Dix ans du parti espagnol de pseudo-gauche Podemos

Ce week-end a marqué les dix ans de la percée électorale du parti espagnol de pseudo-gauche Podemos lors des élections européennes de mai 2014. Podemos, fondé quelques mois auparavant par le parti pabliste Anticapitalistas et des universitaires staliniens de l'université Complutense de Madrid, dirigés par Pablo Iglesias, professeur et commentateur télé de 36 ans, avait obtenu 8 % des voix et cinq sièges au Parlement européen.

Pablo Iglesias, chef de Podemos, le 13 janvier 2020 [AP Photo/Manu Fernandez]

Au cours de la décennie suivante, Podemos s'est hissé au rang de parti dirigeant du capitalisme espagnol avant de chuter du pouvoir. En décembre dernier, après l'effondrement de ses voix aux élections espagnoles de 2023 en raison de ses politiques d'austérité impopulaires, il a quitté le gouvernement de coalition qu'il avait formé avec le Parti socialiste espagnol (PSOE) en 2020. Une faction de Podemos, appelée Sumar, reste au gouvernement.

Podemos s'est effondré au milieu d'une crise sans précédent du capitalisme, alors que l'Espagne et d'autres pays de l'OTAN soutiennent la guerre génocidaire d'Israël contre Gaza et arment l'Ukraine dans une guerre contre la Russie. Des manifestations de masse ont éclaté non seulement en Espagne, mais aussi aux États-Unis, dans toute l'Europe et dans le monde entier contre le génocide à Gaza. Le monde est au bord de la guerre nucléaire, les puissances impérialistes de l'OTAN s'engageant à intensifier la guerre avec la Russie. Une nouvelle génération de travailleurs et de jeunes au niveau international a de plus en plus le sentiment qu'il faut trouver un moyen de lutter contre un ordre social corrompu.

Cette voie est la construction d'un mouvement socialiste international contre la guerre impérialiste et le génocide, basé sur la classe ouvrière. Un tel mouvement ne peut se développer que sur la base d'une perspective révolutionnaire, fondée sur l'opposition trotskiste au capitalisme et au stalinisme. En tant que tel, il nécessite une réévaluation historique et une rupture politique, dans une couche décisive de travailleurs et de jeunes, avec le type de politique populiste pro-capitaliste promu depuis des décennies par des forces telles que Podemos.

En 2014, Podemos a prétendu représenter une politique «progressiste», pour «récupérer la démocratie» de la «caste» au pouvoir en Espagne. Son manifeste électoral de 2014, «Agir», appelait à «de nouvelles façons de faire de la politique qui constituent une menace réelle pour le régime bipartite du [Parti populaire de droite] PP et du PSOE et pour ceux qui ont pris notre démocratie en otage». Il affirmait que Podemos «rejette les interventions militaires, se prononce pour une sortie de l'OTAN et défend fermement la solidarité entre les peuples».

Le parti frère grec de Podemos, SYRIZA («Coalition de la gauche radicale»), est entré au gouvernement en 2015 et s’est rapidement fait connaitre en tant que synonyme de trahison politique. Il avait été élu sur la base de l'opposition massive de la classe ouvrière aux politiques d'austérité de l'Union européenne (UE) après le krach de Wall Street en 2008. Pourtant, une fois au pouvoir, Syriza a imposé le plus important programme d'austérité de l'UE à ce jour et a mis en place un vaste réseau de camps de détention de l'UE pour les réfugiés. Ayant quitté le pouvoir en disgrâce en 2019, Syriza est aujourd'hui dirigé, comme il se doit, par un ancien banquier de Goldman Sachs, Stefanos Kasselakis.

Podemos a trahi ses promesses électorales aussi complètement que Syriza l'avait fait avant lui. En entrant au gouvernement avec le Parti socialiste social-démocrate (PSOE), il a supervisé une politique d'infection massive par le COVID-19 tout en distribuant des milliards d'euros de fonds de sauvetage de l'UE aux banques et en appauvrissant les travailleurs alors que l'inflation augmentait dans toute l'économie mondiale. Il a armé les régimes ukrainien et israélien pour la guerre contre la Russie et le peuple palestinien.

Le gouvernement PSOE-Podemos s'est révélé violemment hostile aux luttes de la classe ouvrière. Alors que l'inflation appauvrissait les travailleurs, il a brutalement attaqué les luttes salariales qui ont éclaté dans toute l'Espagne. Il a envoyé des escadrons de police attaquer les métallurgistes en grève dans la ville de Cadix, dans le sud de l'Espagne, et a mobilisé des dizaines de milliers de policiers pour réprimer une grève nationale des camionneurs en 2022.

Ces politiques découlent des politiques antimarxistes de couches de la classe moyenne construites sur des traditions staliniennes et pablistes. En 2015, lorsque Syriza est arrivé au pouvoir, le CIQI a défini ce milieu comme n'étant pas la gauche, mais la pseudo-gauche. Expliquant ce terme dans son ouvrage L’École de Francfort, le postmodernisme et les politiques de la pseudo-gauche, David North a écrit :

Le terme pseudo-gauche désigne des partis politiques, des organisations et des tendances idéologiques et théoriques qui utilisent des slogans populistes et des phrases démocratiques pour promouvoir les intérêts socio-économiques des couches privilégiées et aisées des classes moyennes. Comme exemple, on peut citer Syriza en Grèce, Podemos en Espagne, Die Linke en Allemagne, de nombreuses branches des organisations ex-trotskystes (c’est-à-dire pablistes) comme le Nouveau Parti anticapitaliste (NPA) en France, le NSSP au Sri Lanka et ceux qui adhèrent à la théorie du capitalisme d’État comme l’International Socialist Organization aux États-Unis. [...]

La pseudo-gauche est anti-marxiste. Elle rejette le matérialisme historique et le remplace par diverses formes d’idéalisme subjectif et d’irrationalisme philosophique associé à l’existentialisme, à l’École de Francfort et au postmodernisme contemporain. [...]

La pseudo-gauche est anti-socialiste, elle s’oppose la lutte de classe et elle nie le rôle central de la classe ouvrière et de la nécessité d'une révolution pour opérer une transformation progressiste de la société. À l’organisation politique indépendante et la mobilisation de masse de la classe ouvrière contre le capitalisme, elle oppose un populisme en dehors de toute réalité de classe. Le programme économique de la pseudo-gauche est, pour l’essentiel, procapitaliste et nationaliste.

Le bilan de Podemos a justifié cette définition et l'avertissement à la classe ouvrière qu'elle contenait. Comme les alliés internationaux de Podemos – les Socialistes démocrates d'Amérique, le Parti de gauche allemand, l'ancien dirigeant du Parti travailliste Jeremy Corbyn et ses satellites politiques en Grande-Bretagne, ou Jean-Luc Mélenchon en France – Podemos n'est pas de gauche, mais de pseudo-gauche. Au sein du gouvernement national espagnol, il n'avait rien à offrir aux travailleurs sur les grandes questions de la guerre, de la pandémie, du changement climatique ou de l'inégalité sociale, qui sont toutes des questions internationales.

La voie à suivre passe par une lutte consciente en faveur d'une politique véritablement révolutionnaire. Cela nécessite un assaut direct contre la classe capitaliste, la confiscation de ses richesses, la saisie des grandes banques et des forces productives au niveau international pour les placer sous le contrôle démocratique des travailleurs, et la création d'États ouvriers à travers l'Europe et le monde appliquant des politiques socialistes.

Les universitaires, les agents politiques capitalistes et les bureaucrates syndicaux qui dirigent Podemos s'opposent consciemment à ces politiques et au marxisme. Dans la mesure où cela est compatible avec l’image de «gauche» que les médias capitalistes leur accordent, ils proclament leur hostilité à la révolution bolchevique de 1917 en Russie, à la fondation de la Quatrième Internationale par Trotsky en 1938 et aux leçons qu'il a tirées de la guerre civile espagnole de 1936-1939.

Pour construire la direction révolutionnaire dont la classe ouvrière a besoin, il faut tirer des conclusions politiques critiques sur le rôle contre-révolutionnaire de la pseudo-gauche. La lutte pour le socialisme ne peut être menée qu'en construisant une direction révolutionnaire trotskiste internationale, opposée de façon irréconciliable aux partis de la pseudo-gauche comme Podemos. Le fondement de ce combat est la défense du trotskisme contre le stalinisme et le pablisme par le Comité international de la Quatrième Internationale (CIQI), et la lutte pour construire des sections du CIQI en Espagne et à l'international.

