Argentine : le Fonds Monétaire International et la Maison-Blanche applaudissent la «thérapie de choc» de Milei alors que le taux de pauvreté approche les 60 pour cent

Alors que la politique de guerre des classe menée par le nouveau président argentin Javier Milei plonge des millions de personnes supplémentaires dans la pauvreté et le dénuement, des manifestations spontanées, des cacerolazos (‘casserolades’) et des assemblées de masse sur les lieux de travail, dans les écoles et dans les quartiers du pays sont signalés presque quotidiennement.

Le nouveau président argentin Javier Milei s'exprime devant le Congrès [parlement] à Buenos Aires, Argentine, dimanche 10 décembre 2023. [AP Photo/Gustavo Garello]

Après la grève nationale de 12 heures convoquée le 24 janvier par la Confédération générale des travailleurs (CGT), qui a vu plus d’un million d’Argentins descendre dans la rue dans tout le pays, la bureaucratie syndicale dirigée par les péronistes a cherché à limiter les grèves à quelques heures et à quelques secteurs à la fois, tout en adressant leurs appels aux tribunaux, aux gouverneurs et au Congrès.

La CGT argentine a convoqué une grève de 24 heures pour saluer le début de l’année scolaire dans la majeure partie du pays, le lundi 4 mars. Cette mesure fait suite à des grèves provinciales limitées des enseignants dans les régions où les cours ont déjà commencé.

Les travailleurs des aéroports ont paralysé l’ensemble du trafic aérien du pays au cours d’une grève de 24 heures mercredi dernier, le gouvernement étant intervenu pour bloquer un accord conclu par les employeurs qu’il jugeait trop généreux.

Le lundi 26 février, les dockers ont mené une grève par équipe à l’échelle nationale et ont été rejoints par une grève des travailleurs du secteur de la santé le même jour. Une journée de grève des travailleurs des chemins de fer et des transports publics le 21 février sera suivie d’une autre grève des transports publics au niveau national le 5 mars, après deux mois au cours desquels les employeurs ont refusé d’offrir la moindre augmentation de salaire.

En fait, la bureaucratie syndicale est en train d’aider à mettre en œuvre les attaques les plus intenses contre l'emploi et le niveau de vie vues depuis des décennies.

Selon les chiffres officiels, les prix ont augmenté de 211,4 pour cent en 2023, tandis que les salaires ont augmenté de 152,7 pour cent. Suite à la dépréciation brutale de la monnaie argentine par Milei, les prix ont grimpé de 20,6 pour cent en janvier (254 pour cent annuels), tandis que les salaires, les pensions et l’assistance sociale sont restés largement gelés ou ont connu des augmentations mineures.

Selon le Labor and Economy Tracker (l’Organistion de Suivi de l’emploi et de l’économie), à la fin du mois de décembre, le salaire moyen réel avait chuté de 40 pour cent par rapport à son niveau de novembre 2015, bien en dessous du seuil de pauvreté. En janvier, les salaires formels privés ont encore chuté de 23 pour cent.

La situation est catastrophique. Le taux de pauvreté estimé par l’Université catholique d’Argentine (UCA) est passé de 49,5 pour cent à 57,4 pour cent en janvier, soit plus de 3,5 millions de nouveaux pauvres. L’extrême pauvreté a atteint 15 pour cent.

En 2022, l’UCA estimait déjà que 44 pour cent des enfants souffraient d’«insécurité alimentaire» et que 60 pour cent d’entre eux dépendaient du soutien nutritionnel du gouvernement. Au cours de l’année écoulée, jusqu’en janvier 2024, les ventes de produits alimentaires dans les magasins de détail ont chuté de 37 pour cent. Cela signifie que la faim est devenue endémique, les enfants fouillant dans les poubelles et la mendicité devenant un spectacle fréquent.

Lors d’une manifestation devant le ministère du Capital humain, Ivana Juncosa, une travailleuse de 20 ans, a déclaré au quotidien espagnol El País: «Nous sommes huit frères et sœurs et depuis que Milei a pris le pouvoir, nous ne mangeons qu’une fois par jour. Mon père était électricien et il est mort pendant la pandémie. Maintenant, nous allons tous travailler, même mon plus jeune frère, qui a 15 ans et qui travaille dans un magasin de fruits et légumes.

Le gouvernement Milei a enfoncé le doigt dans la plaie. Il a bloqué les fonds destinés aux soupes populaires, alors que les travailleurs arrivent chaque jour plus nombreux. Des centaines de milliers de régimes d’aide sociale ont été supprimés, alors que les dépenses publiques en matière d’aide sociale et de retraites ont chuté de 30 % en un mois.

