Stationnement de missiles de précision américains de grande portée en Allemagne: un pas de plus vers la Troisième Guerre mondiale

Entre 1981 et 1983, l’Allemagne de l’Ouest avait connu les plus grandes manifestations de masse de son histoire. Des millions de personnes avaient protesté contre le déploiement des missiles balistiques nucléaires américains à moyenne portée Pershing II. Dans la capitale allemande de l'époque, Bonn, 300 000 personnes participèrent à une manifestation pour la paix le 10 octobre 1981 et un demi-million le 10 juin 1982. Il y a eu également des centaines d'autres grandes manifestations et blocages de sit-in. Le 22 octobre 1983, 1,3 million de personnes descendirent dans les rues à travers l’Allemagne.

300 000 personnes manifestent contre le déploiement du Pershing II dans le Hofgarten de Bonn le 10 octobre 1981 [Photo by Nationaal Archief / Bogaerts, Rob / Anefo]

Le déploiement des Pershing II faisait partie d'une escalade de la guerre froide contre l'Union soviétique lancée par le président américain de l'époque Ronald Reagan et soutenue par le chancelier social-démocrate (SPD) allemand Helmut Schmidt. Les manifestations étaient animées par des idées pacifistes et la peur d'une catastrophe nucléaire. Les participants étaient conscients que le déploiement d’armes nucléaires, qui pouvaient atteindre Moscou en moins de 10 minutes, augmentait le risque de guerre et faisait de l’Allemagne la cible privilégiée d’une frappe nucléaire soviétique.

Lors de la séance du Bundestag (Parlement) du 21 novembre 1983, qui donna le feu vert définitif au déploiement, Otto Schily, qui devint plus tard ministre de l'Intérieur du SPD et était alors encore membre du Parti Vert, parla d'un «acte de soumission à la stratégie militaire de plus en plus agressive de l’administration américaine actuelle, une capitulation de la raison, un fiasco pour la paix en Europe.»

Schily fustigea une «politique de puissance ridiculement excessive qui s’est matérialisée dans les arsenaux nucléaires et à laquelle le gouvernement allemand s’est également engagé». Il a défini le «concept de prévention de la guerre par la dissuasion», utilisé pour justifier le déploiement, comme « un jeu de Va-banque avec la destruction de l’Europe, avec la fin du monde ».

Les manifestations de masse furent un échec. Elles ne purent empêcher le déploiement des Pershing II. Les Verts, les staliniens du DKP (Parti communiste allemand) et les représentants de l'Église qui dominaient celles-ci politiquement, avaient pris soin qu’elles restent limitées à des appels impuissants au gouvernement et ne remettent pas en question le régime capitaliste.

Le chancelier Helmut Schmidt, qui avait tenté de forcer le déploiement contre certaines sections de son propre parti, dut terminer son mandat prématurément. Les libéraux-démocrates (FDP), qui avaient gouverné pendant 13 ans en alliance avec le SPD, changèrent de camp et aidèrent le démocrate-chrétien (CDU) Helmut Kohl à accéder au pouvoir. Ce dernier effectua le déploiement et resta chancelier pendant 16 ans.

Après 1987, les Pershing furent à nouveau démantelés parce que le régime stalinien de l’Union soviétique de Mikhaïl Gorbatchev capitula et donna volontairement aux puissances impérialistes ce qu’elles voulaient conquérir par la force. Il détruisit les relations de propriété socialisées créées par la révolution d’Octobre, introduisit le capitalisme et dissolut le Pacte de Varsovie et l’Union soviétique.

Bien plus dangereux que Pershing II

Plus de trois décennies plus tard, le gouvernement allemand a pris une décision dont les dangers et les conséquences politiques sont bien plus graves que ceux du déploiement du Pershing II.

Début juillet, lors du sommet de l'OTAN à Washington, les gouvernements allemand et américain ont signé un accord visant à déployer des missiles de croisière Tomahawk, des missiles guidés SM-6 et des missiles hypersoniques Dark Eagle en Allemagne d'ici 2026. Ils sont censés combler une lacune jusqu'à ce que l'Allemagne, en coopération avec d'autres pays européens, ait développé ses propres armes de précision d'une portée de plusieurs milliers de kilomètres.

