948, le leader du BLPI, Colvin R. de Silva, a attaqué les tentatives visant à priver les travailleurs tamouls du droit de vote, qui reposaient sur la thèse que «l'État doit coïncider avec la nation et la nation avec la race», comme «une idée dépassée et une philosophie effondrée ». Il poursuivait ainsi: «C’est précisément sous le fascisme que la nation devait coïncider avec la race, et que la race devait devenir le facteur déterminant dans la composition de l’État…»
Cette puissante attaque de la définition raciale de l’État n’était pas seulement significative en ce qui concernait le Sri Lanka. De Silva avait tenu ses propos seulement trois mois après la fondation d’Israël en mai 1948. La perspective sioniste qui sous-tendait la fondation d’Israël était à la fois hostile à la classe ouvrière et au large soutien des Juifs pour le socialisme, et orientée vers l’impérialisme. Les avertissements de De Silva quant au Sri Lanka sont désormais concrétisés par Israël dans le génocide fasciste mené contre le peuple palestinien.
Il y a cette année un autre anniversaire important : il y a soixante-dix ans était publiée par le trotskyste américain James P. Cannon la Lettre ouverte qui établissait la base programmatique du Comité international de la Quatrième Internationale, qui est aujourd’hui la direction du mouvement socialiste.
La Lettre ouverte fut rédigée dans les années qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale. Après le massacre impérialiste de deux guerres mondiales, dont l’Holocauste nazi qui a tué six millions de Juifs, le capitalisme américain fut, avec l’aide des staliniens, capable d’organiser une nouvelle stabilisation temporaire du capitalisme mondial.
Cette restabilisation a créé les conditions permettant à diverses formes de réformisme national, de stalinisme et de nationalisme bourgeois de dominer et de contenir les luttes des travailleurs et des masses opprimées. Elle trouva également sa manifestation dans la Quatrième Internationale sous la forme d’une tendance révisionniste, menée par Michel Pablo et Ernest Mandel, connue sous le nom de pablisme.
Le pablisme a répudié tous les principes programmatiques fondamentaux du trotskysme. Il rejetait l'insistance de Trotsky, formulée dans la première phrase du document fondateur de la Quatrième Internationale, que «la situation politique mondiale dans son ensemble est principalement caractérisée par une crise historique de la direction du prolétariat». De là découlait une orientation vers la bureaucratie stalinienne et ses régimes et partis satellites à travers le monde. Attribuant à l’État et aux bureaucraties des partis un potentiel révolutionnaire, les pablistes cherchaient à liquider la Quatrième Internationale en tant que force politique indépendante.
La lettre ouverte de Cannon, sur laquelle je reviendrai, a été écrite en opposition à cette perspective et en défense des principes fondamentaux et de l'existence organisationnelle du mouvement trotskyste.
Si la position prise par les trotskystes au sein du BLPI en 1948 représentait une étape importante, leur retraite politique (au sein de ce qui a été fusionné et rebaptisé LSSP) a ouvert la voie à une défaite catastrophique pour la classe ouvrière du Sri Lanka. Le LSSP a rejeté la lettre ouverte de Cannon et, au cours de la décennie suivante, a mis en pratique la perspective de Pablo d'«intégration» dans le soi-disant mouvement de masse.
Cela a culminé avec la «Grande trahison» de 1964, lorsque, au milieu d’une offensive massive de la classe ouvrière en faveur de réformes sociales radicales, le LSSP est entré dans un gouvernement de coalition dirigé par la Première ministre du Parti de la liberté du Sri Lanka, Bandaranaike. Cela a été suivi, au début des années 1970, par un soutien à de nouvelles attaques contre les droits démocratiques des travailleurs tamouls. Les mêmes individus qui avaient dénoncé la création d’États fondés sur la race prêtaient désormais leur autorité politique à la promotion du chauvinisme cinghalais.
Le camarade Keerthi Balasuriya, dans la dernière déclaration qu'il a écrite avant sa mort prématurée en décembre 1987, faisait remarquer: «Il n'y aurait jamais eu de fracture de la lutte nationale des Tamouls et de la lutte de classe du prolétariat sri-lankais s'il n'y avait eu les trahisons innommables perpétrées par le LSSP, sanctionnées par les révisionnistes pablistes, au cours du dernier quart de siècle.»