Les racines pablistes de Podemos

L'intégration de Podemos dans l'État capitaliste espagnol ayant émergé de la chute du régime franquiste d'extrême droite, au milieu des grèves et des manifestations de masse des années 1970, est le produit de leur défense réactionnaire des intérêts matériels des couches aisées de la classe moyenne. Cette orientation est enracinée dans les traditions anti-marxistes de la tendance pabliste qui a émergé au sein de la Quatrième Internationale et a rompu avec le trotskisme après la Seconde Guerre mondiale. Les pablistes ont appelé à liquider le mouvement trotskiste dans les organisations de masse existantes, quelle que soit leur orientation politique et de classe.

Le CIQI, qui publie aujourd'hui le WSWS, a été créé en 1953 pour défendre le trotskisme contre cette tendance, dirigée par Michel Pablo et Ernest Mandel, qui rejetait l'analyse de Léon Trotsky selon laquelle la bureaucratie soviétique était une force contre-révolutionnaire. Le pablisme abandonna la lutte pour la construction de partis révolutionnaires indépendants pour agir comme un groupe de pression sur les partis de masse staliniens ou bourgeois-nationalistes existants, tout en promouvant des idéologies anti-marxistes au sein de la classe ouvrière.

En Espagne, Mandel était le principal théoricien de la Ligue communiste révolutionnaire (Liga Comunista Revolucionaria, LCR), le prédécesseur d'Anticapitalistas qui a ensuite donné naissance à Podemos. La LCR a été fondée en 1971, dans un contexte de radicalisation de la jeunesse et des travailleurs à la suite de la grève générale de mai 1968 en France, et alors que la lutte des classes s'intensifiait dans le contexte de la crise économique du capitalisme dans les années 1970. La LCR s'est orientée vers le groupe nationaliste basque ETA, qui utilisait des attaques terroristes pour faire pression sur l'État franquiste, ainsi que vers les nationalistes catalans et le Parti communiste stalinien d'Espagne (PCE).

L'orientation vers le PCE revenait à approuver son bilan contre-révolutionnaire à l'encontre de la classe ouvrière. Pendant la guerre civile espagnole déclenchée par le coup d'État fasciste du général Francisco Franco contre la Deuxième République bourgeoise en 1936, le PCE a assassiné des trotskistes et aidé la République à écraser le soulèvement ouvrier de 1937 à Barcelone. Après la victoire de Franco et la Seconde Guerre mondiale, alors que l'Espagne était dirigée par une dictature fasciste, le PCE a appelé à la «réconciliation nationale» pour construire avec les franquistes un régime capitaliste parlementaire.

En 1976, au milieu de la plus grande vague de grèves en Espagne depuis les années 1930 contre le régime franquiste, les pablistes ont redoublé d'efforts pour promouvoir le stalinisme. Ils ont salué le PCE stalinien, qui se préparait à trahir la vague de grèves et à contribuer à la rédaction d'une nouvelle constitution pour une transition vers un régime parlementaire, qui a été adoptée en 1978. S'adressant à la publication stalinienne Viejo Topo, Mandel a entretenu l'illusion que le PCE allait se réformer. Il a écrit :

L'extrême gauche française – malgré ses limites, sa faiblesse, sa division organisationnelle – a aujourd'hui un poids politique réel et a la capacité potentielle d'imposer un tournant révolutionnaire à la direction réformiste du PC.

Les camarades qui dirigent le Parti communiste (espagnol), en particulier les cadres de la classe ouvrière, doivent s'attaquer à ce problème et le résoudre, et j'espère et je suis convaincu qu'ils se montreront capables de le résoudre positivement, dans le sens où ils reviendront sur la voie du marxisme révolutionnaire.

[...] Il sera également difficile – je ne dirai pas impossible, mais difficile – pour le PC espagnol d'adopter une attitude claire de briseur de grève, comme l'ont fait le PC italien et le PC espagnol lui-même à certaines époques de leur existence. Il en est ainsi parce que le rapport de force dans le mouvement ouvrier espagnol est très différent.

La perspective de Mandel était diamétralement opposée à la perspective marxiste révolutionnaire du trotskisme. Trotsky avait expliqué pendant la guerre civile espagnole que la lutte contre le fascisme nécessitait une lutte révolutionnaire de la classe ouvrière pour une révolution socialiste contre le capitalisme. Le PCE et ses alliés, en revanche, travaillaient avec le régime fasciste franquiste à l'élaboration d'une nouvelle base juridique pour le capitalisme.

En soutenant la transition de l'Espagne vers un régime parlementaire en 1978, Mandel a réaffirmé la conception fondamentale du pablisme, à savoir qu'il ne fallait pas créer de partis trotskistes. Au lieu de cela, il a défendu la conception de la construction d'un «large parti de gauche», soit les fondements de Podemos et de partis similaires à travers l'Europe. Mandel a déclaré : «À mon avis, l'avenir du mouvement révolutionnaire réside dans le type de groupes qui sont plus larges que ceux qui se qualifient eux-mêmes de trotskistes. Des groupes qui, cependant, s'unissent à des sections de la Quatrième Internationale.»

Tout en continuant à appeler frauduleusement son organisation la «Quatrième Internationale», Mandel a clairement indiqué qu'il ne soutenait pas le trotskisme et qu'il serait prêt à répudier publiquement dans les 24 heures n'importe quel élément du programme de Trotsky afin de conclure des alliances avec le stalinisme. Dans une autre interview donnée à la même époque, Mandel expliqua qu'il avait l'intention de construire une organisation sans aucun lien avec le trotskisme :

le vrai débat ne porte pas sur l’étiquette, le cadre organisationnel, les statuts, les relations humaines ou les références à un barbu nommé Léon Trotsky [...] Quelle différence les étiquettes font-elles ? Si nous trouvions dans l'arène politique des forces en accord avec notre orientation stratégique et tactique, et qui n'étaient rebutées que par la référence historique et le nom, nous nous débarrasserions de ce dernier dans les 24 heures. [Politique Hebdo, 10-16 juin 1976]

La LCR espagnole pabliste a mis cette politique en pratique au cours des décennies suivantes. Elle a travaillé avec le PCE stalinien au sein de la coalition de la Gauche unie (IU) et a occupé des postes dans les bureaucraties des Commissions ouvrières (CC.OO) dirigées par les staliniens et des syndicats de l'UGT (Union générale des travailleurs) dirigés par le PSOE.

La dissolution stalinienne de l'Union soviétique en 1991 a fait basculer des partis comme la LCR et ses affiliés très à droite. Alors que les professeurs, les bureaucrates syndicaux et les professionnels des groupes pablistes perdaient les revenus qu'ils tiraient auparavant de la bureaucratie soviétique, leurs sympathies se sont tournées de plus en plus directement vers l'État et l'armée impérialistes. La section française des pablistes, le Nouveau Parti anticapitaliste (NPA), a peut-être donné la déclaration la plus claire de sa répudiation du trotskisme et de tout lien avec le marxisme. Dans sa déclaration fondatrice de 2009, il déclarait :

Le NPA ne revendique pas de filiation spécifique avec le trotskysme, mais une continuité avec celles et ceux qui ont affronté jusqu'au bout le système depuis deux siècles. Le NPA est un parti pluraliste et démocratique. Le processus constituant a commencé 'par en bas', puis il y a eu un réel élargissement politique avec la participation de camarades venant de diverses composantes du mouvement social, de la gauche antilibérale, de l'écologie politique, de camarades issus du PS, du PCF, du mouvement libertaire, de la gauche révolutionnaire. Sans s'affadir, le NPA a tout à gagner en s'ouvrant plus encore.

Pour le NPA, le trotskisme n'était qu'un obstacle aux alliances nécessaires avec les partis sociaux-démocrates et staliniens qui soutenaient la dissolution de l'Union soviétique et la restauration du capitalisme. Dans le même temps, les pablistes cherchaient à élargir leur audience auprès de la classe moyenne en adoptant le féminisme, la libération de l’homosexualité et d'autres questions identitaires, tout en prenant leurs distances par rapport à la politique de classe à laquelle ils adhéraient formellement par le passé. Bien entendu, cela ne signifiait pas qu'ils devaient rompre leur alliance avec la bureaucratie syndicale. Ils appuyaient en effet son rôle de gendarme de la lutte des classes.

