L'enquête publique sur le scandale du sang contaminé au Royaume-Uni, qui a duré six ans, a annoncé ses conclusions cette semaine. Elle confirme une criminalité d'État à l’encontre de dizaines de milliers de gens telle qu’elle avait, selon le président de l’enquête, l'ex-juge à la Haute Cour Sir Brian Langstaff, provoqué un «degré de souffrance qui [était] difficile à concevoir».
Sans minimiser l'ampleur de la malfaisance et de la dissimulation de l'État, notamment dans les catastrophes d’Aberfan en 1966, au stade de football de Hillsborough (1989) et à la Grenfell Tower en 2017 (articles en anglais), l'infection de plus de 30 000 patients du Service national de santé (National Health Servive – NHS) avec du sang contaminé à l'hépatite C ou au VIH sur une période de plus de trois décennies, entraînant un meurtre social à grande échelle, est un crime ahurissant. Au moins 3 000 personnes sont mortes et les autres sont restées gravement malades.
Parmi les personnes infectées par l'hépatite C et/ou le VIH à travers du sang ou des produits sanguins contaminés, on dénombre 380 enfants. Le taux de mortalité parmi les survivants est extrêmement élevé, environ une personne atteinte décédant tous les quatre jours. Les survivants ont vu leur vie détruite.
Son impact persistant a été présenté au Central Hall, à Westminster, où le rapport d'enquête a été rendu public lundi devant un auditoire de plus de 1 000 personnes touchées par des transfusions sanguines contaminées. Il y avait là notamment des malades et des mourants, ainsi que des proches de personnes décédées, qui ont mené une campagne de plusieurs décennies pour obtenir justice.
Entre 1970 et le début des années 1990, des milliers de patients traités par le NHS ont reçu du sang et des produits sanguins infectés, dont environ 3 650 personnes atteintes d'hémophilie, une maladie affectant la capacité du sang à coaguler. Au cours de cette période, de grandes sociétés pharmaceutiques ont fourni des produits sanguins de ‘Factor 8’ infectés, entraînant des milliers de décès au Royaume-Uni et dans le monde.
Le NHS s’approvisionnait à l’étranger pour environ 50 pour cent de son sang et de ses produits dérivés. Aux États-Unis, les donneurs étaient payés pour donner du sang, attirant ainsi des personnes, notamment des toxicomanes, plus susceptibles d'être atteintes d'hépatite C ou du VIH. Au début le sang n’était pas soumis à un contrôle.
Les gouvernements successifs ignorèrent tous les avertissements. Comme le note l'association caritative Hep C Trust: « En 1982, le premier avertissement concernant le danger de contracter le VIH/SIDA à partir de produits sanguins contaminés a été publié. L’année suivante, The Lancet et l’OMS ont déclaré que les personnes atteintes d’hémophilie devraient être averties des risques liés à l’utilisation de produits sanguins.»
Parmi les crimes les plus odieux commis figurent des essais médicaux impliquant des enfants (article en anglais) souffrant de troubles de la coagulation sanguine – rappelant les horrifiantes expériences de «l’ange de la mort» nazi Josef Mengele – infectés par l’hépatite C et le VIH sur une période de plus de 15 ans. Dans de nombreux cas, cela s'est fait sans le consentement des parents. La majorité des enfants inscrits dans ces essais, dont le gouvernement avait connaissance, sont désormais décédés.
Colin Smith, dont le fils de sept ans – également nommé Colin – est décédé en 1990, a parlé au nom de nombreux proches lorsqu'il a déclaré à Sky News lors de la publication du rapport d'enquête: «Je veux que la justice soit rendue correctement et non de manière hypothétique […] Voyons les gens qui ont fait cela – j’espère des mises en examen pénales. C'est au moins de l’homicide involontaire. J'ai livré mon fils à ses tueurs […] vous savez, et je n'arrive pas à m’y faire».
Lorsque Colin est décédé, son corps était tellement ravagé par les symptômes de l'hépatite C et du SIDA qu'il ne pesait que 5,8 kilos.
Les gouvernements travaillistes et conservateurs successifs – remontant à plus de 50 ans – ont refusé les appels à enquêter sur les décès causés par du sang contaminé, se livrant ainsi à une dissimulation concertée. La présente enquête fut finalement lancée en 2017 sous la pression des victimes et de leurs familles.
Les 2 500 pages du rapport de Langstaff, publié en sept volumes, décrivent un «catalogue d'échecs» ayant conduit à la maladie et à la mort au fil des décennies. «Chaque [échec] en soi est grave. Pris ensemble, ils constituent une calamité […] L’ampleur de ce qui s’est passé est horrible. L’estimation la plus précise est que plus de 3 000 décès sont imputables au sang, aux produits sanguins et aux tissus contaminés ».
L’ex-juge constate que les patients sont décédés «non pas du fait direct de l’affection ou de la maladie sous-jacente qui les avait amenés au NHS en premier lieu, mais du traitement lui-même». La mort des patients a été «catastrophique» et leurs partenaires, leur famille, leurs enfants et leurs amis ont également souffert, «certains en étant eux-mêmes infectés, d'autres en devant voir mourir des êtres chers, d'autres devant donner leur vie pour soigner; et presque tous, infectés et affectés, souffrant dans presque tous les aspects de leur vie ».