Ces trois missiles peuvent facilement atteindre les plus grandes villes russes, Moscou et Saint-Pétersbourg. Ils sont capables d'éliminer des «cibles russes de haute valeur», par exemple des éléments centraux des forces nucléaires russes. Ils sont lancés à partir de rampes mobiles contre lesquelles il est difficile de se défendre.

Alors que le Tomahawk utilise des altitudes extrêmement basses pour voler sous les radars ennemis, le SM-6 et le Dark Eagle atteignent des vitesses qui dépassent même le système de défense antimissile le plus moderne. Le SM-6 vole à cinq fois la vitesse du son, et le Dark Eagle, qui est encore en phase de développement, vole même à 17 fois la vitesse du son.

Le délai d'avertissement tend ainsi vers zéro; le risque d’escalade s’accroît d’autant. L’armée russe serait pratiquement contrainte de riposter en quelques fractions de minute au simple soupçon d’une attaque ou de lancer une attaque préventive afin d’éviter la destruction de ses propres forces nucléaires.

Le Journal IPG de la Friedrich-Ebert-Stiftung pro-SPD écrit dans l'un des rares articles critiques sur le sujet :

Moscou pourrait recourir à l’escalade nucléaire en cas de guerre, compte tenu de sa propre infériorité. Même des frappes préventives seraient envisageables si le Kremlin concluait que les armes conventionnelles mais précises à distance en Europe seraient capables de menacer ses propres capacités nucléaires.

Le déploiement de missiles dans une Allemagne densément peuplée met en danger la vie de millions de personnes.

C’est l’une des raisons pour quoi ces dernières décennies l’OTAN avait déployé des armes de précision et de longue portée comparables seulement en mer ou dans les airs. Mais cela limite considérablement leur efficacité. Les missiles tirés depuis des avions doivent d’abord être lancés dans les airs, ce qui prend beaucoup de temps, et les missiles basés en mer ont une portée trop courte et sont trop lents.

Selon un article de fond de la Fondation science et politique (initiales allemandes SWP) affiliée au gouvernement, le retour aux missiles terrestres à moyenne portée poursuit deux objectifs qui «ne peuvent pas être atteints de manière optimale par les missiles aériens à courte et moyenne portée et les missiles OTAN basés en mer disponibles aujourd’hui ».

Leur première tâche est de mettre dans la ligne de mire (tenir en danger) les capacités russes de frappe en profondeur, destinées à maintenir l’Alliance à distance, et éventuellement de les détruire avant qu’elles ne tirent sur le territoire de l’OTAN. ...

La deuxième tâche des armes de moyenne portée est de pouvoir détruire au moins quelques cibles de haute valeur et cruciales en Russie. Parmi celles-ci les centres de commandement mobiles ou les rampes de lancement de missiles balistiques et de missiles de croisière.

Cela seul montre déjà clairement que les nouvelles armes ne sont pas – comme la propagande officielle voudrait le faire croire – destinées à la «défense» ou à la «dissuasion» mais à l’escalade de l’offensive de l’OTAN contre la Russie, qui est dans une impasse dû à l’hémorragie subie par l’armée ukrainienne et la lassitude croissante de la population ukrainienne face à la guerre. L’OTAN et le gouvernement allemand préparent une frappe militaire dévastatrice contre la Russie, risquant une catastrophe nucléaire.

Aucun débat public

Contrairement aux Pershing II, la décision de déployer les nouveaux missiles américains a été prise sans aucun débat public. Le gouvernement allemand a pris cette décision en toute discrétion et fait tout ce qu’il peut pour étouffer tout débat à ce sujet. Il est soutenu en cela par des médias publics et privés mis au pas, qui évoquent à peine la décision et minimisent le déploiement et ses dangers.

L’annonce officielle de l’accord germano-américain se composait de quatre courtes phrases. Ni le Bundestag ni les commissions compétentes des Affaires étrangères et de la Défense n’en avaient été informées à l’avance. Ce n'est que dix jours après l'accord que les secrétaires d'État parlementaires Siemtje Möller (Défense) et Tobias Lindner (Ministère des Affaires étrangères) ont envoyé un bref compte rendu aux deux commissions.

Les Verts en particulier, qui de parti du désarmement se sont métamorphosés en parti du réarmement, tombent à bras raccourcis sur quiconque exprime le moindre doute à l’égard de cette décision, ou prône même une désescalade de la guerre en Ukraine.