Le NPA et les anticapitalistes allaient bientôt appuyer les interventions impérialistes en Libye, en Syrie et en Ukraine dans le cadre d'une prétendue «révolution démocratique». En 2022, ils ont soutenu la guerre de l'OTAN contre la Russie en Ukraine. Ces guerres ont coûté des centaines de milliers de vies et dévasté des sociétés entières. Ce sont les fondations politiques complètement pourries sur lesquelles une collection d'activistes professionnels de la classe moyenne, d'anticapitalistes, d'agents des médias, de professeurs de sciences politiques et de bureaucrates syndicaux ont construit Podemos, comme un piège politique pour la classe ouvrière.

Des Indignados à Podemos

Podemos est né des manifestations d'indignados en Espagne qui ont éclaté en 2011, après que les soulèvements de la classe ouvrière ont renversé les dictatures en Tunisie et en Égypte.

Ces révolutions ont objectivement réfuté le triomphalisme pro-capitaliste de la «fin de l'histoire» qui a suivi la liquidation de l'URSS par la bureaucratie stalinienne en 1991. Elles ont confirmé en actes la conception marxiste du rôle révolutionnaire de la classe ouvrière internationale rejetée par la pseudo-gauche. Après que le président Zine El Abedine Ben Ali a fui les grèves et les manifestations de masse dans toute la Tunisie, déclenchées par des soulèvements contre la police dans les villes minières tunisiennes, l'occupation de la place Tahrir au Caire a déclenché une grève générale en Égypte qui a entraîné la chute du président Hosni Moubarak.

L'offensive révolutionnaire de la classe ouvrière en Afrique du Nord a gagné la sympathie politique des travailleurs et des jeunes en Espagne et dans le monde. À l'image de l'occupation de la place Tahrir, des milliers de jeunes ont occupé des places à Madrid, Barcelone et dans d'autres villes d'Espagne. Ce mouvement socialement hétérogène, appelé 15-M (pour la manifestation du 15 mai 2011 qui l'avait lancé) ou indignados, exprimait une opposition très largement ressentie en Espagne à l'austérité draconienne de l'UE et au chômage de masse après le krach capitaliste de 2008.

Si Podemos est le parti qui a émergé de ce mouvement, c'est avant tout parce que les principales forces politiques présentes pour y intervenir étaient les pablistes. Le mouvement du 15-M a été lancé par des manifestations à la Puerta del Sol à Madrid le 15 mai 2011, à l'appel d'associations comme Real Democracy Now et Youth Without Future, qui travaillaient en étroite collaboration avec Anticapitalistas.

Au sein de ce mouvement, la classe moyenne était politiquement dominante. Anticapitalistas sont intervenus dans le mouvement en exigeant qu’il n’y ait «pas de politique», «pas de direction» et une structure «horizontale». Ils ont utilisé des slogans tels que la défense des 99 % contre le 1 % supérieur de la distribution des revenus et des richesses.

Cela signifiait qu'il n'y avait pas de contestation du PSOE, de la Gauche unie stalinienne ou de la bureaucratie syndicale, pas d'opposition à leur mise en œuvre de l'austérité et de la guerre de l'UE, et pas de développement d'une direction révolutionnaire contre l'establishment capitaliste post-franquiste. Ces slogans étaient compatibles avec la lutte des 10 % les plus riches contre les 1 % les plus riches pour la richesse et le pouvoir au sein de la société capitaliste existante.

Sans orientation vers la classe ouvrière, ces rassemblements se sont soldés par des discussions creuses dominées par des forces telles que les Anticapitalistas, éloignant les jeunes radicalisés des luttes ouvrières.

Au cours des années suivantes, une vague de grèves a éclaté dans toute l'Europe contre les mesures d'austérité exigées par l'Union européenne et les banques. Le journal britannique The Independent a averti que l'éruption de grèves et de protestations annonçait la plus grande mobilisation «vécue sur le continent depuis les bouleversements révolutionnaires de 1968».

En Espagne, les grèves et les manifestations ont atteint des niveaux inégalés depuis les années 1970. Selon les statistiques officielles, en 2012-2013, il y a eu en moyenne 123 manifestations quotidiennes, et 25 % de la population a déclaré y avoir participé. Sous une pression croissante, la bureaucratie syndicale a appelé à deux grèves de protestation à l'échelle nationale en 2012 – la dernière fois qu'elle l'a fait. À Madrid, des dizaines de milliers de personnes sont allées accueillir une délégation de mineurs des Asturies en grève, dont les luttes de 1934, 1936 et 1962 avaient été réprimées par Franco.

Bien conscients du danger grandissant que représentait la classe ouvrière sur leur gauche, Anticapitalistas ont décidé de lancer Podemos, afin de canaliser et de contrôler politiquement la colère de la classe ouvrière contre le PSOE et son bilan de plusieurs décennies d'austérité et de guerre, ainsi que contre le principal allié du PSOE, la Gauche unie (IU), dirigée par les staliniens.

Dans un bulletin interne d'Anticapitalistas rédigé avant la fondation de Podemos, les pablistes déplorent «le glissement vers la droite d'IU, qui prépare de plus en plus ouvertement un gouvernement de “gauche” avec le PSOE». Les pablistes proposaient «la présence d'une série de personnalités avec une présence médiatique comme visage public du projet [Podemos], qui permettent de se connecter avec des sections de la population de gauche insatisfaites des organisations traditionnelles.»

Avec Pablo Iglesias, les anticapitalistes ont choisi un chef de file pour leurs opérations, un professeur stalinien influencé par les théories «populistes de gauche» d'Ernesto Laclau et de Chantal Mouffe. Iglesias a animé l’émission de télévision locale La Tuerka et a joué le rôle d'expert de «gauche» dans les débats de la chaîne de télévision de droite Intereconomia. Iglesias a également fait partie du Centre d'études sociales et politiques (Centro de Estudios Políticos y Sociales – CEPS), un véhicule permettant aux universitaires staliniens de recevoir un salaire des régimes bourgeois-nationalistes du Venezuela et de l'Équateur pour des services de conseil.

Iglesias tutoyait Santiago Carrillo, le dirigeant de longue date du PCE stalinien. Pendant la guerre civile espagnole, Carrillo a participé à l'enlèvement et à l'assassinat staliniens de trotskistes et d'Andreu Nin, le dirigeant du Parti ouvrier d'unification marxiste (POUM) centriste. Carrillo a co-rédigé la Constitution espagnole de 1978 avec les autorités franquistes. Peu avant sa mort, Carrillo s'est vanté que «dans les années 1930, aucun militant communiste à qui l'on aurait demandé d'assassiner Trotsky n'aurait refusé de le faire». Iglesias a réagi par une interview compatissante, puis par une nécrologie de Carrillo dans Público après sa mort, en écrivant : «Malgré tout, Santiago était l'un des nôtres. Aujourd'hui et pour toujours.»

Pour les membres de l'establishment politique qui connaissaient l'histoire du PCE et de Carrillo, il s'agissait d'une déclaration sans équivoque du soutien du futur fondateur de Podemos à la répression sanglante de l'opposition à la révolution et à l'État capitaliste. Cela a ouvert la voie à Podemos pour siéger au gouvernement capitaliste moins de dix ans plus tard, alors que la police anti-émeute agressait les grévistes et les manifestants.

Les racines staliniennes et pablistes de Podemos les ont conditionnés à jouer un rôle réactionnaire dans la crise qui a éclaté après la fondation de leur parti en 2014. Cela a donné raison à l'analyse du WSWS, qui a averti dans son article initial sur Podemos quelques semaines après sa fondation, qu'il visait à «empêcher une rébellion de la classe ouvrière contre les partis sociaux-démocrates et la bureaucratie syndicale et à canaliser le mécontentement vers des formations prétendument radicales, mais pro-capitalistes.»

Le bipartisme post-franquiste espagnol s'effondre

Lors des élections de décembre 2015, le système bipartite du PSOE et du Parti populaire (PP) de droite qui avait dominé la politique électorale espagnole depuis la fin du franquisme s'est effondré. Aucun parti n'a obtenu de majorité gouvernementale. De plus, chacune des cinq élections qui ont eu lieu en Espagne depuis lors s'est soldée par un parlement sans majorité. Aucun parti n'a été en mesure de réunir une majorité. Les gouvernements sont nés de coalitions instables entre Podemos, le PSOE, diverses petites organisations régionales-nationalistes, les partis de droite PP et Citizens, et le parti d'extrême droite Vox.