Langstaff a découvert «des échecs systémiques, collectifs et individuels» de la part des ministères et de diverses parties du NHS, qui ont tué des milliers de personnes et «détruit des amitiés, des familles [et] des finances». La «catastrophe n’était pas un accident», conclut le rapport. «Les infections se sont produites parce que les personnes en position d’autorité – les médecins, les services de transfusion sanguine et les gouvernements successifs – n’ont pas donné la priorité à la sécurité des patients ».
Langstaff conclut que le préjudice et la souffrance des victimes étaient aggravés par :
«Échecs répétés et continus de reconnaître qu’ils n’auraient pas dû être infectés
«Utilisation répétée de positions défensives inexactes, trompeuses et qui indiquaient cruellement aux gens qu'ils avaient reçu le meilleur traitement disponible ».
« Un manque d'ouverture, de transparence et de franchise dont a fait preuve le NHS et le gouvernement, tel que la vérité est cachée depuis des décennies ».
« Destruction volontaire de certains documents et perte d’autres ».
« Refus d'indemniser (au motif qu'il n'y avait pas faute) ».
Il noté: «en général, je peux dire que la plus grande part de responsabilité incombe aux gouvernements successifs, même si d’autres peuvent la partager en partie».
En 2017, il n’était plus possible de continuer à bloquer l’enquête réclamée depuis longtemps par les cexu faisant campagne. Cela fut accepté par la Première ministre conservatrice Theresa May. Langstaff note dans le résumé de son rapport que le mandat de l'enquête prévoyait d'examiner «s'il y avait eu ‘‘dissimulation’’».
Il conclut: «Une meilleure expression pour décrire ce qui s'est passé est ‘cacher la vérité’. Cacher la vérité implique non seulement une dissimulation délibérée, mais aussi un manque de franchise : le récit de demi-vérités comme la formule du ‘pas de preuve concluante’; et ne pas informer les gens des risques inhérents au traitement ou des alternatives à celui-ci ; qu’on les avait testés pour détecter une infection, ou utilisés dans la recherche ; ou qu’ils souffraient d’une maladie potentiellement grave et mortelle. »
L’enquête à présent terminée, l’élite dirigeante s’apprête à se laver les mains de décennies de crimes grâce à un système d’indemnisation qui a dû lui être arraché.
Le gouvernement conservateur du Premier ministre Rishi Sunak a immédiatement annoncé que 210 000 £ de paiements provisoires seraient versés aux victimes, avant un règlement collectif final qui pourrait totaliser 10 milliards de livres. Aucun des responsables ne souffrira financièrement, le coût du programme d’indemnisation étant qualifié de «dépenses en capital» et financé par des emprunts du gouvernement. Ceux qui ont souffert devront faire des pieds et des mains pour obtenir des indemnités qui ne compenseront en aucun cas leur perte.
Tout aussi grotesque est le fait que personne ne fasse l’objet de poursuites judiciaires. Quelques députés ont soutenu les appels visant à ce que l'ancien ministre conservateur de la Santé, Lord Kenneth Clarke, âgé de 83 ans, perde sa pairie. Et c’est tout.
L'enquête de Langstaff s'est déroulée dans le cadre de la loi sur les enquêtes de 2005, mise en place par les criminels de guerre du gouvernement travailliste de Tony Blair. Celle-ci déclare: « Une commission d'enquête ne doit pas se prononcer sur la responsabilité civile ou pénale d'une personne et n'a aucun pouvoir pour la déterminer. » Cette loi a abrogé celle de 1921 sur les Tribunaux d'enquête (Preuves) qui avait permis au Parlement de voter une résolution instaurant un tribunal doté de «tous les pouvoirs, droits et privilèges conférés à la Haute Cour». La loi Blair de 2005 mis ce pouvoir de lancer des enquêtes sous le contrôle d'un ministre du gouvernement uniquement.
Le pouvoir d’un gouvernement en place sur le processus d’enquête publique est si vaste qu’Amnesty International a appelé les juges britanniques à ne pas siéger dans une enquête menée en vertu de la loi de 2005, car «toute enquête serait contrôlée par l’exécutif qui est habilité à bloquer un contrôle public des actions de l’État».
Un certain nombre de personnes sont citées par Langstaff comme ayant joué un rôle clé dans le scandale du sang contaminé, notamment la Première ministre conservatrice Margaret Thatcher et Ken Clarke.
Clarke fut ministre de la Santé de 1982 à 1985 et secrétaire à la Santé de 1988 à 1990. En septembre 1983, il publia un communiqué de presse affirmant: «il n'y a aucune preuve concluante que le SIDA se transmet par des produits sanguins». Lors de l'enquête, il a maintenu sa déclaration comme étant exacte à l'époque. Pourtant, en mai 1983, le directeur du Centre de surveillance des maladies transmissibles d'Angleterre et du Pays de Galles avait notifié au ministère de la Santé et de la Sécurité sociale le décès dû au SIDA d'un hémophile à qui on avait administré le produit Factor 8 importé des États-Unis.
