Dans sa déclaration d’ouverture des perspectives de la nouvelle année, le comité éditorial du WSWS a commencé par montrer le contraste frappant entre les prédictions roses d’une nouvelle ère de paix, de prospérité et de démocratie capitalistes après la liquidation de l’Union soviétique et la barbarie de plus en plus intense prévalant aujourd’hui.
La pertinence de cette approche a été soulignée par un autre rapport, celui du Forum économique mondial (WEF en anglais) qui prépare sa réunion annuelle de la semaine prochaine à Davos, en Suisse, où se réuniront hommes politiques, chefs d’entreprise, milliardaires et autres figures en vue.
Le WEF a été l'un des principaux promoteurs des vertus du marché libre capitaliste qui, sous la direction de 'l'homme de Davos', montrerait tout son potentiel, libéré des contraintes passées.
Son Rapport sur les risques mondiaux pour la réunion de la semaine prochaine, convoquée sous la devise «Reconstruire la confiance», dresse le tableau d’une série de désastres complets et interconnectés.
Le ton du rapport est donné dans la préface de Saadia Zahidi, directrice générale du WEF, qui écrit qu’il «s’inscrit dans un contexte d’accélération des changements technologiques et d’incertitude économique, alors que le monde est en proie à un duo de crises dangereuses: le climat et les conflits».
Il est significatif que, sans employer jamais le terme, le rapport souligne dès la première page la montée en puissance de la lutte des classes dans le monde. Il note qu’en 2023: «Le mécontentement de la société était palpable dans de nombreux pays, avec des cycles d’information dominés par la polarisation, les manifestations violentes et les grèves.
Il souligne les risques environnementaux croissants résultant du changement climatique, et avertit qu’ils pourraient «atteindre le point de non-retour» et que deux tiers des 1.500 experts interrogés pour son rapport avaient cité «les conditions météorologiques extrêmes comme principal risque le plus susceptible de provoquer une crise matérielle à l’échelle mondiale en 2024».
Le rapport met en garde contre les conséquences du franchissement d’au moins un «point de basculement climatique» au cours de la prochaine décennie, à savoir une hausse des températures mondiales de 1,5 degré. Le réchauffement climatique menaçait d’affecter les populations vulnérables au climat avant même que ce seuil ne soit atteint. L’hémisphère nord venait de connaître l’été le plus chaud de son histoire.
«La capacité collective des sociétés à s’adapter pourrait être dépassée, compte tenu de l’ampleur des impacts potentiels et des besoins d’investissement dans les infrastructures, laissant certaines communautés et certains pays dans l’incapacité d’absorber les effets aigus et chroniques d’un changement climatique rapide ».
Le rapport fait remarquer que les élections de 2024, qui verront près de trois milliards de personnes se rendre aux urnes, dans un contexte marqué par ce qu’il appelle la diffusion de fausses informations et de désinformation, «pourraient saper la légitimité des gouvernements nouvellement élus». Il pouvait en résulter des troubles civils allant «des manifestations violentes et des crimes de haine à la confrontation civile et au terrorisme».
En d’autres termes, il pourrait y avoir un effondrement complet de l’ordre démocratique, qui, selon le WEF, découlerait du fonctionnement de l’économie de marché.
La réponse des gouvernements serait une nouvelle éviscération de la démocratie, car ils «pourraient être de plus en plus habilités à contrôler l’information sur la base de ce qu’ils considèrent comme “vrai”. Les libertés relatives à Internet, à la presse et à l’accès à des sources d’information plus larges, qui sont déjà en déclin, risquent de se transformer en répression plus étendue de la circulation de l’information dans un plus grand nombre de pays».
Dans le contexte de la guerre en Ukraine et de l’attaque génocidaire d’Israël contre Gaza, qui menace maintenant de s’étendre au reste du Moyen-Orient, ainsi que des tensions croissantes entre les États-Unis et la Chine, le rapport indique que le «conflit armé entre États» est un nouveau venu dans le classement des risques les plus importants pour les deux prochaines années.
Il associe ce danger à l’une des évolutions les plus importantes de 2023, à savoir l’essor de l’intelligence artificielle (IA). Dans une société rationnellement organisée, fondée sur le développement et l’utilisation collectifs des forces productives dans le cadre d’une planification et d’une organisation démocratiques, l’IA constituerait la base d’un progrès social considérable.