Cela a confirmé l'effondrement du système parlementaire mis en place en 1978 par les fascistes franquistes, le PSOE et les staliniens espagnols.

Le PCE, via son contrôle des Commissions ouvrières (CCOO), le plus grand syndicat d'Espagne, avait réprimé la plus grande vague de grèves depuis les années 1930, afin d'éviter que la classe ouvrière ne s'attaque à la bourgeoisie espagnole de manière révolutionnaire. Il a consolidé des accords clés avec le PSOE et les franquistes, notamment la loi d'amnistie de 1977 pardonnant officiellement les crimes du fascisme, et le soutien à l'OTAN. Il a accepté de soutenir le PSOE lors des élections, afin d'empêcher le développement d'un mouvement politique indépendant au sein de la classe ouvrière, à la gauche du PSOE.

Le rôle joué par le PCE dans les années 1970 pour empêcher les luttes ouvrières de se transformer en une révolution socialiste contre la dictature franquiste a été compris par les cercles dirigeants. Entre 1976 et 1978, le nombre de jours de travail perdus pour cause de grève a atteint 13,2 millions, avec plus de 5,7 millions de travailleurs concernés (60 % de la population active).

Le Financial Times, la voix du capital financier britannique, avait écrit en décembre 1978 que le PCE, «qui contrôle la confédération syndicale majoritaire CC.OO et le parti politique le mieux organisé d'Espagne», avait été «crucial» dans la transition. «La modération active dont ont fait preuve les communistes [...] a été décisive pour éviter que l'Espagne ne tombe dans un abîme de conflits civils», concluait le FT.

Podemos a cherché à jouer le rôle que le PCE avait joué dans les années 1970, mais qu'il ne pouvait plus jouer au 21e siècle, discrédité par la dissolution stalinienne de l'Union soviétique. Agissant comme un soutien électoral du PSOE, Podemos a détourné la colère montante de la classe ouvrière derrière le capitalisme.

Il y a dix ans, lors des élections européennes de mai 2014, Podemos a obtenu 8 % des voix et cinq eurodéputés. Un an plus tard, il atteignait 5,2 millions de voix et 69 sièges au parlement espagnol, qui en compte 350. Il a rassemblé 300.000 manifestants contre l'austérité dans les rues de Madrid. À la fin de l'année, il obtenait régulièrement près de 30 % des voix, devenant pour un temps le parti le plus populaire d'Espagne.

Aujourd'hui, Iglesias et Podemos affirment qu'ils ont commencé à perdre leur soutien électoral à la suite d'une campagne policière, médiatique et judiciaire orchestrée par le gouvernement du PP, avec l'assentiment du PSOE. La vérité est que ce n'est pas la propagande capitaliste, mais l'intégration de Podemos dans les niveaux intermédiaires de l'État capitaliste qui les a rapidement démasqués lorsqu'ils se sont retrouvés en conflit avec la classe ouvrière.

À un moment donné, le parti dirigeait de grandes villes comme Madrid, Barcelone, Valence, Saragosse, Cadix et Saint-Jacques-de-Compostelle, gouvernant la vie de dizaines de millions de personnes. Mais ses promesses selon lesquelles ces «municipalités du changement» mettraient fin à l'austérité et utiliseraient des «audits de la dette des citoyens» pour arrêter le paiement des dettes «illégitimes» n'ont rien donné. Au lieu de cela, ces villes ont remboursé des milliards d'euros aux banques, conformément aux exigences de l'UE.

Podemos a également indiqué très clairement qu'il soutenait les guerres et les interventions de l'OTAN en Libye, en Syrie, au Yémen et en Ukraine. Il a recruté le chef d'état-major de la défense, le général Julio Rodríguez Fernández, qui a dirigé la participation de l'Espagne à la guerre de l'OTAN en Libye en 2011, qui a fait 30.000 morts et laissé le pays en ruines, comme candidat aux élections générales de 2015.

En Espagne comme dans toute l'Europe, la classe dirigeante a répondu à sa crise politique en légitimant l'héritage du fascisme, en construisant le parti d'extrême droite Vox et en organisant des coups d'État dans l'armée. La classe ouvrière espagnole et européenne est profondément et historiquement opposée au fascisme, au nationalisme et au capitalisme. Cependant, Podemos était profondément hostile à la mobilisation de ces sentiments. Ils menaçaient de provoquer un mouvement dans la classe ouvrière allant bien au-delà du cadre traitre de l'alliance de Podemos avec le PSOE, de l'austérité de l'UE et de la guerre de l'OTAN.

Les fondements théoriques anti-marxistes et postmodernes de Podemos

Pour bénéficier d'une publicité dans les grands médias capitalistes afin de remporter de nombreux suffrages lors des élections, Podemos a dû donner à la bourgeoisie des garanties solides de son hostilité au marxisme et à la révolution. Podemos a envoyé ces signaux en indiquant, dans un jargon académique cynique, qu'il fondait son activité sur le postmodernisme, le populisme et la politique identitaire petite-bourgeoise.

En 2015, l'universitaire «post-marxiste» Chantal Mouffe et le cofondateur de Podemos, le professeur Iñigo Errejón, aujourd'hui porte-parole de Sumar au parlement, ont publié Podemos in the Name of the People (Podemos au nom du peuple), publié en anglais par les éditions staliniennes britanniques Lawrence & Wishart. Dans ce livre, Mouffe et Errejón appellent leurs lecteurs à abandonner la «nostalgie» de la «gauche» et à construire un «large front démocratique». Ce «front démocratique» ne devait toutefois pas être fondé sur la classe ouvrière, mais sur les exigences de style de vie des couches de la classe moyenne aisée, opposées aux besoins de la classe ouvrière.

Mouffe explique que son populisme est né de sa conviction, développée en tant que jeune universitaire et militante féministe à Londres dans la période qui a suivi la grève générale française de mai 1968, que le marxisme et la politique de classe devaient être rejetés :

Le marxisme traditionnel semblait incapable de comprendre la spécificité des nouveaux mouvements qui s'étaient développés depuis 1968, tels que le féminisme, le mouvement écologiste, les luttes antiracistes et contre les discriminations fondées sur la sexualité. [...] Et en discutant de cette incompréhension, nous nous sommes rendu compte que le problème était d'ordre théorique : ces nouveaux combats ne pouvaient pas être interprétés en termes de classe.

Mouffe et Errejón ont rejeté non seulement la conception marxiste du rôle révolutionnaire de la classe ouvrière, mais aussi l'existence même de la classe ouvrière. Selon eux, la classe ouvrière n'est qu'un mythe inventé par Karl Marx pour justifier le marxisme, tout comme les mythes de droite sur l'essence d'une race ou d'une nation conduisent à des politiques racistes ou nationalistes. La croyance du marxisme en l'existence objective de la classe ouvrière comprenant tous ceux qui doivent vendre leur force de travail sur le marché mondial du travail, selon Mouffe, l'a rendu aveugle à la nécessité de se réorienter vers des politiques raciales et de genre :

Pour le marxisme, cette incompréhension résulte de sa conception essentialiste des identités politiques, qui les considère comme antérieures à leur articulation discursive. Il existe de nombreuses formes d'essentialisme, et dans le cas du marxisme, il s'agissait d'un «essentialisme de classe», qui considérait que les identités politiques dépendaient de la position de l'agent social dans les relations de production, qui déterminait sa conscience.

C'est sur cette base que Mouffe a accueilli la dissolution stalinienne de l'Union soviétique en 1991, estimant qu'elle discréditait l'égalité et la révolution. Les événements clés survenus depuis sa jeunesse, a affirmé Mouffe, étaient les suivants :

la chute du mur de Berlin, la chute de l'Union soviétique et la crise du modèle communiste. Tous ces éléments ont contribué à l'expiration du modèle qu'ils représentaient. [...] Il ne fait aucun doute que l'abandon du modèle révolutionnaire d’effondrement total a été une chose positive, car il était totalement inadapté à l'Europe ; et il était nécessaire que la gauche reconnaisse l'importance de la démocratie pluraliste.

