Le gouvernement travailliste australien annonce un renforcement naval majeur dirigé contre la Chine

Mardi, le ministre australien de la défense Richard Marles a dévoilé un plan de restructuration de la marine qui prévoit de plus que doubler la taille de la flotte de surface du pays. Selon le plan du gouvernement travailliste, la marine deviendra la plus importante depuis la Seconde Guerre mondiale.

Sous-marins et navire de la Marine royale australienne [Photo: Facebook/Royal Australian Navy]

L’intention explicite de cette expansion est tout aussi frappante que son ampleur. Le gouvernement ou le ministère de la Défense n’ont guère tenté de dissimuler le fait que cette extension navale visait à préparer la guerre et que sa principale cible était la Chine.

Dans le cadre de ce plan, la flotte de guerre australienne augmentera de 26 navires, même si le programme ne sera pas achevé avant les années 2040. Au cœur de cette politique se trouve une extension majeure de la «capacité de frappe». Le gouvernement s’est vanté du fait que la refonte navale permettra d’augmenter le nombre de cellules de missiles verticaux prévues, qui passeront de 432 à 702.

Le programme est conforme à la Revue stratégique de la défense (DSR), commandée par le Parti travailliste peu après son entrée en fonction en mai 2022, achevée en un temps record et adoptée par le gouvernement en avril dernier.

La DSR appelait à une transformation de toutes les branches des forces de défense et dévoilait une nouvelle doctrine militaire. Contrairement à son objectif nominal antérieur de protection du continent australien et de ses approches, l’armée développerait une «projection percutante» qui pourrait s’étendre à l’ensemble de la région l’Inde-Pacifique et au-delà.

Ce programme, centré sur l’acquisition de capacités de missiles dans toutes les branches de la défense, a été explicitement lié par la DSR à la probabilité accrue d’un «conflit» dans la région.

Le conflit auquel il est fait référence sont les préparatifs de guerre avancés des États-Unis dirigés contre la Chine, considérée comme la principale menace pour l’hégémonie impérialiste américaine dans l’Inde-Pacifique et dans le monde. L’Australie est en première ligne de ce programme, dévoilé pour la première fois en 2011, et la transformation du pays en plaque tournante des opérations menées par les États-Unis s’est considérablement accélérée sous l’actuel gouvernement travailliste.

Tout comme la DSR, l’expansion navale a été élaborée en étroite collaboration avec les États-Unis. Elle est basée sur une «étude indépendante» dirigée par le vice-amiral de la marine américaine à la retraite William Hilarides, qui reste sans aucun doute connecté aux échelons supérieurs de l’armée américaine.

Marles a déclaré que l’étude, remise au gouvernement l’année dernière, indiquait que la flotte existante n’était «pas adaptée à l’environnement stratégique auquel nous sommes confrontés, étant donné qu’il s’agit de la flotte la plus ancienne que la marine ait opérée au cours de son histoire». Il a appelé à «une plus grande capacité de défense aérienne et antimissile intégrée, de frappe multi-domaine et de guerre sous-marine» et a insisté sur une «mise en œuvre immédiate» basée sur des références à la situation en matière de «sécurité».

S’exprimant mardi aux côtés de Marles, Mark Hammond, chef de la marine australienne, a déclaré que le nouveau plan constituait «l’investissement le plus important dans la force de combat de surface de la marine royale australienne depuis des générations». La nouvelle flotte ne serait pas seulement la plus grande, mais aussi la «plus létale», dans des conditions d’«incertitude géostratégique croissante», a-t-il déclaré.

La nouvelle flotte sera composée de deux niveaux, dont certaines capacités ont déjà été annoncées.

Le premier niveau comprendra neuf navires, dont trois destroyers de guerre aérienne de classe Hobart de 7.000 tonnes, lancés entre 2015 et 2018. Ils sont en train d’être modernisés avec des systèmes de combat plus récents, ce qui leur permet de tirer des missiles à une distance d’environ 250 kilomètres à partir de leurs systèmes de lancement vertical à 48 cellules. Les destroyers seront probablement équipés de missiles Tomahawk et de missiles de frappe navale, dont l’acquisition a été annoncée par le gouvernement l’année dernière.

En outre, le gouvernement poursuivra la construction de six frégates de classe Hunter, alors que le plan précédent en prévoyait neuf, en dépit de l’explosion des coûts et de la durée de leur construction. Leur conception sera modifiée afin d’augmenter le nombre de cellules de missiles et la capacité de lancer des Tomahawks. Elles remplaceront les navires Anzac existants, qui seront progressivement retirés du service.

