Près de six mois après que les appareils syndicaux ont torpillé un vaste débrayage des travailleurs du secteur public et imposé des ententes de principe pleines de concessions, le gouvernement du Québec poursuit son assaut frontal sur les salaires et les conditions de travail.
Deux syndicats affiliés à la Fédération des travailleurs et travailleuses du Québec (FTQ) ont menacé de poursuivre le gouvernement pour avoir modifié en catimini le texte des accords conclus – notamment en ce qui concerne le «paiement des heures supplémentaires à taux double», le «délai de paiement de la rétroactivité» et «le début du versement de nouvelles primes», selon une représentante syndicale.
Mais il s’agit là d’une manœuvre bureaucratique visant à camoufler la faillite totale de la politique syndicale qui a mené les travailleurs dans un cul-de-sac.
Pour les quelque 500.000 travailleurs du secteur public québécois, même les augmentations salariales nettement sous l’inflation prévues dans les ententes de principe n’ont toujours pas été versées. C’est seulement dans les prochains jours que la signature des conventions collectives sera faite selon les syndicats du Front commun intersyndical (FTQ, CSN, CSQ, APTS) – et le gouvernement aura jusqu’à 120 jours après la signature pour commencer le versement des augmentations. Quant à la FAE, même si la date promise du 30 juin est respectée, cela signifie que ses 65.000 enseignants membres risquent de ne pas toucher leurs augmentations avant les derniers mois de 2024.
Parlant d’une «négo après la négo», les chefs syndicaux affirment que le délai interminable avant l’entrée en vigueur des conventions n’était pas hors-norme.
Ce que cela démontre en réalité c’est que les chefs syndicaux ont voulu rapidement mettre un terme au puissant mouvement de grève qui a secoué la province à la fin de 2023, sans que rien ne soit vraiment réglé. Ils ont une fois de plus montré que la principale fonction des syndicats dans la société capitaliste n’est pas de défendre les acquis des travailleurs, mais d’étouffer la lutte des classes pour imposer les demandes patronales.
Les ententes de principe ont été entérinées par les membres à la fin du mois de février après une longue campagne de démobilisation et d’isolement. Malgré un appui massif parmi la classe ouvrière et la population générale, les centrales du Front commun, tout comme la FAE et la FIQ (Fédération interprofessionnelle de la santé), ont refusé de mobiliser ce soutien pour défendre les services publics, et le demi-million de travailleurs qui les fournissent, face aux attaques du gouvernement ultra-conservateur du Premier ministre François Legault.
Les chefs syndicaux ont tout fait pour repousser le déclenchement de la grève. Après quelques actions de protestation bidon et une série de grèves limitées, qui démontraient néanmoins le militantisme des travailleurs de la base, le Front commun a annulé à la dernière minute une grève générale illimitée (GGI) votée à 95% par les membres.
François Enault, vice-président de la CSN, avait admis que les travailleurs étaient prêts à débrayer «demain matin», mais «nous [les dirigeants syndicaux] ce n’est pas ce qu’on veut». Cette manœuvre a isolé encore plus les 65.000 enseignants de la FAE qui ont tenu seuls une GGI pendant 22 jours.
Le Front commun a conclu des ententes sectorielles et intersectorielles à la fin décembre, mais a gardé leur contenu secret pendant des semaines, puis utilisé une série de manœuvres bureaucratiques en assemblées générales pour les faire accepter. Bien que ces ententes ont été rejetées dans plusieurs sections locales, elles ont été finalement entérinées souvent à faible majorité – avant tout par dépit et faute d’alternative pour les travailleurs de la base.
Cette trahison des chefs syndicaux laisse les coudées franches au gouvernement de droite de la CAQ (Coalition Avenir Québec) pour intensifier le démantèlement et la privatisation des services publics. En effet, la crise dans les écoles et les hôpitaux se poursuit de plus belle alors que le manque criant de main-d’œuvre, de ressources et de services à la population force encore les travailleurs à compenser par une surcharge de travail, le temps supplémentaire obligatoire et l’épuisement professionnel.
Si les syndicats ont refusé de mobiliser la classe ouvrière durant ce conflit, c’est par crainte de perdre le contrôle d’un mouvement qui avait le potentiel de devenir l’étincelle d’une vaste contre-offensive à tout le programme d’austérité capitaliste et de guerre impérialiste de la classe dirigeante. Au lendemain des votes, le président de la CSQ, Éric Gingras a déclaré que plus jamais les négociations dans le secteur public ne devaient se transformer en un pareil «psychodrame».