Dans le capitalisme, où les rapports sociaux sont fondés sur la propriété privée et le profit et sur un système d’États-nations et de grandes puissances rivales et en conflit, elle contribue à la guerre, comme l’indique le rapport du WEF.
«L’internationalisation croissante des conflits par un ensemble de puissances [aucune n’est nommée et en particulier pas les États-Unis] pourrait conduire à des guerres plus meurtrières et plus longues, ainsi qu’à des crises humanitaires de grande intensité. De multiples États étant engagés dans des guerres par procuration, voire des guerres directes, les incitations à condenser la prise de décision par l’intégration de l’IA vont se multiplier. L’introduction de l’intelligence artificielle dans la prise de décision en cas de conflit — pour sélectionner des cibles et déterminer des objectifs de manière autonome — augmenterait considérablement le risque d’escalade accidentelle ou intentionnelle au cours de la prochaine décennie».
Sur le plan économique, le rapport indique que la crise du coût de la vie constitue une préoccupation majeure pour les perspectives, les risques d’inflation et de ralentissement économique étant «des nouveaux venus notables dans le classement des 10 risques les plus importants» sur les deux prochaines années.
«Bien qu’un “atterrissage en douceur” semble prévaloir pour l’instant, les perspectives à court terme restent très incertaines» de multiples pressions se profilant du côté de l’offre.
«Et si les taux d’intérêt restent élevés plus longtemps, les petites et moyennes entreprises et les pays fortement endettés seront particulièrement exposés au surendettement».
Il s’agit là d’un euphémisme, car tout l’édifice du capital financier américain repose sur un régime de taux d’intérêt ultra-bas. Le maintien à 5 pour cent du taux d’intérêt de la banque centrale, autrefois considéré comme normal, pendant une période prolongée, pourrait déclencher une crise.
L’année dernière, la hausse des taux d’intérêt aux États-Unis a entraîné trois des quatre plus grandes faillites bancaires de l’histoire.
Les conditions à l’origine de ces faillites n’ont pas disparu. Comme l’indique le rapport: «Les systèmes faibles n’ont besoin que du plus petit choc pour franchir le point de basculement de la résilience ». Il prévient que «les vulnérabilités socio-économiques corrosives seront amplifiées à court terme», notamment les inquiétudes liées à un ralentissement économique et à des conflits entre États.
L’aspect le plus significatif du rapport du WEF est peut-être la section finale dans laquelle il explore les perspectives d’une solution aux crises de plus en plus graves et interconnectées qu’il a décrites.
Sur un document de plus de cent pages, cette section n’en comporte que huit, ce qui signifie que les élites mondiales n’ont pas de réponse à apporter à l’effondrement du système auquel elles président.
Le rapport souligne que «l’effort de collaboration reste la pierre angulaire de la lutte contre les risques mondiaux». Mais ensuite, reconnaissant manifestement l'aggravation des conflits nationaux et de grandes puissances ayant rendu cette coopération nulle et non avenue, il offre la perspective que tous les risques mondiaux n'exigent pas « une coopération mondiale approfondie comme seule solution viable ».
Mais même si elle a été engagée, cette perspective s’est heurtée au système réactionnaire de l’État-nation, qui constitue le principal obstacle à toute solution rationnelle à des crises qui vont s’aggravant.
Comme le dit le rapport: « Comme pour les biens publics, les efforts de réduction des risques ont tendance à souffrir du “problème du passager clandestin”. Dans un monde caractérisé par des centres de pouvoir différents et parfois concurrents qui poursuivent leurs propres intérêts, les gouvernements peuvent être incités à transférer le fardeau de la préparation à d’autres, tout en récoltant les bénéfices des investissements des autres sans en supporter les coûts».
Autrement dit, dans la loi de la jungle du capitalisme, c’est chacun pour soi et malheur au dernier.
La coopération et la collaboration mondiales, nécessaires pour résoudre la crise existentielle dans laquelle le capitalisme a plongé la civilisation, ne peuvent se produire que si elles s’appuient sur une force sociale dont les intérêts matériels sont fondés sur l’abolition de l’État-nation et du système de profit et sur la reconstruction de la société sur des bases socialistes, c’est-à-dire la classe ouvrière internationale.
La perspective et le programme pour lesquels elle doit lutter activement ont été exposés dans la déclaration de Nouvel An du comité éditorial du WSWS.
(Article paru d’abord en anglais le 12 janvier 2024)