La plupart des nouvelles annonces concernent le niveau 2, qui est présenté comme une flotte «agile» de navires plus petits, adaptés à un déploiement et à des manœuvres rapides

Cette flotte comprendra la construction et l’acquisition de 11 frégates «polyvalentes». Le gouvernement affirme que huit d’entre elles seront construites en Australie, mais les trois premières seront achetées toutes faites. Le pays de conception et de fabrication doit encore être déterminé, ou du moins dévoilé publiquement, des frégates japonaises, espagnoles et coréennes étant toutes considérées comme des possibilités.

Le gouvernement a confirmé que ces navires seraient de la classe des plus de 3.000 tonnes, c’est-à-dire nettement plus grands que les corvettes et autres petits navires dont il a été question précédemment.

Le gouvernement a également annoncé son intention d’acquérir six nouveaux grands navires de surface à équipage facultatif (LOSV), certains achetés aux États-Unis et d’autres censés être construits en Australie. Les LOSV, qui sont encore en cours de conception, seront d’énormes drones flottants, équipés de missiles, même s’ils ne nécessitent pas d’équipage.

Vingt-cinq autres «bateaux de guerre mineurs» viendront compléter la flotte, dont six se concentreront sur les «patrouilles», en particulier dans le sud-ouest du Pacifique, où les États-Unis et l’Australie sont engagés dans une campagne agressive contre l’influence croissante de la Chine.

Le renforcement de la flotte de surface fait partie d’un programme plus vaste. Celui-ci comprend l’acquisition d’une flotte de puissants sous-marins d’attaque à propulsion nucléaire dans le cadre du pacte AUKUS conclu avec les États-Unis et la Grande-Bretagne, des projets d’achat de missiles hypersoniques et une amélioration parallèle des «capacités de frappe» de l’armée de l’air et de l’armée de terre.

Cette extension se produit alors que les forces américaines basées en Australie sont en train d’augmenter de façon spectaculaire. Les bombardiers américains B-52, capables de transporter des armes nucléaires, font l’objet d’une «rotation» dans le nord de l’Australie et les sous-marins américains à propulsion nucléaire ont commencé à accoster dans les ports australiens. Lors des consultations ministérielles entre l’Australie et les États-Unis tenues à Brisbane en juillet dernier, le gouvernement travailliste a dévoilé un accord de grande envergure visant à donner à l’armée américaine un accès quasi illimité aux bases et installations militaires australiennes dans tous les domaines.

Le programme naval a été dévoilé à la suite de plusieurs incidents survenus au cours de l’année écoulée, notamment des conflits et des quasi-affrontements avec la marine chinoise, qui ont mis en évidence la participation continue de la marine australienne à des patrouilles provocatrices menées par les États-Unis dans toute la région, y compris dans les mers de Chine orientale et méridionale, qui font l’objet de contestations.

Marles et d’autres ministres travaillistes ont cherché à présenter le renforcement de la marine comme une aubaine pour l’emploi. Même selon leurs propres estimations, qui exagèrent sans aucun doute les chiffres, seuls 3.700 emplois directs seront créés par le développement naval, tous à Perth et Adélaïde.

En plus d’occulter la question de la guerre, l’argument de l’emploi vise à atténuer la colère suscitée par des dépenses militaires toujours plus importantes. Le Parti travailliste s’est engagé à augmenter les dépenses navales pour financer des annonces de 1,7 milliard de dollars au cours du prochain budget prévisionnel, et de 11,1 milliards de dollars au cours de la prochaine décennie. L’étude remise au gouvernement aurait toutefois révélé un trou de 25 milliards de dollars dans les dépenses navales. Le prix total des sous-marins nucléaires AUKUS s’élève à 368 milliards de dollars.

Cela signifie des décennies d’austérité, les dépenses publiques étant détournées des hôpitaux, des écoles et des programmes sociaux, déjà en crise et manquant de ressources, pour être affectées à l’armée.

Malgré l’ampleur du programme naval, l’accueil qui lui fut réservé par les faucons et les partisans de la guerre a été mitigé. Certains ont déploré le délai beaucoup trop long, se plaignant que le Parti travailliste repousse le développement nécessaire d’une vaste armée à des décennies dans l’avenir. D’autres ont accueilli l’annonce avec prudence, tout en insistant pour dire qu’elle devait être mise en œuvre sans délai.

Quelles que soient leurs divergences, tous ont indiqué, d’une manière ou d’une autre, que les dernières annonces ne sont que le début d’une montée en puissance bien plus importante.

(Article paru en anglais le 21 février 2024)

Loading