Le chef de la principale agence d’espionnage du Canada demande la fermeture de TikTok alors que l’hystérie sinophobe se poursuit

Le directeur du Service canadien du renseignement de sécurité (SCRS), David Vigneault, exhorte presque publiquement le gouvernement à interdire TikTok, en lançant un «avertissement» aux «jeunes» contre l’utilisation de la plateforme de médias sociaux sur la base de l’hypothèse totalement bidon selon laquelle il s’agit d’un outil de l’État chinois.

L’attaque de Vigneault contre TikTok s’appuie sur les accusations constantes et sans fondement de la principale agence d’espionnage nationale du Canada selon lesquelles la Chine s’est immiscée dans les élections canadiennes et a fait chanter des politiciens canadiens.

Elle s’inscrit dans le cadre d’une campagne soutenue d’hystérie sinophobe menée par les agences de sécurité, les médias et l’establishment politique du Canada. La diabolisation de Beijing est la composante idéologique des préparatifs de guerre de l’impérialisme canadien contre la Chine dans la région Indopacifique, qu’Ottawa a l’intention de mener aux côtés de l’impérialisme américain, son partenaire militaire et géostratégique depuis plus de huit décennies. L’objectif des deux puissances impérialistes d’Amérique du Nord est d’empêcher la Chine de devenir un concurrent économique et géostratégique mondial en consolidant leur domination sur la masse continentale eurasienne, stratégiquement cruciale.

David Vigneault, directeur du SCRS, et Dominic LeBlanc, ministre fédéral de la Sécurité publique [Photo: CSIS/Facebook]

Ce programme insensé, qui comprend un risque de conflagration mondiale avec des armes nucléaires remettant en question la survie même de l’humanité et qui nécessite le détournement de vastes ressources en dépenses sociales vers l’armement, ne peut être poursuivi que par un régime qui est de plus en plus antidémocratique et autoritaire à l’intérieur du pays. Voilà ce qui se cache derrière la diatribe de Vigneault contre TikTok, un média social que l’élite dirigeante considère comme dangereux parce qu’il permet aux travailleurs et aux jeunes de partager des informations et d’accéder à des nouvelles contredisant le discours belliciste de la classe dirigeante.

Lors d’une interview en studio avec Catharine Tunney, une «journaliste spécialisée en sécurité nationale» sur les ondes du réseau public anglophone de Radio-Canada, la CBC, Vigneault a déclaré : «Je ne recommanderais absolument pas à quelqu’un d’utiliser TikTok», car il est «très clair», d’après la conception de l’application, que les données recueillies auprès de ses utilisateurs «sont mises à la disposition du gouvernement chinois».

En fait, ce n’est pas «clair» du tout. Aucun fonctionnaire ou expert technique canadien ou américain n’a été en mesure de démontrer comment les données des utilisateurs de TikTok sont accessibles au gouvernement chinois. Face aux diffamations de politiciens américains et aux menaces du gouvernement américain de mettre fin aux activités de l’entreprise aux États-Unis, TikTok a pris des mesures sans précédent pour protéger ses données contre toute ingérence de l’État chinois. Ainsi, toutes les données des utilisateurs américains sont désormais stockées sur des serveurs hébergés aux États-Unis et appartenant au géant américain du logiciel Oracle. Quant aux données des utilisateurs canadiens, elles sont stockées soit sur la plateforme Oracle, soit sur des serveurs qui sont à Singapour.

Pour Vigneault, comme pour tous les autres représentants de l’establishment de sécurité, il suffit d’avancer des affirmations sans fondement à l’encontre de Beijing et des entreprises chinoises, et des «journalistes» grassement payés comme Tunney – qui se sont réduits au rôle de sténographes pour l’impérialisme – les promeuvent comme parole d’évangile.

Il convient d’ajouter que ces affirmations sont faites par des agences qui sont engagées dans le plus grand programme d’espionnage mené contre la population mondiale, comme l’a révélé le lanceur d’alerte Edward Snowden. Les plateformes de médias sociaux basés aux États-Unis, telles que Facebook, Instagram et X, ainsi que les fournisseurs de services comme Google, sont une porte tournante où défilent cadres supérieurs et «experts» militaires et de sécurité de l’État. De plus, il y a des preuves tangibles que ces plateformes mettent à la disposition de l’État les vastes quantités de données qu’elles collectent sur leurs utilisateurs à des fins de surveillance.