Les subventions pour les transports publics, le gaz et l’électricité ont été réduites de 64 pour cent, ce qui a fait grimper les prix, alors que de nouveaux droits de douane ont été imposés sur les importations.

Le gouvernement argentin a décrété unilatéralement un salaire minimum de 180.000 pesos mensuels (200 dollars US), comparé à un panier de biens et de services de base pour un ménage qui marque le taux de pauvreté officiel de 597.000 (700 USD).

Les licenciements massifs de travailleurs du secteur public et l’aggravation de la récession sont devenus des béliers pour mener à bien cet appauvrissement. L’arrêt de tous les nouveaux travaux publics a déjà entraîné 100.000 suppressions d’emplois dans le secteur de la construction, tandis que Milei s’est félicité d’avoir licencié 50.000 fonctionnaires. Il a également coupé les fonds des provinces gouvernées par des personnalités de l’opposition, allant même jusqu’à désobéir à un ordre de la cour d’envoyer de l’argent à la province de Chubut, provoquant ainsi des licenciements.

Alors que la consommation s’effondre, des usines comme Toyota, ainsi que les fabricants de chaussures Bicontinentar et Topper ont annoncé des centaines de suppressions d’emplois ; la plus grande entreprise métallurgique du pays, Acindar, a récemment annoncé une suspension de la production pendant 30 jours.

Les autorités des universités nationales ont prévenu qu'elles devraient fermer leurs portes si le budget, gelé depuis l'année dernière, le restait.

En un peu plus d’un mois, ces coupes ont permis au gouvernement de dégager son premier excédent budgétaire depuis 2012, dépassant même les propositions du Fonds monétaire international (FMI), qui a envoyé une délégation de haut niveau à la fin du mois de février pour saluer les «premiers progrès dans le rétablissement de la stabilité macroéconomique».

Jeudi, la secrétaire américaine au Trésor, Janet Yellen, a également salué les «mesures importantes» prises en matière de politique budgétaire et monétaire. Le secrétaire d’État Antony Blinken s’est rendu à Buenos Aires et a déclaré qu’il «ne pouvait pas être plus satisfait, au nom du président Biden, de la réunion que nous venons d’avoir» avec Milei. Ils auraient discuté du prêt du FMI et des concessions pour le lithium.

Dans le même temps, Yellen et la délégation du FMI ont parlé de la nécessité de soutenir les «vulnérables» et Jordan Schwartz, vice-président exécutif de la Banque interaméricaine de développement, a fait ce commentaire: «La crise sociale est la frontière qu’il faut franchir avec succès».

Cependant, la «thérapie de choc» dont ils font l’éloge et qu’ils ont contribué à mettre au point vise précisément à provoquer la «douleur» afin de réduire le coût du travail et de piller le trésor public, les ressources naturelles, les soins de santé et les fonds de pension. Milei lui-même avait mis en garde contre les «sacrifices douloureux» dans son discours d’investiture.

Les préoccupations des cercles dirigeants et de Wall Street ne portent pas sur la souffrance, mais sur la prévention d’une explosion sociale alors qu’ils transforment l’ancien pays le plus riche d’Amérique latine en atelier de misère. En fin de compte, tout le plan de l’élite dirigeante pour attirer les investissements, qui est au cœur de la valeur de la monnaie comme de l’inflation, dépend de sa capacité à éviter l’explosion de la poudrière sur laquelle elle est assise.

Après avoir rencontré Milei, la délégation du FMI s’est entretenue avec des dirigeants syndicaux et militaires, et le bulletin diplomatique Confidencial affirme qu’il a été demandé à l’armée «d’intervenir uniquement en cas de soulèvement ou d’explosion sociale ou subversive».

Lors de son voyage début février, Brian A. Nichols, secrétaire d’État adjoint américain aux Affaires de l’hémisphère occidental, a également rencontré les dirigeants syndicaux de la CGT à l’ambassade des États-Unis et a souligné «le rôle important des syndicats dans le développement d’une économie saine et d’une société démocratique».

Aujourd’hui, l’Argentine est gouvernée depuis les bureaux de Washington D.C.

En outre, la promotion de Milei dans les médias occidentaux, son adoption par le gouvernement Biden et ses réceptions de «rockstar» à Davos, en Israël et à Rome, ainsi qu’au rassemblement CPAC de Trump à Washington, démontrent que la finance mondiale impérialiste a choisi l’Argentine comme champ de bataille clé et banc d’essai pour mener une escalade spectaculaire de la guerre contre la classe ouvrière à l’échelle internationale.

L’impératif de faire payer aux travailleurs la troisième guerre mondiale émergente repose sur ces attaques sociales.

Dans ce contexte, le programme nationaliste avancé par la pseudo-gauche argentine, qui insiste sur le fait que les travailleurs doivent avant tout s’accrocher à une «unité» avec la bureaucratie syndicale péroniste alors que cette dernière complote avec le gouvernement, le FMI et Washington, est une recette pour le désastre.