La ministre des Affaires étrangères Annalena Baerbock a par exemple qualifié les critiques du déploiement de naïves et d’irresponsables. La Russie de Poutine était «la plus grande menace pour notre sécurité», a-t-elle déclaré aux journaux du groupe médiatique Funke. « Nous devons nous protéger, ainsi que nos partenaires baltes, contre cela, notamment par une dissuasion renforcée et des armes de frappe en profondeur supplémentaires. Toute autre solution serait non seulement irresponsable, mais aussi naïve face à un Kremlin calculateur.»

Dans le magazine de l'Église évangélique d'Allemagne (EKD), Chrismon, le conférencier à l'Université de la Bundeswehr (armée) de Munich, Frank Sauer, a lui aussi fustigé les critiques du déploiement en les qualifiant de « semeurs de désinformation » qui «instillent inutilement aux gens la peur de la mort nucléaire pour des raisons de politique intérieure ».

La transformation du Parti Vert et de l’Église protestante, qui avaient soutenu il y a quatre décennies le mouvement pacifiste anti-Pershing, en fauteurs de guerre enragés jette une lumière crue sur les forces motrices derrière la politique de guerre de la classe dirigeante.

Dans son analyse révolutionnaire de l'impérialisme, toujours d'actualité aujourd'hui et qu'il a écrite en pleine Première Guerre mondiale, Vladimir Lénine a expliqué le lien entre la guerre impérialiste et le virage à droite de tous ceux qui défendent le capitalisme. Il a écrit:

La proportion gigantesque du capital financier concentré dans quelques mains et créant un réseau extraordinairement vaste et serré de rapports et de relations, par l'entremise duquel il soumet à son pouvoir la masse non seulement des moyens et petits, mais même des très petits capitalistes et patrons, ceci d'une part, et la lutte aiguë contre les autres groupements nationaux de financiers pour le partage du monde et la domination sur les autres pays, d'autre part, – tout cela fait que les classes possédantes passent en bloc dans le camp de l'impérialisme. Engouement 'général' pour les perspectives de l'impérialisme, défense acharnée de celui-ci, tendance à le farder de toutes les manières, – n'est-ce pas un signe des temps.

Nous vivons à nouveau la même chose aujourd'hui. La fin de la guerre froide et la dissolution de l’Union soviétique n’ont pas marqué le début d’une période de paix, comme le prétendait alors la propagande bourgeoise. Au contraire, «la lutte aiguë contre les autres groupements nationaux de financiers pour le partage du monde et la domination sur les autres pays » a pris des proportions énormes.

Depuis lors, les États-Unis et leurs alliés européens ont mené une guerre ininterrompue et détruit des sociétés entières au Moyen-Orient et dans d’autres régions. Non contents de la dissolution de l’Union soviétique, ils veulent également démanteler la Russie afin d’avoir accès à ses vastes ressources naturelles. La Chine, dont ils exploitaient initialement la main-d’œuvre bon marché, doit être réduite au statut de semi-colonie. Leur soutien au génocide à Gaza montre qu’ils ne reculeront devant aucun crime.

Cette politique est soutenue par tous les partis de l’establishment. Le parti d'extrême droite Alternative pour l'Allemagne (AfD ) et la BSW (Alliance Sarah Wagenknecht), une scission du Parti de gauche, qui critiquent le rôle de l'Allemagne dans la guerre en Ukraine, soutiennent également le réarmement militaire. Ils estiment toutefois que l’impérialisme allemand ne devrait pas, dans la lutte pour ses intérêts mondiaux, s’allier trop étroitement aux États-Unis mais agir de façon plus indépendante vis-à-vis d’eux.

Il n’y a qu’une seule façon de mettre fin à la menace d’une troisième guerre mondiale. Par la mobilisation indépendante et l'unification de la classe ouvrière internationale sur la base d'un programme socialiste qui associe la lutte contre la guerre, les inégalités sociales et le fascisme à la lutte contre leur cause, le capitalisme. C'est ce que défendent le Sozialistische Gleichheitspartei (Parti de l'égalité socialiste) et le Comité international de la Quatrième Internationale.

(Article paru en anglais le 27 juillet 2024)

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