La décision du gouvernement Biden de maintenir les droits de douane sur les produits chinois imposés par Trump et de les étendre fortement par un tarif de 100 pour cent sur les véhicules électriques (VE) et des impositions majeures sur d’autres produits de technologie verte, a provoqué un choc dans l’économie mondiale.
Un récent éditorial de The Economist, publié avant la toute dernière décision de Biden, affirmait que l’ordre qui avait régi l’économie mondiale depuis la guerre avait été érodé, qu’il était désormais «proche de l’effondrement» et que «la guerre redevenait le recours des grandes puissances».
Dans un document publié immédiatement après la décision de Biden, Bruegel, un groupe de réflexion économique bruxellois, a souligné ses implications considérables. Selon ce groupe, les droits de douane sur les véhicules électriques «s’écartent de l’accent mis par les États-Unis sur la sécurité nationale pour adopter des mesures anti-chinoises (sauf si l’on croit que les véhicules électriques sont des espions chinois ambulants) ce qui suggère que tous les secteurs sont désormais en question».
(Dans la période précédant sa décision, Joe Biden avait affirmé que la technologie intelligente des VE pouvait être utilisée pour renvoyer des informations à la Chine).
Le document suggérait que la décision était le fruit de l’énorme pouvoir du syndicat de l’automobile United Auto Workers au moment où Biden fait campagne pour obtenir des voix aux élections présidentielles. Les considérations électorales ont sans aucun doute joué un rôle dans la mesure où Biden tente de se présenter comme le président le plus pro-travailleurs — en réalité, le plus favorable à la bureaucratie syndicale — mais ce n’est pas la principale raison.
Les mesures commerciales font bien plutôt partie de la campagne visant à mettre l’ensemble de l’économie américaine sur le pied de guerre pour faire face à ce que les États-Unis considèrent comme la plus grande menace pour leur domination mondiale: l’ascension économique et technologique de la Chine.
Les États-Unis poursuivent leur action contre les exportations chinoises et font pression sur l'Union européenne pour qu'elle les rejoigne en affirmant que la Chine se livre à une «concurrence déloyale» au motif que ses industries bénéficient de subventions publiques massives. Mais cette fiction est en train d'être démasquée.
Il ne fait aucun doute que les entreprises chinoises du secteur des technologies vertes et d’autres domaines bénéficient du soutien de l’État. Mais ce n’est pas la principale raison expliquant pourquoi ils pénètrent de plus en plus sur les marchés mondiaux.
Selon l’analyse de Bruegel: «L’avantage de la Chine en termes de coûts résulte du mélange d’envergure, de technologie avancée et peu chère, de disponibilité de l’expertise informatique et d’intelligence artificielle, de coûts de main-d’œuvre faibles et de concurrence intense sur un marché chinois où sont actifs des dizaines de producteurs nationaux et étrangers... Les seuls chiffres disponibles et vraisemblablement fiables sur les subventions reçues sont ceux déclarés par les entreprises chinoises cotées en bourse telles que BYD, [l’un des principaux producteurs chinois de VE] et sont faibles par rapport au chiffre d’affaires ou à la valeur ajoutée».
Ces avantages en termes de coûts ont permis aux exportations chinoises de VE d’augmenter de plus de 60 pour cent en 2023 pour atteindre 1,2 million d’unités, principalement vers l’Europe.
La Commission européenne prépare un important rapport sur les exportations chinoises et publiera ses conclusions dans les prochaines semaines. L’UE décidera alors si elle se joint aux États-Unis dans sa guerre économique contre Pékin, comme l’y a invité la semaine dernière Janet Yellen, la secrétaire d’État américaine au Trésor, à la réunion des ministres des Finances du G7 en Italie.
L’escalade des droits de douane sur les produits issus des technologies vertes n’est qu’un élément d’une guerre économique contre la Chine qui ne cesse de s’étendre. En introduisant une série d’interdictions et de sanctions, les États-Unis cherchent à porter un coup à ce qu’ils considèrent comme le secteur le plus faible de l’économie chinoise, à savoir le développement de puces informatiques nouvelles et plus avancées.
