Les 16 et 17 mai, lors de son premier voyage à l’étranger après sa réélection à la présidence russe en mars, Vladimir Poutine s’est rendu à Pékin et dans la ville stratégique de Harbin, dans le nord-est de la Chine. Le sommet a mis en évidence la façon dont les menaces de Washington et de ses alliés impérialistes en Europe et dans le Pacifique poussent Moscou et Pékin à conclure une alliance de plus en plus étroite.
Il s’agit d’une réplique sans équivoque de Pékin aux pressions exercées par les États-Unis et l’OTAN sur la Chine pour qu’elle coupe ses liens avec la Russie dans le contexte de la guerre entre l’OTAN et la Russie en Ukraine. Le mois dernier, des responsables américains menés par le secrétaire d’État Anthony Blinken ont menacé de couper l’accès au dollar américain de toutes les banques chinoises qui financent le commerce chinois avec la Russie de produits «à double usage» susceptibles d’être utilisés à des fins militaires. Néanmoins, le président chinois Xi Jinping a souligné l’intention de Pékin de poursuivre le commerce et les bonnes relations avec la Russie.
«C’est le niveau sans précédent du partenariat stratégique entre nos pays qui a déterminé mon choix de la Chine comme premier État que je visiterais après ma prise de fonction en tant que président», a déclaré Poutine à son arrivée à Pékin. «Nous essaierons d’établir une coopération plus étroite dans les domaines de l’industrie et de la haute technologie, de l’espace et de l’énergie nucléaire pacifique, de l’intelligence artificielle, des sources d’énergie renouvelable et d’autres secteurs innovants.»
Xi a qualifié la Chine et la Russie de «bons voisins, bons amis et bons partenaires», alors qu’il signait avec Poutine un accord visant à développer les liens intergouvernementaux et commerciaux. «Les relations entre la Chine et la Russie sont aujourd’hui durement acquises, et les deux parties doivent les chérir et les entretenir», a déclaré Xi. «La Chine est prête à [...] réaliser conjointement le développement et le rajeunissement de nos pays respectifs, et à travailler ensemble pour défendre l’équité et la justice dans le monde.»
Bien que Poutine et Xi aient mis l’accent sur leurs relations amicales, ils n’ont pas pu échapper à la guerre en Ukraine et au danger d’une escalade militaire catastrophique. La visite de Poutine en Chine a eu lieu alors que les troupes russes lançaient une offensive vers la ville ukrainienne de Kharkov et que des responsables américains, britanniques et ukrainiens menaçaient d’utiliser des missiles à longue portée donnés à l’Ukraine par l’OTAN pour des frappes à l’intérieur de la Russie. Poutine et Xi se sont donc efforcés d’insister sur leur capacité à gérer les tensions internationales provoquées par la guerre en Ukraine.
Promettant d’informer Xi de la «situation en Ukraine», Poutine s’est dit «reconnaissant de l’initiative de nos collègues et amis chinois de réguler la situation», tandis que Xi a déclaré: «La Chine espère un retour rapide de l’Europe à la paix et à la stabilité et continuera à jouer un rôle constructif dans ce sens.»
Poutine a notamment insisté sur le fait que la Russie souhaitait une résolution pacifique de la guerre en Ukraine. «Nous n’avons jamais refusé de négocier», a-t-il déclaré à l’agence de presse chinoise Xinhua. «Nous cherchons un règlement global, durable et juste de ce conflit par des moyens pacifiques. Nous sommes ouverts au dialogue sur l’Ukraine, mais ces négociations doivent prendre en compte les intérêts de tous les pays impliqués dans le conflit, y compris les nôtres.»
Poutine a minimisé le conflit avec les puissances de l’OTAN: «C’est essentiel que les relations entre la Russie et la Chine ne soient pas opportunistes et ne soient dirigées contre personne.»
Les organisateurs du sommet se sont en effet efforcés de mettre en évidence les liens russo-chinois, ou plus précisément soviéto-chinois. Ils ont marqué le 75e anniversaire de la reconnaissance par l’Union soviétique de la République populaire de Chine lors de la révolution chinoise de 1949. Dans cette révolution, l’Armée rouge fondée par Léon Trotsky a joué un rôle clé en écrasant les forces d’occupation japonaises en Chine en 1945, puis en soutenant les ouvriers et les paysans chinois insurgés contre le régime nationaliste chinois. La ville de Harbin, que Poutine a visitée, est située au centre de la région qu’elle avait tenue.
À Harbin, Poutine a visité une école d’ingénieurs qui développe des programmes conjoints avec l’université d’État de Saint-Pétersbourg. Le partenariat Russie-Chine, a répété Poutine, «n’est dirigé contre personne», a-t-il ajouté: «Il ne vise qu’une chose: créer de meilleures conditions pour le développement de nos pays et améliorer le bien-être des peuples de Chine et de la Fédération de Russie. Selon Poutine, grâce à ce partenariat, un «monde multipolaire émergent [...] prend forme sous nos yeux».
