La zone d'intérêt: faire du commandant d'Auschwitz «l'un des nôtres»

La zone d'intérêt du réalisateur Jonathan Glazer, adapté du roman éponyme de Martin Amis paru en 2014, est un drame historique sur Rudolf Höss, le commandant nazi du camp de concentration d'Auschwitz, l'une des figures les plus dépravées de l'histoire mondiale. Dans une déclaration sous serment rédigée à Nuremberg, en Allemagne, en 1946, à la suite de son arrestation, Höss a écrit:

J'ai commandé Auschwitz jusqu'au 1er décembre 1943, et j'estime qu'au moins 2.500.000 victimes y ont été exécutées et exterminées par gazage et incinération, et qu'au moins un demi-million d'autres ont succombé à la faim et à la maladie, ce qui fait un total d'environ 3.000.000 de morts.

Le film de Glazer a été nominé aux Oscars pour le meilleur film, le meilleur film international, le meilleur réalisateur, le meilleur scénario original et la meilleure photographie. Cependant, dans sa conception et sa production, La zone d'intérêt est une œuvre malavisée et désorientée, qui dissimule les circonstances historiques concrètes qui ont produit quelqu'un comme Höss, et qui affaiblit donc la capacité de la population actuelle à vaincre et à détruire la menace fasciste.

Glazer, précédemment impliqué dans la réalisation de clips musicaux et de publicités, a une filmographie qui comprend Sexy Beast (2000) (article en anglais) et Under the Skin (2013) (article en anglais), qui n'ont pas fait bonne impression.

La «zone d'intérêt» du titre fait référence à la zone administrée par les SS autour du camp d'extermination d'Auschwitz, dans le sud de la Pologne occupé par les Allemands. Pendant la Seconde Guerre mondiale, les SS ont expulsé quelque 9.000 résidents locaux de cette zone de 16 milles carrés, empêchant les étrangers d'être témoins des atrocités et isolant les prisonniers du reste du monde.

La zone d'intérêt

Le film s'ouvre en 1943. Höss, l'un des architectes de l'Holocauste, joué par Christian Friedel, sa femme Hedwig (Sandra Hüller) et les cinq enfants du couple mènent une vie prétendument idyllique dans un complexe immédiatement adjacent au camp. Un mur sépare leur maison bien aménagée de l'usine de la mort. Les détenus font du travail forcé pour la famille, et les articles de luxe sont confisqués aux assassinés. Le jardin bien-aimé d'Hedwige est fertilisé avec les cendres des cadavres incinérés. Elle est affectueusement surnommée «Reine d'Auschwitz» par son mari.

Höss doit écourter une journée de pêche parce que des restes humains flottent dans le lac. Les enfants ont une collection de dents incrustées d'or et se taquinent les uns les autres en imitant les bruits qu'ils entendent des horreurs au-delà du mur. Pendant ce temps, une servante polonaise de la villa Höss se faufile chaque nuit, cachant de la nourriture sur les lieux de travail des prisonniers pour qu'ils la trouvent.

Dans une scène, deux individus présentent à Höss les plans d'un incinérateur rotatif qui brûle les corps plus efficacement. Hors champ, on entend des cris de femmes et d'enfants paniqués, des locomotives de train grondent et sifflent et de la fumée s'échappe du crématorium d'Auschwitz.

Le commandant apprend qu'il est promu inspecteur adjoint de tous les camps de concentration et qu'il doit déménager à Oranienburg, près de Berlin. Mais l'idée de quitter sa belle maison et son jardin dérange Hedwige, et elle obtient finalement la permission de rester avec les enfants dans son paradis soigneusement entretenu.

À un moment donné, un officier nazi annonce carrément à une assemblée administrative que «le Führer a approuvé la déportation des 700.000 Juifs de Hongrie pour les exterminer et pour affecter les valides à la production de guerre. Un accord a été conclu avec le nouveau gouvernement hongrois pour commencer l'opération immédiatement. On les rassemblé pour être transportés à Auschwitz. Quatre trains par jour, trois mille personnes dans chacun, douze mille par jour...»

Bien que La zone d'intérêt fasse quelques observations empiriques sur l'Holocauste, le film fait abstraction complète du monstrueux Höss de son histoire sociale et politique et de la montée du fascisme en Allemagne.

Les cinéastes s'efforcent de mettre en contraste la banalité de la vie dans la propriété de Höss avec les atrocités qui ne sont que suggérées de l'autre côté du mur. En d'autres termes, selon le film, les êtres humains « ordinaires » ont la capacité de se compartimenter à un point tel qu'ils peuvent vivre une vie « normale » tout en se livrant à la torture et au meurtre de masse.