Le rejet par Mouffe de l'«égalitarisme soviétique» va dans une direction diamétralement opposée à la critique de Trotsky de la bureaucratie stalinienne. Trotsky avait prophétiquement averti que le stalinisme chercherait finalement à restaurer le capitalisme et à détruire les relations de production nationalisées créées par la révolution d'octobre 1917. Il s'est battu pour rallier la classe ouvrière soviétique à une révolution politique contre la bureaucratie stalinienne, en tant que partie intégrante de la lutte de la classe ouvrière internationale pour une révolution socialiste mondiale.

Mouffe, s'orientant vers des alliances avec le stalinisme, attaque les droits sociaux dont jouissaient les travailleurs en Union soviétique – l'accès à l'emploi et aux soins de santé publics, à l'éducation et aux retraites – en les qualifiant d'«égalitarisme». Cela s'est reflété fidèlement dans la politique de Podemos, une fois au pouvoir, de soutenir toutes les mesures d'austérité du PSOE visant le niveau de vie des travailleurs.

Le bilan de Podemos au pouvoir a confirmé que l'éloge de la «démocratie pluraliste» par Mouffe et Errejón ne signifie pas un soutien à la démocratie, mais à l'État policier capitaliste-impérialiste existant. Errejón affirme que les partis «populistes de gauche» comme Podemos cherchent à «vaincre [...] les forces traditionnelles du régime et les pouvoirs oligarchiques» dans une «bataille politique qui, en fin de compte, n'a pas de fin définitive». Mouffe ajoute que «la démocratie radicale, telle que nous la concevions, n'impliquait pas une rupture totale avec la démocratie pluraliste».

Errejón est encore plus explicite lorsqu'il appelle à lier l'opposition de la classe ouvrière aux institutions capitalistes. Mettant en garde contre «une forme dangereuse de scepticisme et de cynisme» au sein de la population vis-à-vis des institutions existantes de l'État capitaliste espagnol, il déclare : «C'est la raison pour laquelle il est important de canaliser ces mouvements de protestation dans une direction qui cherche à s'engager avec les institutions existantes afin de les transformer.»

L'humanité, affirment Mouffe et Errejón, est condamnée à endurer une «dispute sans fin pour établir la distribution des biens et des positions collectives». Cette conviction pessimiste, née du rejet de la perspective historico-matérialiste de Marx, a aidé les professeurs, les bureaucrates syndicaux et les agents politiques de Podemos nantis à mener des politiques réactionnaires tout en se faisant cyniquement passer pour des «populistes de gauche» amis du peuple.

Ils défendent les intérêts de la classe moyenne aisée en matière de style de vie, et non les besoins sociaux de la grande majorité des travailleurs. Mouffe, qui a commencé sa carrière politique en tant que militante féministe avant d'épouser le théoricien postmoderniste argentin Ernesto Laclau, prône l'abandon de la révolution socialiste au profit de luttes sociales, fondées sur le sexe et l'appartenance ethnique, qui ne s'opposent pas à l'exploitation capitaliste des travailleurs. Laclau et elle-même, ajoute Mouffe, cherchaient à

reformuler le «projet socialiste» en termes de radicalisation de la démocratie. Cela nous a permis de rompre à la fois avec la tradition jacobine et avec le déterminisme économique, car on ne peut pas parler de radicalisation de la démocratie sans reconnaître qu'il existe différentes formes de subordination qui peuvent donner lieu à divers antagonismes, et que toutes ces luttes ne peuvent pas être considérées simplement comme l'expression de l'exploitation capitaliste.

Le caractère frauduleux des théories «démocratiques» de Mouffe est souligné par le fait qu'une fois au pouvoir, un parti fondé sur ces théories – Podemos – n'a pas mené de politique démocratique. Il a soutenu les politiques plus larges de la bourgeoisie en matière de censure d'Internet, de répression policière et étatique des grèves et des manifestations, et d'assassinat de migrants aux frontières de l'Espagne.

Mouffe dénonce les Jacobins, dont les dirigeants comme Maximilien Robespierre et Georges Danton sont associés à la lutte pour l'égalité dans la phase radicale de la révolution française de 1789-1794. Mais en réalité, elle vise surtout une autre cible. Sa cible est la lutte pour construire une direction marxiste dans la classe ouvrière pour une révolution socialiste, comme le Parti bolchevique qui a mené la révolution d'octobre 1917. Elle propose à la place un parti pro-capitaliste, «populiste de gauche», qui exploite les questions de genre ou d'ethnicité pour diviser les travailleurs et les lier à l'État capitaliste.

Rejetant la perspective scientifique du marxisme, Mouffe et Errejón ont proposé que des partis comme Podemos fondent leurs politiques sur le mythe, l'irrationalisme, la promotion de leaders charismatiques et le nationalisme. Mouffe a réprimandé la gauche en déclarant «la gauche a tendance à croire que la seule réponse est de faire appel à la raison. Essayer de réveiller les passions, c'est ce que fait la droite fasciste.»

Appelant à «cristalliser la politique dans des symboles, dans un projet de nouveau pays, dans des leaderships, des mythes, des expressions populaires, des chansons, des anniversaires et de la littérature», Errejón a soutenu que la promotion du nationalisme bloquerait la croissance de l'extrême droite. Selon lui, «une grave erreur serait de leur abandonner [à l'extrême droite] la bataille pour l'hégémonie dans la sphère de l'identification nationale. C'est une erreur de laisser aux forces les plus réactionnaires la possibilité de faire valoir, sans contestation, leur propre vision de ce que représente le pays». Il a appelé à un «patriotisme progressiste et populaire».

Le bilan de Podemos au gouvernement met en évidence les implications réactionnaires de cette perspective théorique très ambiguë, qui se prétend «de gauche» mais admire le fascisme. En effet, l'appel d'Errejón à la démagogie nationaliste a coïncidé avec la ligne du chef de Podemos, Pablo Iglesias, qui promeut sans relâche le nationalisme espagnol. En 2017, Iglesias s'est vanté d'être plus nationaliste que l'extrême droite, déclarant : «Nous ne leur permettrons pas de dire qu'ils sont plus patriotes que nous.»

Mais il n'y a pas de «nationalisme progressiste». Karl Marx et Friedrich Engels, les fondateurs du socialisme scientifique, ont expliqué il y a longtemps que le travailleur n'a pas de pays, et Léon Trotsky a expliqué que le déclenchement de la Première Guerre mondiale a marqué la fin de l'ère des programmes nationaux pour la classe ouvrière. Mais Podemos, qui vise à entrer dans un gouvernement national espagnol, n'a rien à offrir aux travailleurs dans des conditions où chaque grande question – le contrôle de l'industrie et de la finance mondiales, les pandémies, la guerre, l'inégalité sociale, le changement climatique – se présente comme un problème mondial.

La mondialisation de l'économie et l'organisation transnationale de la production industrielle, qui se développent depuis un demi-siècle, ont fait disparaître les organisations staliniennes et pablistes, hostiles à l'unification et à la mobilisation internationales de la classe ouvrière. Basées sur les couches moyennes et orientées vers des actions à l'intérieur d'un pays, elles n'avaient rien à offrir lorsque les employeurs menaçaient de répondre aux grèves en délocalisant la production à l'étranger. Au fil des décennies, elles se sont complètement alignées sur les élites dirigeantes, contre la classe ouvrière internationale et le marxisme.

Le référendum catalan de 2017 et le franquisme légitimé à nouveau

Les implications des politiques de Podemos se sont manifestées en 2017, lorsque les nationalistes bourgeois catalans ont organisé un référendum sur l'indépendance vis-à-vis de l'Espagne. À l'instar des mouvements séparatistes dans toute l'Europe, les nationalistes catalans ont proposé une réponse à la mondialisation qui était sans issue et pro-capitaliste. S'appuyant sur la prospérité relative de la Catalogne à l'intérieur de l'Espagne, ils ont cherché à établir des relations plus directes avec les marchés financiers mondiaux, les sociétés transnationales basées sur l'exploitation des travailleurs en Catalogne.

Le référendum sur l'indépendance était une manœuvre réactionnaire des partis nationalistes catalans, qui soutiennent depuis longtemps l'austérité, la guerre impérialiste et l'UE. S'il avait abouti, il aurait divisé la classe ouvrière de la péninsule ibérique. En fin de compte, la bourgeoisie espagnole a réagi en déclenchant la crise politique la plus profonde en Espagne depuis la transition vers la démocratie parlementaire après la mort de Franco et la chute du régime franquiste.