Les accusations gratuites de Vigneault portées à l’encontre de TikTok, qui n’ont été démenties par personne par la suite, ne sont en fait qu’une liste intégrale des capacités que tant le SCRS et le Centre de la sécurité des télécommunications (CST) au Canada, que leurs homologues américains et britanniques utilisent déjà. Selon Vigneault, «le gouvernement chinois a une stratégie très claire, qui consiste à obtenir le plus d’informations personnelles possible sur n’importe qui dans le monde. Ils effectuent l’analyse des métadonnées. Ils ont des fermes informatiques incroyables pour traiter ces données, et développent l’intelligence artificielle [...]»

Les agences d’espionnage des États occidentaux, telles que la National Security Agency aux États-Unis, disposent depuis des décennies d’un accès illimité aux logiciels les plus utilisés, tels que Microsoft Windows, par le biais d’une «porte arrière» numérique. Cela leur permet d’accéder non seulement aux données des utilisateurs, mais aussi à chaque frappe effectuée sur l’ordinateur d’un individu. La NSA peut activer la caméra et le microphone d’un ordinateur, d’un téléphone ou d’une télévision intelligents, à l’insu de l’utilisateur.

En 2017, WikiLeaks a révélé une série de documents baptisée «Vault 7» révélant en détail le programme complet d’ingérence des États-Unis dans les élections françaises de 2012 qui ont eu recours à des outils de piratage numérique des plus sophistiqués. Des vulnérabilités ou failles informatiques dites « Zero-Day Exploits » peuvent être introduites par la NSA dans n’importe quel système d’exploitation de n’importe quel appareil informatique, qu’il s’agisse d’un téléphone, d’un ordinateur ou autre, et fonctionner de façon indétectable tant que l’appareil n’est pas redémarré. Israël, puissance alliée du Canada, utilise actuellement les signaux numériques émis par les téléphones portables et les réseaux Wifi pour cibler et éliminer des civils à Gaza à l’aide de tireurs d’élite, de drones et de bombes.

Rien de tout cela n’inquiète Vigneault. Ce qui le dérange, c’est que TikTok refuse de partager les données de ses utilisateurs avec les agences d’espionnage occidentales, les laissant ainsi «dans l’obscurité» sur cette plateforme alors qu’on assiste à radicalisation croissante des jeunes et des travailleurs. En 2022, une proposition du gouvernement américain visant à éviter l’interdiction de l’application exigeait que TikTok fournisse ses données aux départements de la Justice et de la Défense des États-Unis, ce qui ressemble étrangement, comme l’a fait remarquer un journaliste de Gizmodo, «aux tactiques de surveillance dont les critiques accusent les autorités chinoises d’abuser».

L’agence de renseignements de l’État canadien, le SCRS, fait partie du Groupe des Cinq, cette alliance dite des «Five Eyes», aux côtés de ses homologues des États-Unis, du Royaume-Uni, de l’Australie et de la Nouvelle-Zélande, constituant ensemble un réseau mondial d’écoute et d’espionnage qui vise la population du monde entier. Les révélations de Snowden ont montré que ce réseau de surveillance cible toute personne dont les opinions et les agissements sont susceptibles d’intéresser Washington, y compris même celles de dirigeants politiques qui sont de proches alliés des États-Unis, telle l’ancienne chancelière allemande Angela Merkel. Mais cette opération d’espionnage mondiale a pour objectifs ultimes les mouvements de gauche et toute menace d’activité révolutionnaire au sein de la classe ouvrière.

Faisant appel aux craintes de l’extrême-droite à l’endroit du «communisme», Vigneault insinue que TikTok sert «à protéger les intérêts du Parti communiste chinois, et que donc en fin de compte [...], il constitue une menace pour notre mode de vie». Plutôt que de contester cette calomnie absurde, venant tout droit des égouts de la «Peur des rouges» de l’époque de la Guerre froide, Tunney a préféré répéter la phrase sur un ton inquiétant pour la mettre en valeur: «Je veux souligner l’ampleur de cette phrase – “une menace pour notre mode de vie”.» Elle a ensuite demandé à Vigneault s’il interdirait TikTok, ajoutant dans un aparté révélateur: «Je sais que vous ne dites pas au gouvernement ce qu’il doit faire, du moins pas explicitement.» Vigneault a répondu, avec prudence, que la décision du gouvernement libéral d’interdire l’application sur les téléphones portables fournis par le gouvernement était une «approche très astucieuse».