Le pseudo-de gauche Parti des travailleurs (PO) insiste sur un «plan unifié de lutte du mouvement ‘piquetero’ [des travailleurs informels et des chômeurs] avec les syndicats» qui, dans les deux cas, sont dirigés par les péronistes. Pendant ce temps, le Parti socialiste des travailleurs (PTS) se concentre sur l’intervention dans les assemblées de masse sur les lieux de travail, dans les écoles et dans les quartiers, qui surgissent spontanément dans tout Buenos Aires, afin de les réorienter vers le péronisme. Dans un résumé politique des accords de sa direction nationale, le PTS appelle ses partisans à se joindre à ces assemblées afin de «gagner une force énorme en multipliant les demandes adressées aux syndicats et aux centres étudiants dirigés par le péronisme, d’appeler leurs rangs à se joindre à ces initiatives et de leur imposer des mesures de lutte...».

Tout en prétendant promouvoir le «parlementarisme révolutionnaire», le PO et le PTS, qui dirigent la coalition électorale Front de gauche et unité des travailleurs (FIT-U), ont présenté comme une «victoire» majeure la décision de Milei de retirer du Congrès son projet de loi omnibus – une «victoire» au moment où des millions de personnes supplémentaires souffrent de la faim et où des dizaines de milliers de personnes sont licenciées.

Pour Milei, il s’agissait d’une manœuvre tactique suivie de l’imposition par décret de certaines des coupes sociales et attaques des droits démocratiques les plus draconiennes.

La réponse complaisante de la pseudo-gauche exprime clairement le caractère social de ses dirigeants. Ces organisations parlent au nom de couches privilégiées de la classe moyenne qui cherchent délibérément à créer des illusions dans la bureaucratie syndicale péroniste, le parlement, le réformisme national et la politique bourgeoise.

Dans une déclaration particulièrement révélatrice, la publication du PTS La Izquierda Diario écrit que le voyage de Milei en Israël, où il a acclamé le génocide contre les Palestiniens à Gaza, faisait partie d'un «tour du monde sacré, plein de gestes et de mysticisme, mais dépourvu de stratégie terrestre».

Seule la perspective politique la plus en faillite peut conduire à faire une telle déclaration totalement ignorante des questions internationales et historiques. Ces forces n’ont rien appris et ne peuvent rien apprendre de l’histoire.

Le voyage de Milei s’inscrit avant tout dans une «stratégie terrestre», c’est-à-dire basée sur des calculs matériels. Comme l’explique le World Socialist Web Site:

« La classe dirigeante argentine trempe les mains dans le sang des Gazaouis pour renouveler, sur la base la plus active, sa relation historique contre-révolutionnaire avec la bourgeoisie israélienne. Il s’agit là en particulier du massacre de 30.000 travailleurs, jeunes et intellectuels de gauche pendant la dictature militaire argentine de 1976 à 1983 ».

Milei lui-même a défendu l’héritage de la dictature militaire soutenue par les États-Unis comme une «guerre» nécessaire dont le principal fournisseur d'armes était Israël. La pseudo-gauche répète la politique de ses propres prédécesseurs des années 1970 et désarme politiquement les travailleurs en prévision d’un nouveau tournant vers la dictature fasciste de la part de la classe dirigeante.

Par ses manifestations de masse, ses grèves et ses assemblées de base, la classe ouvrière exige une lutte révolutionnaire pour le pouvoir. Les travailleurs argentins sont de plus en plus nombreux à conclure que la faim, la pauvreté et les suppressions d’emplois ne peuvent être combattues en faisant pression pour obtenir des réformes. Les années de fuite des capitaux et l’inflation qui en découle montrent qu’il n’y a pas de place pour de telles concessions.

Les travailleurs doivent également comprendre qu’il ne s’agit pas d’une lutte syndicale pour des augmentations de salaire, comme insistent pour le dire les partis de la pseudo-gauche, mais d’une lutte politique contre le programme d’austérité, de guerre, de génocide et de dictature de la bourgeoisie argentine et de ses protecteurs impérialistes. Cela vaut pour le monde entier.

La perfide «unité» avec le péronisme et la fausse gauche de la FIT-U doit être rejetée de manière décisive ; les travailleurs et les jeunes doivent au contraire se tourner vers les luttes émergentes de la classe ouvrière à travers les Amériques, l’Europe et le monde. Ce tournant doit être basé sur l’arsenal historique et théorique accumulé par le mouvement trotskyste, qui est aujourd’hui représenté uniquement par le Comité international de la Quatrième Internationale.

(Article paru en anglais le 2 mars 2024)

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