Washington a imposé des restrictions considérables à la capacité de la Chine à acheter des puces et des équipements de fabrication de puces avancés et exigent que les fournisseurs des Pays-Bas, de la Corée du Sud et du Japon fassent de même et l’isolent.
Cette semaine, le régime chinois a riposté en annonçant la création d’un fonds de 47,5 milliards de dollars mis en place par le gouvernement central, les banques et les entreprises d’État pour favoriser le développement des semi-conducteurs.
Cette dernière annonce est la troisième de la série d’un programme ayant débuté en 2014 et qui fut développé davantage en 2019.
Citant «des personnes familières avec le sujet», le Financial Times déclare que «le troisième fonds ciblera les fabricants chinois d’équipements pour les usines de fabrication de puces, après que les cycles précédents ont investi des capitaux dans la fabrication de semi-conducteurs».
Aux États-Unis, le gouvernement Biden déverse des dizaines de milliards de dollars dans les caisses des entreprises de haute technologie, dont 39 milliards de dollars au titre de la loi sur les puces et la science, ainsi que 75 milliards de dollars sous forme de prêts et de garanties.
L’establishment américain s’inquiète de plus en plus de la supériorité des méthodes de production chinoises dans de nombreux domaines de technologie verte. Ils tentent d’obtenir un soutien pour leur guerre économique en affirmant que tout est dû à des pratiques illégales comme le subventionnement de la production excédentaire et le dumping de produits sur les marchés mondiaux à des prix inférieurs.
En fait, les raisons de cette supériorité sont ailleurs, comme l’a partiellement révélé le New York Times lundi, qui a cherché à répondre à la question posée en titre, à savoir pourquoi la Chine avait pris une telle avance en matière de politique industrielle.
Le journal note que, selon l'Agence internationale de l'énergie, en 2022, la Chine représentait 85 pour cent de tous les investissements dans la production d'énergie propre dans le monde. La Chine contrôlait désormais plus de 80 pour cent de la production mondiale de chaque étape de la fabrication des panneaux solaires.
L’article du Times note que «la production inégalée de panneaux solaires et de véhicules électriques de la Chine s’appuie sur une culture antérieure des secteurs de la chimie, de l’acier, des batteries et de l’électronique, ainsi que sur d’importants investissements dans les lignes de chemin de fer, les ports et les autoroutes ».
Rien de tel n’a eu lieu aux États-Unis, qui sont devenus le symbole de la décadence et de la désintégration d’infrastructures économiques vitales.
L'article cite les commentaires du professeur d’économie Zheng Yongnian, de l’université chinoise de Hong Kong, qui souligne un autre facteur important : «La décision de l’Occident de poursuivre des politiques économiques néolibérales a été une erreur stratégique qui a conduit à la désindustrialisation de leurs économies et a offert une opportunité à la Chine».
L’un des aspects-clés du programme néolibéral, qui a débuté dans les années 1980, est un processus connu sous le nom de «financiarisation».
L’objectif principal des grandes entreprises est devenu la «valeur actionnariale», c’est-à-dire l’augmentation du cours des actions à Wall Street par le biais d’opérations financières telles que les rachats d’actions et les acquisitions par effet de levier où les entreprises sont rachetées, puis dépouillées de leurs actifs afin de rapporter de fabuleux bénéfices aux investisseurs financiers.
Ce processus de parasitisme financier a maintenant confronté le capitalisme américain à ce qui est, à bien des égards, une crise existentielle, car sa domination industrielle et économique d’antan est remise en question sur tous les fronts.
Cette crise ne sera pas résolue en revenant en arrière et en relançant l’industrie américaine. On se tourne vers des mesures de guerre économique – tarifs douaniers, sanctions, interdictions technologiques et utilisation du dollar comme arme pour imposer des restrictions à ses rivaux – qui elles, conduisent à des mesures militaires, surtout dirigées contre la Chine.
(Article paru en anglais le 29 mai 2024)