Comment font-ils ? Cela provient, apparemment, du « cœur des ténèbres » en chacun de nous. Une telle vision fallacieuse et pessimiste est le produit d'une énorme décadence intellectuelle et morale. Comme tout le reste, elle représente une reddition face à la nécessité d'examiner et de comprendre l'Holocauste, ses causes et sa place dans l'histoire du XXe siècle.

Glazer considère que le problème est enraciné dans une prétendue nature humaine éternelle et immuable.

Le réalisateur a déclaré au Guardian : « J’étais vraiment intéressé par la réalisation d'un film qui irait au-delà de cela [des événements immédiats] jusqu'au fond primordial de tout, ce qui est selon moi la chose en nous qui motive tout, la capacité de violence que nous avons tous.» En réponse à un commentaire sur le génocide à Gaza, il a ajouté que «ce qui est écœurant dans ce film, c'est qu'il est opportun et qu'il le sera toujours jusqu'à ce que nous puissions d'une manière ou d'une autre sortir de ce cycle de violence que nous perpétuons en tant qu'êtres humains. Et quand cela arrivera-t-il ? Pas de notre vivant. À l'heure actuelle, il semble que ce soit en train de s'inverser et j'en suis conscient aussi, en ce qui concerne le film et sa complexité. »

Bien sûr, la possibilité du fascisme et, plus encore des forces fascistes elles-mêmes, existe, en Allemagne, aux États-Unis et en Israël, par exemple, mais elles ne sont pas produites par la nature humaine abstraite, par le «fasciste intérieur», mais par des circonstances historiques et sociales déterminées.

Rudolf et Hedwig Höss ont été vomis trait par trait, conception par conception, par la crise insoluble de l'impérialisme allemand. Comme Trotsky l'écrivait à propos du nazisme en 1933: «Tout ce qu'un développement sans obstacle de la société aurait dû rejeter de l'organisme national, sous la forme d'excréments de la culture, est maintenant vomi: la civilisation capitaliste vomit une barbarie indigeste. Telle est la physiologie du national-socialisme. » Cette paire illustre ce processus.

Christian Friedel dans La zone d'intérêt

Issu d'une famille catholique stricte de la classe moyenne, son père étant un ancien officier de l'armée dans l'Afrique orientale allemande coloniale, Höss s'est porté volontaire dans l'armée allemande en 1916 et a servi au Moyen-Orient pendant la Première Guerre mondiale. En 1920, il rejoint le Corps franc de Prusse-Orientale (Freikorps), la force proto-fasciste, et participe à la répression des « troubles » en Lettonie et à la répression des ouvriers qui organisaient une révolte dans la Ruhr. La région de la Baltique a été un foyer d'anticommunisme et d'idéologie d'extrême droite dans le sillage de la révolution russe.

C'est par l'intermédiaire des Freikorps, au début de 1922, que Höss a été présenté pour la première fois à Hitler. À cette époque, c’était un ennemi virulent du bolchevisme, un nationaliste allemand fanatique et un haïsseur des Juifs dans la mesure où ils étaient identifiés au marxisme et à l'internationalisme. En 1923, il a été impliqué – sur ordre du futur dirigeant nazi Martin Bormann – dans la mort d'un enseignant sauvagement battu, soupçonné d'avoir informé les forces d'occupation françaises des efforts de sabotage d'Albert Schlageter et condamné à 10 ans de prison, dont il a purgé seulement cinq.

En 1934, Höss intègre les SS et est rapidement rattaché à l'organisation paramilitaire nazie du camp de concentration de Dachau. Le 1er août 1938, il est nommé adjudant du camp de concentration de Sachsenhausen jusqu'à sa nomination comme commandant du camp d'Auschwitz nouvellement construit au début de 1940. Höss transforma Auschwitz en camp d'extermination et installa des chambres à gaz et des fours crématoires capables de tuer 2.000 personnes par heure. « Comptant les cadavres avec le dévouement froid d'un comptable qualifié, il rentrait chez lui chaque soir dans l'étreinte affectueuse de sa propre famille qui vivait sur le terrain du camp. En regardant des millions d'êtres humains innocents se dissoudre dans les chambres à gaz, brûler dans les crématoriums et leurs dents fondu en lingots d'or, Höss écrivait de la poésie sur la beauté d'Auschwitz», selon la Bibliothèque virtuelle juive.

Auschwitz est devenu le centre de la mise à mort où le plus grand nombre de Juifs européens ont été assassinés. Vers le milieu de l'année 1942, le gazage massif des Juifs à l'aide de Zyklon-B a commencé à Auschwitz, où l'extermination a été menée à l'échelle industrielle avec 2,5 à 3,5 millions de personnes tuées par gazage, famine, maladie, pendaison et fusillade.