Nul doute que les remarques de Vigneault auront été accueillies à bras ouverts par le gouvernement Trudeau. Bien qu’il ne cesse d’être attaqué par l’opposition conservatrice et néo-démocrate, ainsi que par certains médias bourgeois comme le Globe and Mail, pour sa «mollesse» à l’égard de la Chine, Trudeau mène une politique très stricte à l’égard de Beijing. De la détention de Meng Wanzhou, cadre de Huawei, au renforcement de la présence militaire du Canada en Asie-Pacifique, ces dernières années ont été marquées par une aggravation spectaculaire des tensions entre les deux pays. Avec la présentation récente de leur Projet de loi C-70 dit «Loi concernant la lutte contre l’ingérence étrangère», les Libéraux répondent aux allégations inventées d’«ingérence» de la Chine dans les élections fédérales de 2019 et de 2021 en menant une attaque en règle contre les droits démocratiques fondamentaux comprenant l’octroi de nouveaux pouvoirs massifs au SCRS afin de collecter et de surveiller les données électroniques des Canadiens.

L’attaque de la classe dirigeante contre TikTok s’inscrivant dans sa campagne sinophobe plus vaste se heurte à l’obstacle de la radicalisation croissante des travailleurs et des jeunes au Canada. TikTok est devenue une plateforme populaire où les jeunes et les travailleurs peuvent partager leurs critiques à l’endroit des politiques impérialistes des États-Unis et du Canada et du génocide sioniste soutenu par l’impérialisme à Gaza. Des civils et des journalistes palestiniens l’utilisent pour documenter les horreurs du génocide, publiant notamment des images et des vidéos brutales montrant des victimes, des témoignages et des explosions massives qui démolissent des pâtés de maisons entiers.

En comparaison, les plateformes de médias sociaux et les services en ligne contrôlés par les États-Unis, tels que Facebook et Instagram, sont désormais activement censurés, au point qu’il devient de plus en plus impossible de partager des contenus politiques critiques sans voir son compte suspendu. Lorsque de tels contenus sont publiés, souvent ils ne peuvent être vus par d’autres personnes.

En 2020, Sundar Pichai, le PDG d’Alphabet, qui est la société mère de Google, déclarait devant le Congrès des États-Unis que le moteur de recherche de Google censure le World Socialist Web Site et d’autres publications de gauche.

La classe dirigeante aux États-Unis et au Canada cherche désespérément à faire taire les voix des jeunes, car une couche de plus en plus importante de la jeunesse s’oppose implacablement à la guerre impérialiste et, de plus en plus, au système capitaliste qui l’engendre.

Dans une dernière insulte à l’intelligence de son auditoire, Vigneault a déclaré que les informations privées des utilisateurs de TikTok «finissent dans des endroits qui ne vivent pas selon les mêmes principes d’État de droit [et] de respect des droits de la personne» que le Canada. Mais quelle hypocrisie stupéfiante! L’État canadien arme et défend Israël, une puissance en train de perpétrer un génocide en utilisant des techniques d’espionnage numérique sophistiquées pour cibler des civils à tuer! Ottawa a participé à pratiquement toutes les guerres d’agression menées par les États-Unis au cours des 30 dernières années et joue un rôle de premier plan dans la guerre des États-Unis et de l’OTAN contre la Russie – une guerre que les puissances occidentales ont provoquée en incitant Poutine à envahir l’Ukraine de manière réactionnaire.

Deux des plus proches alliés du Canada, les États-Unis et le Royaume-Uni, ont traqué le fondateur de Wikileaks, Julian Assange, qui est maintenant emprisonné pour avoir dénoncé l’espionnage effréné et illimité mené par les États impérialistes contre les peuples du monde, parmi leurs nombreux autres crimes.

David Vigneault parle au nom d’un État baignant dans le sang des civils somaliens, yougoslaves, haïtiens, libyens, afghans, irakiens, ukrainiens, russes et maintenant palestiniens. Ces guerres impérialistes, qui ont éclaté avec fureur suite à la dissolution de l’URSS par la bureaucratie stalinienne en 1991, ont fait plusieurs millions de morts.

Vigneault et ses collègues espions, le gouvernement libéral de Trudeau et tous les partis d’opposition présents au Parlement canadien, soutiennent l’escalade rapide vers une troisième guerre impérialiste mondiale, dirigée contre la Russie en Europe de l’Est, l’Iran au Moyen-Orient et la Chine dans la région de l’Asie-Pacifique. Les travailleurs et les jeunes qui s’opposent à la surveillance continue et à l’éradication de leurs droits démocratiques par l’État doivent faire le lien entre ces mesures autoritaires et la guerre impérialiste. La défense de tous les droits démocratiques et sociaux n’est possible que par la construction d’un mouvement anti-guerre mondial dirigé par la classe ouvrière.

(Article paru en anglais le 27 mai 2024)

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