La trahison du LSSP a ouvert la voie à une explosion de chauvinisme cingalais tout en créant la confusion chez de nombreux travailleurs tamouls, qui s'étaient tournés vers le mouvement ouvrier dirigé par les socialistes pour défendre leurs droits démocratiques. Elle a enclenché les événements qui ont conduit à une guerre civile de trois décennies, qui a tué des centaines de milliers de personnes, et a été utilisée pour justifier la destruction totale des droits sociaux et démocratiques de la classe ouvrière, tant cinghalaise que tamoule.
La RCL [Ligue communiste révolutionnaire], le prédécesseur du Parti de l'égalité socialiste au Sri Lanka, a été fondée sur la base d'une lutte menée par le Comité international de la Quatrième Internationale [CIQI], pour tirer les véritables leçons de la trahison du programme de l’internationalisme socialiste par le LSSP pabliste
Aux États-Unis, le Socialist Workers Party était en train de renier sa précédente lutte contre le pablisme, dont la Lettre ouverte constituait un point culminant. Cela impliquait en partie une dissimulation des crimes politiques du LSSP. En 1964, les partisans du CI [Comité international] au sein du SWP furent expulsés après avoir publié une lettre ouverte exigeant une discussion sur la rapport entre la Grande trahison et le pablisme. Deux ans plus tard, ils fondèrent la Workers League, le prédécesseur du SEP aux États-Unis.
Si nous revenons au contenu de la lettre ouverte écrite en 1953, Cannon y résumait de manière concise les principes de base du mouvement trotskyste. La lettre ne parle pas seulement de la situation à laquelle était confrontée la classe ouvrière à l’époque, elle parle aussi de notre propre époque.
«L’agonie du système capitaliste menace la civilisation de destruction par des crises de plus en plus graves, des guerres mondiales et des manifestations de barbarie comme le fascisme», écrit Cannon. «Le développement des armes atomiques souligne aujourd’hui le danger de la façon la plus sérieuse. La chute dans l’abîme ne peut être évitée qu’en remplaçant le capitalisme par l’économie socialiste planifiée à l’échelle mondiale et en reprenant ainsi la voie du progrès dans laquelle était engagé le capitalisme à ses débuts.»
Quelle est la situation à laquelle sont confrontés aujourd’hui les travailleurs et les jeunes du monde entier? La guerre menée par les États-Unis et l’OTAN contre la Russie a rapproché le monde d’une guerre nucléaire comme jamais auparavant depuis l’apogée de la guerre froide. Le génocide à Gaza est la «chute dans l’abîme» de l’impérialisme. La renaissance des mouvements fascistes est le fer de lance d’un virage universel vers la droite de tout l’establishment politique et d’un virage vers des méthodes de gouvernement dictatoriales et autoritaires.
L’alternative à la barbarie capitaliste est le socialisme international, la réorganisation de la vie économique «à l’échelle mondiale» comme l’écrit Cannon, réitérant la perspective fondamentale du trotskysme et du marxisme. Les problèmes auxquels sont confrontés les travailleurs et les jeunes dans chaque pays sont des problèmes mondiaux et nécessitent des solutions internationales.
La pandémie a certainement montré qu’il n’existait pas de solutions nationales aux problèmes fondamentaux auxquels nous sommes confrontés. S’opposer à la politique de l’élite dirigeante n’est pas possible dans le cadre d’un seul pays. Ici au Sri Lanka, les événements des deux dernières années ont montré que quelle que soit la composition du gouvernement, c'est le Fonds monétaire international qui dicte les politiques.
Cannon poursuivait en déclarant que le socialisme «ne peut être accompli que sous la direction de la classe ouvrière, seule classe réellement révolutionnaire de la société. Mais la classe ouvrière doit elle-même faire face à une crise de direction bien que le rapport des forces sociales dans le monde n’ait jamais été aussi propice à la marche des travailleurs vers le pouvoir.»
Au cours des 70 années écoulées depuis la rédaction de la Lettre ouverte, la classe ouvrière internationale a énormément grandi. De vastes secteurs dans le monde, auparavant majoritairement paysans, ont été prolétarisés. Pour la première fois dans l'histoire, la majorité de la population mondiale vit dans des zones urbaines, notamment dans de gigantesques mégapoles comptant 10 millions d'habitants ou plus.
La mondialisation de la production capitaliste a intégré la classe ouvrière du monde entier à un degré inimaginable auparavant, et les progrès de la communication ont permis aux travailleurs de tous les pays de coordonner leurs actions à l’échelle mondiale. L'utilisation d'Internet dans le monde est passée de seulement 3 pour cent en 1996 à plus de 65 pour cent aujourd'hui.