Des forces puissantes au sein de la classe dirigeante ont profité du référendum pour faire basculer la politique officielle vers la droite. Le PP, avec le soutien du PSOE, a envoyé des dizaines de milliers de policiers pour agresser les électeurs pacifiques, faisant plus de 1000 blessés. Il a ensuite suspendu le gouvernement régional catalan et arrêté ses principaux responsables, tandis que le chef de l'armée espagnole qualifiait le nationalisme catalan de «plus grande menace pour notre démocratie». Les principales puissances impérialistes – les États-Unis, le Royaume-Uni, l'Allemagne et la France – ont toutes soutenu la répression menée par Madrid.

Cette évolution s'est accompagnée d'une promotion médiatique massive de l'hystérie anti-catalane et de l'intégration du parti néo-franquiste Vox dans le courant dominant de la politique bourgeoise espagnole.

Cette réaction de la classe dirigeante espagnole s'expliquait par l'aggravation de la crise du capitalisme mondial. Après des décennies d'austérité dans l'UE depuis la crise économique mondiale de 2008 et l'escalade des guerres impérialistes au Moyen-Orient et en Europe de l'Est depuis la dissolution de l'Union soviétique par la bureaucratie stalinienne en 1991, le capitalisme européen s'est rapidement effondré. Confrontée à un chômage de masse et à des inégalités sociales sans précédent, la bourgeoisie s'est tournée vers un régime fasciste et policier.

La réponse de Podemos n'a pas été de s'opposer à la campagne fasciste, mais de s'en accommoder. Il a refusé d'appeler ses électeurs à des grèves et à des manifestations contre la répression policière en Catalogne, alors même que des centaines de milliers de personnes défilaient en Catalogne, craignant qu'un tel mouvement ne déclenche un mouvement de masse dans la classe ouvrière qu'il serait incapable de contrôler.

En 2018, au milieu d'une opposition populaire croissante au PP et à ses politiques répressives en Catalogne, Podemos a redoublé d'efforts pour promouvoir le PSOE, le principal parti de la bourgeoisie espagnole, culminant dans une manœuvre parlementaire qui a évincé le PP et l'a remplacé par un gouvernement minoritaire du PSOE. Le gouvernement du PSOE soutenu par Podemos a poursuivi le budget d'austérité du PP, a arrosé l'armée de milliards d'euros et s'est attaqué aux migrants. Il a également poursuivi la campagne anti-catalane du PP.

Lorsque le gouvernement du PSOE a organisé le procès pour l'exemple des dirigeants sécessionnistes catalans à la suite de leurs manifestations, les accusant de manière grotesque de sédition violente, Podemos s'est aligné sur le coup monté judiciaire fasciste. Pablo Iglesias, alors chef de Podemos, a promis une «loyauté totale» au PSOE sur toutes les questions d'État, y compris la politique étrangère et la répression étatique en Catalogne, s'il rejoignait un gouvernement dirigé par le PSOE.

Des mois plus tard, lorsqu'une dizaine de dirigeants catalans ont été frauduleusement déclarés coupables de sédition, Podemos est intervenu pour demander au peuple espagnol d'accepter leur condamnation à de longues peines de prison. Iglesias a fait une déclaration tristement célèbre : «Tout le monde doit respecter la loi et accepter le verdict.» À l'époque, les rues des villes de Catalogne étaient remplies de centaines de milliers de manifestants.

La même année, Vox est entré pour la première fois dans un parlement régional. Lors des élections de 2019, Vox a obtenu 15 % des voix au niveau national et 52 législateurs, ce qui en faisait la troisième force politique, dépassant Podemos. Composé d'anciens juges, policiers et généraux, Vox défend ouvertement l'héritage de Franco. Il appelle à l'escalade de la guerre à l'étranger et à la guerre des classes à l'intérieur du pays en augmentant les budgets de l'armée et de la police, en criminalisant les partis séparatistes, en emprisonnant les travailleurs en grève et en promouvant le chauvinisme espagnol, tout en restreignant les droits linguistiques basques et catalans et en faisant des migrants des boucs émissaires.

La résurgence de l'extrême droite a révélé la faillite de Podemos. Sa promotion du populisme et du nationalisme espagnol a fourni une couverture politique aux néo-franquistes.

La réhabilitation du fascisme en Espagne s'inscrit dans le cadre d'une légitimation du fascisme par l'ensemble de la classe dirigeante européenne et nord-américaine. En Allemagne, le professeur d'extrême droite Jörg Baberowski défile dans les universités allemandes pour accuser l'URSS des crimes nazis et réhabiliter publiquement Hitler en disant qu’il «n’était pas cruel». En France, le président Emmanuel Macron a salué le dictateur nazi-collaborateur Philippe Pétain comme un «grand soldat» alors qu'il envoyait la police anti-émeute à l'assaut des manifestations des «gilets jaunes» contre les inégalités sociales.

Depuis lors, il est devenu de plus en plus clair que la promotion officielle de l'héritage du fascisme du 20e siècle par l'establishment politique européen est liée à une crise mortelle de l'ensemble du système capitaliste. Confrontées à des conflits internationaux et de classe explosifs pour lesquels elles n'ont pas de solution progressiste, les puissances impérialistes misent tout sur la guerre et la dictature. Le génocide à Gaza et l'escalade incessante de l'OTAN vers une guerre totale avec la Russie et la Chine ne sont que les manifestations les plus brutales de la plongée du système capitaliste dans la barbarie.

La légitimation du fascisme est essentielle pour créer une atmosphère politique et culturelle réactionnaire dans laquelle les bourgeoisies impérialistes de l'OTAN peuvent mener une guerre mondiale. En Ukraine, des fascistes comme Stepan Bandera sont aujourd'hui glorifiés par le régime de Kiev soutenu par l'OTAN. Au Canada, l'ensemble du parlement canadien a ovationné Yaroslav Hunka, un Ukrainien ancien membre de la Waffen SS d'Adolf Hitler, qui a joué un rôle de premier plan dans l'extermination des Juifs d'Europe pendant la Seconde Guerre mondiale.

En Espagne, après la répression du référendum catalan, la Cour suprême a statué que Franco était «le chef de l'État du 1er octobre 1936 à sa mort en novembre 1975». Traditionnellement, Franco était considéré comme le chef de l'État depuis le 1er avril 1939, après sa victoire dans la guerre civile espagnole sur la République espagnole. Mais la plus haute juridiction espagnole a jugé que la proclamation par laquelle il a justifié son coup d'État fasciste pendant la guerre civile rendait ce coup d'État légitime. La Cour constitutionnelle a ensuite estimé que Franco n'avait pas commis de crimes contre l'humanité, que ce soit pendant la guerre civile ou pendant sa dictature sanglante de 40 ans.

Podemos a cherché à minimiser ces menaces fascistes. En 2020, Podemos a rejoint le PSOE dans un gouvernement de coalition. Après des grèves massives en Espagne contre l'inaction des autorités au cours des premiers mois de la pandémie de COVID-19, des centaines d'anciens officiers de haut rang ont écrit au roi d'Espagne Felipe VI pour lui demander de déclencher un coup d'État. Plus tard, après le début de la pandémie, des officiers supérieurs espagnols à la retraite liés à Vox ont évoqué la possibilité d'abattre «26 millions» d'électeurs de gauche et leurs familles.

Podemos n'a cessé d'étouffer les menaces de coup d'État au sein de l'armée. Pour endormir les travailleurs, Iglesias a été envoyé pour minimiser le scandale dans une interview télévisée à une heure de grande écoute, où il a déclaré : «Ce que disent ces messieurs, à leur âge et déjà à la retraite, dans une discussion avec quelques verres de trop, ne constitue pas une menace.»

Les mensonges d'Iglesias ont été révélés quelques semaines plus tard, lorsque des vidéos ont été diffusées montrant des soldats espagnols chantant des chansons néonazies et faisant des saluts fascistes. Peu après, des discussions sur WhatsApp ont révélé que des officiers en service actif soutenaient les appels des généraux d'extrême droite à la retraite à tuer 26 millions de personnes. Podemos a alors demandé à l'armée d'enquêter sur ses propres sympathies fascistes. Sans surprise, le ministère de la Défense du gouvernement PSOE-Podemos a refusé de divulguer les résultats de cette enquête bidon.