Dans son témoignage du 27 juillet 2021 à l'enquête, Clarke a laissé exploser son irritation face à l’axe d’intérrogation de l'avocate principale Jenni Richards QC, se plaignant: «Pourquoi devons-nous passer par des détails aussi méticuleux pour savoir qui a dit quoi et quand, quand a-t-il changé d’avis?», rejetant l’inquisition comme étant «joliment inutile». Langstaff dit de Clarke dans son rapport que son témoignage était ‘désobligeant’ envers ceux qui avaient souffert, et que Clarke avait joué « un certain rôle » dans cette souffrance.
Parmi les «gouvernements successifs» impliqués dans le scandale du sang contaminé, Langstaff critique spécifiquement les gouvernements conservateurs Thatcher et Major des années 1980 et 1990, qui affirmaient, contrairement aux preuves, que les hémophiles avaient reçu «le meilleur traitement disponible selon les avis médicaux alors en vigueur». Langstaff conclut: «En 1986, le gouvernement ne pouvait se faire aucune illusion sur l’ampleur de ce qui était arrivé aux personnes atteintes d’hémophilie.» Le gouvernement de Thatcher savait par exemple qu'il y avait une incidence beaucoup plus élevée d'hépatite chez les prisonniers, mais «aucune mesure» ne fut prise pour arrêter leurs dons de sang, ce qui «a augmenté le risque de transmission».
Le gouvernement Blair est également critiqué, car il a refusé ne serait-ce que d'autoriser une enquête publique.
Mais tous les gouvernements depuis 1970 portent la responsabilité des meurtres, des souffrances et de la dissimulation: le gouvernement conservateur de Heath de 1970 à 1974; les gouvernements travaillistes de Wilson de 1974 à 1976; les gouvernements travaillistes -libéraux sous James Callaghan (1976-1979); et le gouvernement conservateur de 1979-1990 sous Thatcher. Les gouvernements successifs ayant supervisé la dissimulation et le déni de justice étaient le gouvernement conservateur de John Major (1990-1997); les gouvernements travaillistes Blair/Brown (1997-2010); et les gouvernements conservateurs dirigés par David Cameron, Theresa May, Boris Johnson, Liz Truss et Rishi Sunak.
Les premiers ministres et la plupart des personnalités-clés de ces gouvernements des années 1970 et 1980 ont échappé aux poursuites. Heath, Wilson, Callaghan et Thatcher sont tous morts; Major a 81 ans et Blair 71 ans.
Deux des médecins nommés par Langstaff qui ont mené des essais médicaux sur des enfants, à la manière des nazis, sont également morts. Selon Langstaff, un éminent spécialiste des hémophiles, le professeur Arthur Bloom, «doit porter une partie de la responsabilité de la lenteur du Royaume-Uni à répondre aux risques du SIDA pour les personnes atteintes d'hémophilie». Bloom est décédé en 1992.
Le chef du Parti travailliste, Sir Keir Starmer – qui devrait former un gouvernement après les élections générales du 4 juillet – a agi rapidement pour garantir que le rôle criminel des gouvernements successifs soit étouffé une fois pour toutes grâce aux paiements d’indemnisations. L'ancien avocat des droits de l'homme a refusé les appels à des poursuites pénales. En tant que directeur des poursuites judiciaires du ministère public entre 2008 et 2013, il n’a rien fait pour traduire en justice qui que ce soit de ceux impliqués dans le scandale du sang contaminé. Personne n’était mis en cause puisque «la politique a fait défaut à chacune des victimes du scandale du sang contaminé», a-t-il posté sur X.

Intervenant plusieurs fois lors des questions au premier ministre cette semaine, Starmer n'a jamais soulevé une seule fois la question de savoir si quelqu'un serait poursuivi pour ses crimes. Tout en soulignant que «Sir Brian a identifié un certain nombre d'échecs individuels, voire de dissimulations», il a juste appelé le gouvernement Sunak à mettre en œuvre, comme le recommande Langstaff, un «devoir de franchise» qui devait «s'appliquer à tous les fonctionnaires à tous les niveaux ». Sunak devait également «assurer une compensation d’ici la fin de l’année et mettre en œuvre toutes les recommandations [de l’enquête] dans le même délai».
« Une justice retardée est en réalité, dans ce cas, un déni de justice », a déclaré Andy Evans, président du groupe de campagne Tainted Blood (Sang contaminé), lors d'une conférence de presse à l'occasion de la publication du rapport d'enquête. «Cela dure depuis si longtemps qu'il sera très difficile de retrouver les gens qui étaient là à l'époque, même s'ils sont encore en vie».
C’est la réalité à laquelle sont confrontés tous ceux qui demandent justice à la classe dirigeante britannique. Mais même si nombre de ceux ayant organisé et commis ces crimes horrifiants contre des milliers de gens sont morts, on ne peut permettre que ceux encore en vie soient exonérés. Ils doivent être mis en examen pour meurtre, poursuivis et mis en prison.
(Article paru en anglais le 24 mai 2024)