À la fin de l'année 1943, Höss a été nommé inspecteur en chef des camps de concentration et a travaillé dur pour améliorer « l’efficacité » des autres centres d'extermination. Il s'acquitta si bien de son travail qu'il fut félicité dans un rapport SS de 1944 qui le qualifiait de « véritable pionnier dans ce domaine en raison de ses nouvelles idées et de ses méthodes éducatives ».

Quant à Hedwig Höss, demeurée impunie, elle égalait son mari dans son antisémitisme et son enthousiasme barbare pour la «Solution finale». Stanislaw Dubiel, un Polonais qui travaillait comme jardinier de la famille, dans un témoignage fourni après la guerre, a rapporté qu'Hedwige « croyait que [les Juifs] devaient tous disparaître de la surface de la terre, et qu'un jour le temps viendrait même pour les Juifs anglais ».

Tels sont les individus que Glazer propose de présenter comme des êtres humains moyens avec la moyenne de la « capacité de violence ». Les références à la « banalité du mal », expression utilisée à tort et à travers, ne peuvent se substituer à l'examen concret des processus historiques.

Comme l'a expliqué David North dans son essai (article en anglais) sur Les Bourreaux volontaires de Hitler (1997) de Daniel Goldhagen, en décrivant les optiques de ceux qui partagent de tels points de vue:

il n'y a rien de grande important à tirer de l'étude des fondements économiques, de la structure de classe et des luttes politiques de la société européenne et allemande avant l'avènement du Troisième Reich.

Au mieux, poursuit North:

Une telle approche scientifico-matérialiste n'offrira rien de plus que des informations de base sur le contexte social accidentel dans lequel les forces du mal humain, logées au plus profond de l'âme ou de la psyché de l'homme, ont pris l'ascendant, comme elles doivent inévitablement le faire, sur les influences morales restrictives de la civilisation.

De plus, la provenance de La zone d'intérêt est peu recommandable, basée sur une œuvre d'un anticommuniste virulent, l'auteur britannique Martin Amis. Dans la nécrologie d'Amis parue en juin 2023, le WSWS a souligné le rôle répugnant qu’il a joué en accusant la gauche britannique d'une «affinité 'rampante' avec le Hezbollah, affirmant par exemple que l'hostilité envers Israël est la seule véritable expression du racisme».

De plus, Amis

a alimenté une campagne de diffamation plus large affirmant que la «gauche» était profondément antisémite, de façon à défendre les crimes perpétrés contre les Palestiniens par l'État d'Israël et à dénigrer le socialisme et à relativiser et à excuser la droite fasciste.

Les croyances de Glazer sur le «fasciste en chacun de nous» l'amènent à s'inscrire dans une tendance définie de la pensée postmoderniste. Kathryn Bigelow, réalisatrice du film pro-CIA Zero Dark Thirty, a expliqué (article en anglais) un jour comment le sémioticien français et professeur à l'Université de Columbia, Sylvère Lotringer, affirmait « que pendant les années 1960, on considérait l'ennemi comme extérieur à soi-même, c'est-à-dire un policier, le gouvernement, le système, mais que ce n'est pas vraiment le cas du tout, le fascisme est très insidieux. Nous le reproduisons tout le temps.» (WSWS, 2012)

Des variantes de ces conceptions ignorantes et sombres, présentées comme « radicales » et « profondes », imprègnent les cercles de la pseudo-gauche. Ce n'est pas un hasard si le magazine Jacobin fait l'éloge de La zone d'intérêt et insiste sur le fait que «si vous prenez le cinéma au sérieux aussi bien que de l'évocation de la façon dont nous avons tendance à vivre dans un état ordinaire de proximité avec l'atrocité humaine, dépêchez-vous de voir La zone d'intérêt pendant qu'il est encore dans les salles. Le grand écran, l'obscurité caverneuse et votre attention totale sont nécessaires à l'expérience. »

Les relents réactionnaires sont démentis par la situation politique actuelle et la révulsion mondiale de masse contre le génocide israélien à Gaza, contre lequel des dizaines de millions de personnes ont protesté. Le point de vue de Glazer selon lequel rien ne peut être fait tant que la population ne s'est pas purifiée détourne l'attention des circonstances concrètes qui ont donné naissance au fascisme et à d'autres crimes horribles – le capitalisme en décomposition – et des mouvements, des partis et des individus qui en sont responsables. Il s'oppose à la mobilisation et à l'énergie de ceux qui luttent contre ces forces immondes, et tente de les endormir.

(Article paru d’abord en anglais le 2 mars 2024)

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