L’éruption des manifestations internationales de masse contre le génocide à Gaza a confirmé le pronostic du CIQI selon lequel la lutte des classes se développerait comme une lutte internationale, non seulement dans son contenu mais aussi dans sa forme. Les élites capitalistes dirigeantes ont concentré entre leurs mains des richesses énormes et sans précédent. Elles contrôlent les gouvernements et les médias. Mais la classe ouvrière internationale est la force la plus puissante de la planète, celle qui produit tout.
Les conditions objectives créent la base du développement d’un mouvement mondial de la classe ouvrière pour le socialisme. Mais en même temps, comme l’explique Cannon, les travailleurs sont confrontés à «une crise de direction révolutionnaire». Il écrivait:
«Le principal obstacle dans cette voie est constitué par le stalinisme qui, exploitant le prestige de la Révolution d’octobre 1917 en Russie, n’attire les travailleurs à lui que pour les rejeter ensuite, une fois qu’il a trahi leur confiance, dans les rangs de la social-démocratie, dans l’apathie ou dans les illusions à l’égard du capitalisme…»
Le camarade David North, lors d'une récente conférence de cette série à Londres, a fait remarquer que le seul changement majeur entre le présent et l'époque de la Lettre ouverte de Cannon était que l'Union soviétique et les partis staliniens de masse n'existaient plus. «Mais il ne reste absolument rien de l’assimilation fausse et politiquement désorientante du stalinisme à l’héritage et au programme de la Révolution d’octobre», a-t-il noté.
Où, en dehors de la Quatrième Internationale, existe-t-il un programme et une perspective pour diriger la classe ouvrière dans la lutte pour le socialisme? Les maoïstes, les castristes, les différents mouvements nationaux petits-bourgeois ont été balayés de la scène ou ont été complètement démasqués par les événements. Leur programme nationaliste ne correspondait pas aux caractéristiques objectives de l’époque.
La crise de la direction révolutionnaire reste cependant à résoudre. Les bouleversements révolutionnaires de masse ne manquent pas et ne manqueront pas. Les travailleurs sont poussés à la lutte par des développements objectifs.
La classe ouvrière est confrontée au plan international à la trahison des organisations de droite qui s’appellent encore partis travaillistes ou sociaux-démocrates, à celle des nombreuses organisations pseudo-de gauche et nationalistes – dont beaucoup trouvent leurs origines dans le rejet pabliste du programme de la Quatrième Internationale. Aux États-Unis, comme dans d’autres pays, la colère massive des travailleurs est contenue par des bureaucraties syndicales qui ne fonctionnent que comme de simples agents des directions d’entreprises et de l’État.
Cannon a conclu son résumé des principes de base en déclarant que «les situations révolutionnaires qui, comme Trotsky l’avait prévu, surgissent de toutes parts, ont maintenant rendu entièrement concret ce qui pouvait autrefois apparaître comme des abstractions un peu éloignées, non intimement liées à la réalité de l’époque. La vérité est que ces principes ont acquis aujourd’hui une force plus grande, à la fois dans l’analyse politique et dans la détermination de l’action pratique.»
Cette conclusion s’applique avec encore plus de force à la situation actuelle. Partout dans le monde, des masses de travailleurs et de jeunes entrent en lutte et commencent à tirer des conclusions révolutionnaires. La compréhension existe de plus en plus qu’une réorganisation fondamentale de la société est nécessaire. Personne ne croit les médias et leur propagande. La faillite de tous les partis politiques devient évidente.
La tâche à laquelle doivent faire face les travailleurs de chaque pays est la construction d'un véritable mouvement socialiste dans la classe ouvrière, qui luttera pour enlever le pouvoir des mains des oligarques et bellicistes criminels, pourvoyeurs de génocide et de leurs complices, et qui réorganisera, la vie sociale et économique, à l’échelle mondiale, fondée sur l’égalité sociale. En accomplissant cette tâche, les travailleurs et les jeunes ne peuvent échapper à l’histoire.
Le présent est formé et façonné par le passé, et c'est sur la base des expériences du passé que nous serons à la hauteur du défi de résoudre les problèmes du présent et de construire une direction socialiste pour conquérir l'avenir.
(Article paru d’abord en anglais le 18 décembre 2023)