Défenseurs du statu quo capitaliste, les chefs syndicaux étaient déterminés à garder le conflit dans le cadre étroit des «négociations collectives» provinciales. Ils ont fait croire aux travailleurs qu’ils pouvaient faire des gains en faisant pression sur Legault, alors que les paramètres financiers étaient fixés d’avance par le gouvernement, ce qu’ils n’ont jamais remis en question.
C’est par ce système de «relations du travail» où les syndicats sont intégrés à l’État capitaliste et à la direction des entreprises par une série de comités tripartites (gouvernement-patronat-syndicat) que les bureaucrates syndicaux tirent leurs salaires de six chiffres et nombreux autres privilèges.
Pendant ce temps, les milliers d’infirmières et personnels de la santé membres de la Fédération interprofessionnelle de la santé (FIQ) et de la Fédération de la santé du Québec (FSQ-CSQ) sont toujours sans contrat après avoir rejeté massivement les offres patronales pourries en avril dernier, en défi à la direction syndicale qui les avait recommandées.
Les infirmières continuent d’être isolées par la FIQ, qui prétend qu’elles sont un «cas particulier» et qu’elles ne doivent pas s’unir aux autres travailleurs du secteur public.
Le gouvernement se permet d’intimider ouvertement les infirmières, qui refusent avec raison d’abdiquer aux exigences de « flexibilité», c’est-à-dire de donner le pouvoir aux gestionnaires de déplacer le personnel d’un établissement à l’autre et d’une région à l’autre. Legault a réitéré qu’elles n’auront pas droit aux mêmes augmentations salariales que le reste des travailleurs de l’État si elles ne font pas de concessions sur la «mobilité».
En réponse, les dirigeants de la FIQ ont indiqué qu’ils feront tout pour empêcher le déclenchement d’une grève et préparent en coulisses une nouvelle offre tout aussi pourrie.
La FIQ est consciente que la signature des conventions est un prérequis pour la mise en oeuvre du projet de loi 15 et le lancement de «Santé Québec». Cette nouvelle agence unique, dirigée par une brochette de riches gens d’affaires, a pour but de privatiser des pans entiers du réseau de santé et de réduire massivement les «coûts de main-d’œuvre».
Une nouvelle stratégie pour aller de l’avant
Pour éviter une autre défaite, les infirmières et le personnel de la FIQ doivent tirer les leçons de la lutte de leurs collègues du Front commun.
Pour défendre leurs intérêts, les travailleurs doivent s’organiser sur une base indépendante, en opposition aux efforts de sabotage des appareils syndicaux, et se tourner vers le reste de la classe ouvrière non seulement au Québec, mais à travers le Canada et internationalement. Comme l’ensemble des employés de l’État, les infirmières jouissent d’un appui massif parmi la classe ouvrière, qui n’attend qu’un appel pour se joindre à la lutte.
En décembre dernier, pour empêcher la trahison que préparaient le Front commun et la FAE, des travailleurs du secteur public ont répondu à l’appel de l’Alliance ouvrière internationale des comités de base et du World Socialist Web Site en formant un premier comité de base de coordination pour mobiliser et unir les divers contingents des employés de l’État.
Le Comité a expliqué que leur lutte n’était pas une simple «négociation collective» pour un nouveau contrat de travail. C’était avant un combat politique afin que les ressources de la société soient utilisées, non pas pour grossir les fortunes du 1% le plus riche, mais pour garantir à tous des salaires décents, une retraite confortable et des services publics de qualité.
En établissant des comités dans chaque établissement, les infirmières et leurs collègues pourront élaborer des revendications précises, basées sur leurs véritables besoins et non sur ce que le gouvernement prétend pouvoir payer.
La stratégie à adopter est celle de la lutte des classes, y compris la préparation d’une grève générale qui doit être étendue à l’ensemble de la classe ouvrière. Les travailleurs du secteur public pourront ainsi relancer leur lutte et se préparer à défier les lois spéciales de retour au travail.
Dans le contexte où la classe dirigeante cherche partout à blâmer les travailleurs immigrants pour les maux sociaux causés par le système de profit en faillite, il est aussi primordial que les comités de base rejettent la politique nationaliste-chauvine du gouvernement Legault (largement soutenue par les syndicats) et luttent consciemment pour l’unité des travailleurs au-delà des différences de langue, de religion et d’origine.