Podemos poursuivait ainsi le trait central de la politique stalinienne du PCE. Même face à la dictature de l'extrême droite, il est résolument hostile à la lutte révolutionnaire de la classe ouvrière.

Podemos au pouvoir

Lorsque Podemos a rejoint le PSOE pour former un gouvernement en 2020, son chef Pablo Iglesias est devenu vice-premier ministre, faisant des promesses rhétoriques pour inverser une décennie d'austérité de l'UE, fournir une politique étrangère «féministe», arrêter la croissance du néo-fascisme et défendre les droits des migrants. En réalité, Podemos a rapidement mis en œuvre des politiques qui auraient été impensables auparavant, sauf sous des régimes d'extrême droite. Quelques jours après la mise en place du gouvernement PSOE-Podemos, le WSWS a mis en garde :

Malgré les tentatives des partisans du PSOE et de Podemos de promouvoir le nouveau gouvernement comme «démocratique», il se montrera farouchement hostile aux droits sociaux et démocratiques de la classe ouvrière. Le PSOE, parti de gouvernement traditionnel de la bourgeoisie depuis la chute du régime franquiste fasciste en 1978, agit depuis plusieurs décennies en tant que parti de la guerre impérialiste et de l’austérité imposée par l’Union européenne. Quant à Podemos, il a fait alliance avec le PSOE l’an dernier en soutenant son engagement à couper des milliards d’euros de dépenses sociales et sa violente répression des manifestations en Catalogne.

Les événements n'ont pas tardé à donner raison aux avertissements du WSWS. Podemos était au pouvoir depuis quelques mois à peine lorsqu'il a été confronté à la pandémie de COVID-19. Le gouvernement PSOE-Podemos s'est montré totalement hostile à une politique scientifiquement guidée visant à éliminer la pandémie et à sauver des vies. Comme la classe dirigeante de toute l'Europe, il a placé les profits des entreprises et la richesse d'une élite de super-riches au-dessus de tout.

Minimisant les risques posés par la pandémie, des figures de proue de Podemos ont comparé le COVID-19 à la grippe. Après la fin prématurée du confinement, le gouvernement PSOE-Podemos n'a fait aucun effort pour mettre en place un système efficace de suivi et de dépistage, a rouvert prématurément les écoles, a ignoré la vague du virus à l'automne 2020 et a ensuite levé les mesures d'atténuation restantes alors que de nouveaux variants du COVID-19 se propageaient en Espagne. Podemos s'est révélé être un outil fiable de la classe dirigeante, peu enclin à accepter les mesures de santé publique les plus minimes, considérées comme des entraves à la recherche du profit.

Terrifié par l'opposition massive à sa politique de «COVID à jamais», le gouvernement PSOE-Podemos a ordonné à la police anti-émeute d'attaquer les métallurgistes en grève pour le droit de s'abriter chez eux et a intensifié l'espionnage de masse de la population sur Internet. Il a ensuite organisé le plus grand sauvetage de banques et d'entreprises de l'histoire de l'Espagne, en accordant 140 milliards d'euros à l'aristocratie financière. Le chef de Podemos et vice-premier ministre Pablo Iglesias a salué «une bouffée d'air frais pour le projet européen», Podemos ayant pris le rôle de superviser le décaissement du fonds.

Pour payer les fonds de sauvetage de l'UE, le gouvernement PSOE-Podemos a adopté une loi réactionnaire contre la classe ouvrière qui consacre la précarité et une réforme des retraites consolidant l'âge de la retraite à 67 ans et imposant des réductions pour les futurs retraités. Les engagements d'austérité se sont poursuivis jusqu'à ce jour sous le gouvernement PSOE-Sumar.

Les résultats ont été un crime colossal. Au cours des quatre dernières années, le virus a causé plus de 20 millions de décès dans le monde et plus de 160.000 en Espagne, selon les statistiques plus fiables de surmortalité. Plus de 13 millions de personnes ont été infectées et au moins plus d'un million ont contracté le COVID.

En matière de politique étrangère, le PSOE et Podemos ont dirigé le gouvernement espagnol le plus militariste et le plus agressif depuis la fin de la dictature franquiste. Profitant de la guerre contre la Russie en Ukraine déclenchée par les États-Unis et l'OTAN, Madrid a augmenté les dépenses de défense de 26 % dans le but d'atteindre les 2 % du PIB exigés par l'OTAN. Ces dépenses s'élèvent aujourd'hui à 27 milliards d'euros, soit 75,7 millions d'euros par jour. L'Espagne participe désormais à un nombre record de 17 interventions impérialistes à l'étranger.

Podemos a ensuite soutenu agressivement la guerre contre la Russie, même si elle risque d’entraîner la guerre nucléaire, en injectant des millions d'euros d'aide militaire au régime ukrainien d'extrême droite de Kiev, mandataire de l'OTAN. Une grande partie de cette aide a été envoyée au bataillon néo-nazi Azov. Par le biais d'accords bilatéraux, l'Espagne a accordé à l'Ukraine 524 millions d'euros d'aide financière, 338 millions d'euros d'aide militaire et 80 millions d'euros d'aide humanitaire, soit un total de 942 millions d'euros. C'est sans compter les 9,8 milliards d'euros versés au fonds humanitaire, dont la majeure partie va au régime d'extrême droite de Kiev.

Podemos a terminé son mandat au gouvernement en acquiesçant au soutien de l'Espagne au génocide israélien contre les Palestiniens à Gaza. Après le soulèvement palestinien du 7 octobre, alors qu'il appelait cyniquement à la fin des meurtres de masse commis par Israël à Gaza et qu'il qualifiait même les actions israéliennes de génocidaires, le gouvernement PSOE-Podemos a continué d'envoyer des armes et des munitions à Israël. Il a également envoyé la frégate espagnole Méndez Núñez et le navire de ravitaillement militaire Patiño rejoindre le porte-avions USS Gerald R. Ford déployé en Méditerranée orientale pour assurer la couverture aérienne de la guerre israélienne à Gaza.

La guerre et le militarisme à l'étranger sont allés de pair avec l'escalade des attaques à l'intérieur du pays. Le gouvernement PSOE-Podemos a attaqué les grèves à plusieurs reprises, en étroite collaboration avec la bureaucratie syndicale. Il ne s'est pas passé une année sans qu'ils ne déploient la police pour briser sauvagement les grèves.

En novembre 2021, il a déployé des véhicules blindés et des policiers anti-émeutes contre des métallurgistes en grève à Cadix ; en avril 2022, il a mobilisé 23.000 policiers pour écraser une grève de 75.000 camionneurs contre la hausse des prix du carburant dans le contexte de la guerre de l'OTAN contre la Russie en Ukraine. Contre les grèves des travailleurs de la santé et du personnel aérien, le PSOE-Podemos a utilisé les services minimums draconiens pour briser les grèves.

En ce qui concerne les réfugiés, Podemos a mis en œuvre la politique préconisée par Vox et la politique fasciste de la «forteresse Europe» de l'UE, qui a coûté la vie à des milliers de personnes. L'élite dirigeante espagnole ayant effectivement fermé toute voie de migration légale vers l'Espagne, la traversée des îles Canaries est désormais la route la plus meurtrière au monde, dépassant les traversées de la Méditerranée vers l'Italie et la Grèce. Depuis l'arrivée de Podemos au gouvernement, des dizaines de milliers de migrants se sont noyés en tentant de rejoindre les îles Canaries.

Rien qu'en 2023, un total de 6618 migrants, soit 18 personnes par jour, sont morts en tentant d'atteindre les côtes espagnoles, la majorité d'entre eux, 6007, sur la route des Canaries. Ceux qui atteignent les îles sont internés dans des camps de concentration construits par le PSOE et Podemos, dans lesquels les migrants sont emprisonnés dans des conditions insalubres et inhumaines en attendant d'être expulsés.

En 2021, le gouvernement PSOE-Podemos a commis l'un des pires massacres de réfugiés de l'histoire européenne moderne. Le 24 juin, la police des frontières espagnole a tiré des grenades lacrymogènes et des balles en caoutchouc pour chasser des milliers de réfugiés désespérés des clôtures de Melilla. Au moins 100 réfugiés sont morts. Podemos s'est depuis opposé à une enquête parlementaire sur le massacre, rejoignant le PSOE, le PP et le parti néo-fasciste Vox pour bloquer toute enquête.