Il est toutefois absurde de prétendre que les relations russo-chinoises actuelles ne visent personne. Moscou et Pékin se rapprochent en réponse à l’armement de l’Ukraine et de l’Europe de l’Est par les puissances impérialistes de l’OTAN en vue d’une guerre contre la Russie, et à des initiatives telles que l’intégration par Washington du Japon dans l’alliance Australie-Royaume-Uni-États-Unis (AUKUS) qui vise la Chine. En d’autres termes, ils développent une relation largement défensive visant la campagne de l’impérialisme pour menacer, attaquer et potentiellement dépecer la Russie et la Chine.
Alors que les puissances impérialistes font ouvertement la guerre à la Russie à travers l’Ukraine, elles mènent une guerre économique contre la Chine, en bloquant ses importations de puces électroniques et en imposant de sévères droits de douane sur ses véhicules électriques et d’autres exportations clés. Cette guerre économique est désormais directement liée à la guerre de l’OTAN en Ukraine.
Les échanges commerciaux entre la Russie et la Chine ont atteint plus de 240 milliards de dollars par an depuis le début de la guerre en Ukraine, car la Russie fournit de l’énergie et des denrées alimentaires à la Chine, et la Chine fournit des produits manufacturés que la Russie importait auparavant d’Europe, mais qui sont désormais frappés par les sanctions économiques de l’OTAN. Toutefois, ces échanges ont chuté d’environ 10 pour cent au début de l’année, le Trésor américain menaçant de couper complètement les banques chinoises qui financent le commerce avec la Russie au moyen du dollar américain.
«La protection des actifs financiers des grandes banques chinoises est un intérêt crucial pour la Chine», a déclaré au New York Times le professeur Shi Yinhong de l’université Renmin de Pékin. Shi a ajouté que l’un des problèmes pour la Chine est que la marge de manœuvre pour se diversifier par rapport au dollar américain est «limitée».
Au moment où Poutine et Xi se rencontraient en Chine, les responsables américains intensifiaient les menaces militaires à l’encontre de la Russie. En visite dans la capitale ukrainienne, Blinken a signalé au régime ukrainien qu’il pourrait potentiellement utiliser des missiles ATACMS américains pour des frappes directement à l’intérieur de la Russie, en déclarant: «Nous n’avons pas encouragé ou permis des frappes à l’extérieur de l’Ukraine, mais en fin de compte, c’est à l’Ukraine de prendre ses propres décisions sur la manière dont elle va mener cette guerre.»
Cette déclaration était incroyablement imprudente, puisque les responsables russes avaient précédemment tenté de dissuader l’OTAN d’encourager les frappes de missiles à longue portée sur la Russie en avertissant que Moscou riposterait militairement contre un pays de l’OTAN qui donnerait le feu vert à de telles attaques. Cependant, Blinken est allé de l’avant, même si cela risque d’entraîner une guerre directe entre la Russie et les États-Unis.
Cela met en évidence la faillite essentielle de la perspective qui sous-tend la politique de Moscou et de Pékin dans cette guerre actuelle, exposée dans une déclaration commune de février 2022. Cette déclaration mettait en garde contre le fait que «des acteurs qui ne représentent qu’une minorité à l’échelle internationale continuent de prôner des approches unilatérales pour traiter les questions internationales et de recourir à la force».
Elle propose de construire un nouvel ordre mondial, toujours fondé sur le système capitaliste de l’État-nation, mais caractérisé par «la multipolarité, la mondialisation économique, l’avènement de la société de l’information, la diversité culturelle, la transformation de l’architecture de la gouvernance mondiale et de l’ordre mondial».
Cette perspective contre-révolutionnaire et antisocialiste de recherche d’une coexistence durable avec l’impérialisme reflète les origines staliniennes des régimes capitalistes russe et chinois. Staline avait avancé la fausse théorie du «socialisme dans un seul pays» et la conception de la bureaucratie soviétique de la «coexistence pacifique» avec les puissances impérialistes contre la perspective de la révolution socialiste internationale. Après avoir restauré le capitalisme et dissous l’Union soviétique en 1989-1991, les régimes de Moscou et de Pékin se contentent aujourd’hui de rechercher une refonte limitée du monde avec l’impérialisme.
Mais les puissances impérialistes, dirigées par Washington, n’ont pas l’intention d’accommoder, mais d’écraser les intérêts de Moscou et de Pékin. Elles poursuivent une escalade militaire et financière implacable. Face à cela, la perspective de construire un ordre mondial capitaliste «multipolaire», qui n’offre rien à la classe ouvrière, est incapable de mobiliser l’opposition internationale massive à la guerre qui a éclaté lors des manifestations de masse contre le génocide de Gaza dans le monde entier. Au lieu de cela, Moscou et Pékin se contentent d’intensifier les menaces militaires qui risquent de provoquer une guerre nucléaire mondiale.
La seule solution progressiste à cette crise du capitalisme mondial est la construction d’un mouvement socialiste international contre la guerre impérialiste dans la classe ouvrière, basé sur une perspective trotskiste d’opposition à la fois au capitalisme et au stalinisme.
(Article paru en anglais le 20 mai 2024)