Le passage du régime capitaliste à l'État policier, en Espagne et dans le monde, découle de la nécessité pour la classe dirigeante d'étouffer l'opposition aux niveaux extrêmes d'inégalité sociale et à l'escalade de la guerre de l'impérialisme des États-Unis et de l’OTAN en Europe, au Moyen-Orient et dans le monde. Le bilan est clair. Podemos n'a pas combattu ces développements réactionnaires, mais en a été complice et a même contribué à superviser des politiques qui les ont accélérés lorsqu'il était au pouvoir.

Podemos : un bilan

L'expérience du gouvernement Podemos, après celle du gouvernement Syriza en Grèce, est une autre expérience stratégique de la classe ouvrière internationale. Elle montre que voter pour des partis «populistes de gauche» dans un gouvernement capitaliste est une impasse. La classe ouvrière peut mener des luttes explosives, mais ses luttes seront contrecarrées et vaincues dans la mesure où elle est politiquement dirigée, ou plutôt étranglée, par des groupes de pseudo-gauche comme Podemos qui rejettent l'internationalisme marxiste et la révolution socialiste.

Seule l'intervention indépendante de la classe ouvrière peut empêcher l'humanité de revivre au XXIe siècle, à une échelle encore plus grande, les horreurs du XXe siècle. La guerre de l'OTAN avec la Russie, le génocide à Gaza, les pandémies et autres problèmes écologiques mettent en évidence la crise mortelle du capitalisme, un système déchiré – après des décennies d'austérité profonde et de renflouements de plusieurs milliards d'euros – par des niveaux d'inégalité incompatibles avec des formes démocratiques de gouvernement.

Podemos n'a pas essayé de résoudre ces problèmes. Au lieu de cela, il a laissé ses empreintes sur tous les grands crimes de la bourgeoisie. Les événements ont objectivement réfuté les illusions de tous ceux qui pensaient que Podemos, en raison de ses liens avec le Parti communiste ou Anticapitalistas, mettrait en œuvre des politiques de gauche, ou même communistes ou trotskistes. Le bilan de Podemos reflète les crimes historiques du stalinisme et du pablisme, et non une lutte révolutionnaire pour le communisme ou le trotskisme.

La défense par le CIQI de la continuité du trotskisme contre le pablisme est la seule base sur laquelle construire un mouvement révolutionnaire dans la classe ouvrière pour le socialisme contre les partis de pseudo-gauche comme Podemos. Depuis la dissolution stalinienne de l'Union soviétique en 1991, les partis staliniens et sociaux-démocrates ont perdu la base de masse qu'ils avaient dans la classe ouvrière, et Podemos est confronté à une grande méfiance parmi les travailleurs et les jeunes. Cependant, ces derniers ne peuvent pas briser l'obstacle réactionnaire posé par Podemos sans construire une direction révolutionnaire marxiste-trotskiste contre la pseudo-gauche.

La classe ouvrière internationale a le pouvoir de mettre fin aux guerres impérialistes et au génocide, de mettre en œuvre les politiques nécessaires pour résoudre les problèmes environnementaux tels que le changement climatique et la propagation de pandémies comme le COVID-19, et de redistribuer les richesses du monde pour répondre aux besoins sociaux.

Aujourd'hui, la classe ouvrière est plus nombreuse, plus interconnectée et plus avancée technologiquement que jamais. En 2024, environ 56 % de la population mondiale (4,4 milliards de personnes) vivra dans des zones urbaines. Au moins 770 millions de personnes sont employées dans le monde dans le secteur manufacturier, et la migration continue de millions de ruraux opprimés vers les villes et l'emploi en usine fait de la classe ouvrière une majorité de l'humanité.

Depuis le krach capitaliste de 2008, les travailleurs ont organisé à plusieurs reprises des luttes de masse, voire des soulèvements révolutionnaires comme en Égypte et en Tunisie. Ces dernières années, le nombre de travailleurs engagés dans des grèves ou des manifestations contre l'exploitation, les baisses de salaire et les attaques contre les droits démocratiques a considérablement augmenté. Aujourd'hui, les manifestations de masse contre le génocide à Gaza se répandent dans le monde entier. La situation politique pose objectivement et urgemment des tâches révolutionnaires à la classe ouvrière.

Les leçons des années 1930 doivent être tirées. Le développement spontané de la lutte des classes ne suffit pas à briser la répression de la classe ouvrière, qui dure depuis des décennies, par les bureaucraties syndicales, les sociaux-démocrates, les staliniens et leurs alliés. Il faut construire une direction politique qui lutte pour la révolution socialiste internationale, qui s’oppose fermement non seulement à la classe capitaliste, mais aussi à ses alliés politiques petits-bourgeois, comme Podemos. Comme l'expliquait Trotsky à la veille de la révolution espagnole de 1931 qui a renversé la monarchie espagnole :

L'extension semi-spontanée des grèves, qui ont apporté des victimes et des défaites ou qui se sont terminées sans résultat, est une étape absolument inévitable de la révolution, la période de l'éveil des masses, de leur mobilisation et de leur entrée en lutte. [...] Cependant, la spontanéité qui, au stade actuel, constitue la force du mouvement peut devenir dans l'avenir la source de sa faiblesse. Supposer que le mouvement sera, à l'avenir aussi, livré à lui-même, sans programme clair, sans direction propre, c'est se placer dans une perspective de désespoir. Car il ne s'agit de rien de moins que de la prise du pouvoir. Même les grèves les plus houleuses – et à plus forte raison les grèves dispersées – ne résolvent pas ce problème.

La victoire finale des fascistes franquistes dans la guerre civile espagnole de 1936-1939, avec l'aide d'Hitler et de Mussolini, est le résultat de la répression de la lutte des classes par les partisans staliniens, sociaux-démocrates et centristes du gouvernement capitaliste du Front populaire. Ce fut une confirmation dévastatrice, par la négative, de la nécessité urgente d'une direction révolutionnaire de la classe ouvrière. Trotsky a écrit dans le programme fondateur de la Quatrième Internationale en 1938 : «La situation politique mondiale dans son ensemble est principalement caractérisée par une crise historique de la direction du prolétariat.»

La répudiation de cette conception par les pablistes a trouvé son expression la plus aboutie dans la déclaration d'Ernest Mandel, en 1969, selon laquelle la bourgeoisie européenne ne se tournerait plus jamais vers des politiques de guerre mondiale et de réaction d'extrême-droite. Moins d'un an après la grève générale française de 1968, il écrivait :

La grande bourgeoisie européenne s'est déjà gravement brûlé les doigts lors d'une expérience fasciste. Dans certaines parties du continent, elle a perdu tout ce qu'elle possédait ; dans d'autres, elle n'a pu sauver sa domination de classe qu'à la dernière minute. Il est d'autant moins probable qu'elle soit amenée à répéter l'aventure que l'expérience a également laissé des traces profondes dans les masses populaires et que la menace soudaine d'un nouveau fascisme entraînerait certainement les réactions les plus vives.

Au cours du premier quart du 21e siècle, l'évaluation complaisante de Mandel a été complètement réfutée. La direction révolutionnaire qui doit être construite aujourd'hui devra lutter contre un système capitaliste qui plonge à nouveau dans la réaction politique fasciste et la guerre mondiale.

Le CIQI est la seule organisation politique qui cherche à unifier et à diriger la classe ouvrière au niveau international dans une lutte pour la révolution socialiste contre les immenses dangers que le capitalisme fait courir à la classe ouvrière et à l'humanité. Sa défense des principes marxistes, au cours des 100 années qui se sont écoulées depuis la fondation de l'Opposition de gauche trotskiste au stalinisme en 1923, de la Quatrième Internationale en 1938 et de la fondation du CIQI en 1953, incarne une expérience politique colossale.

Cet héritage fournit aux travailleurs et à la jeunesse d'Espagne et de tous les pays les armes politiques nécessaires pour construire un parti trotskiste qui lutte pour le programme de la révolution socialiste mondiale. C’est un opposant acharné des partis comme Podemos, Anticapitalistas, et de toutes les tendances petites-bourgeoises qui cherchent des alliances avec ces partis réactionnaires. La question stratégique décisive est la construction d'une nouvelle direction révolutionnaire – des sections du CIQI, le mouvement trotskiste mondial – en Espagne et à travers le monde.

(Article paru en anglais le 27 mai 2024)

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