La France aborde le 10 septembre dans un état de crise politique majeure. Le gouvernement de François Bayrou, déjà fragilisé depuis son entrée en fonction, a chuté. Cette chute acte sa défaite et ouvre une séquence d’instabilité sans précédent. Ni la majorité présidentielle en lambeaux, ni un Nouveau Front Populaire fragmenté, ni la droite traditionnelle discréditée n’a pu stabiliser la situation.
Dans ce vide politique, la menace d’une percée du Rassemblement national (RN) plane sur tout le système institutionnel. Les médias capitaliste discutent d’élections anticipées, mais aucune perspective ne se dégage pour répondre à la colère sociale qui monte.
C’est dans ce contexte de désagrégation du pouvoir que surgit l’appel à la journée « Bloquons tout » du 10 septembre, symbole d’une radicalisation sociale en gestation. Bien au-delà des rangs de ceux qui participent actuellement au mouvement, les travailleurs sentent qu’il faut une grève générale qui bloquerait tout pour lutter contre le diktat de l’oligarchie capitaliste.
Ce mouvement provoque de la panique parmi les forces de l’ordre. Un haut responsable du ministère de l’Intérieur déclarait sous couvert d’anonymat: «Cette journée est imprévisible. La mobilisation pourrait rester dispersée, mais elle pourrait aussi s’enflammer rapidement. Nous craignons surtout qu’elle échappe aux cadres habituels de contrôle.» Le quotidien Le Monde allait dans le même sens en évoquant «une mobilisation hétérogène, échappant aux syndicats et aux partis, avec le risque d’un embrasement hors contrôle».
Le très droitier ministre de l’Intérieur Bruno Retailleau a mobilisé une armée de 80.000 gendarmes pour réprimer les manifestants. «On ne tolérera aucun blocage, aucune violence, aucune action évidemment de boycott», a-t-il menacé sur France2. Dénonçant la prétendue «radicalisation [par] la mouvance d’extrême gauche» des manifestants, Retailleau a dit que les gendarmes «auront une consigne très claire, c’est la fermeté» et aussi «d’interpeller au maximum.»
L’initiative «Bloquons tout» est née sur Telegram et les réseaux sociaux, avant de se répandre comme une traînée de poudre. Sans leaders identifiés ni structures centralisées, elle reprend les méthodes de mobilisation horizontale des Gilets jaunes: appels locaux, actions éclatées, coordination informelle.
Des collectifs à Nantes annoncent déjà des blocages d’entrepôts logistiques. À Lyon, des étudiants veulent occuper leurs campus. À Marseille, des marins du port de la Joliette envisagent de bloquer symboliquement les terminaux. À Paris, des actions éclatées sont prévues dans plusieurs arrondissements.
La mobilisation du 10 septembre s’annonce diverse et multiforme. À Paris, plusieurs collectifs veulent converger vers l’Assemblée nationale, avec un mot d’ordre: « Ce n’est pas seulement Bayrou qui doit tomber, mais tout le système pourri». À Nantes, les blocages d’entrepôts de la grande distribution visent à perturber la chaîne logistique. À Toulouse, des livreurs à vélo précarisés annoncent leur participation: «On n’en peut plus d’être exploités, c’est le moment de frapper fort».
À Lille, des étudiants veulent dénoncer la hausse des loyers et organisent une occupation symbolique d’agences immobilières. À Bordeaux, des dockers discutent d’un blocage de 24 heures des entrées du port.
La Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) estime qu’environ 100.000 personnes pourraient se mobiliser sur l’ensemble du territoire, sans certitude sur leur capacité à tenir dans la durée. Mais l’élément marquant est ailleurs: l’appel échappe totalement aux directions syndicales, qui peinent à trouver leur place dans ce nouvel espace d’action.
Au départ, les principales confédérations syndicales — CGT, CFDT, FO — ont observé l’appel avec méfiance. Sophie Binet, secrétaire générale de la CGT, dénonçait début septembre «une nébuleuse sans revendications claires, où la confusion avec des forces réactionnaires n’est pas à écarter ».
Mais face à la dynamique du mouvement, certains syndicats de branche ont infléchi leur position. Sud Rail appelle ouvertement à « rendre le pays ingouvernable par la grève et le blocage ». La fédération CGT-Chimie déclare : « Nous serons dans la rue et dans les usines le 10 septembre, pas pour freiner mais pour amplifier la colère des travailleurs ».
À Rennes, des militants de Sud Industrie annoncent: « Le 10, on bloque la zone industrielle. Ce n’est que le début». À l’inverse, la CFDT insiste pour « éviter les débordements et rester dans le cadre de revendications sociales claires », illustrant la fracture entre les syndicats rivaux.
L’attitude syndicale révèle une contradiction profonde. En rejoignant le mouvement, les bureaucraties tentent de se vendre, avec l’aide de partis comme la France insoumise ou le Nouveau parti anticapitaliste (NPA) pabliste, comme les seules organisations capables de donner un écho médiatique et une logistique au mouvement. Mais en imposant aux travailleurs la perspective de négocier avec les gouvernements capitalistes, ils finissent par canaliser la colère sociale et brader les luttes.
La question décisive posée aux travailleurs et aux jeunes le 10 septembre est comment mobiliser plus largement les travailleurs en lutte contre la guerre impérialiste, l’austérité et la dictature policière. La réforme des retraites de Macron et ses appels à envoyer des troupes françaises en Ukraine sont rejetées par neuf Français sur dix. Cette opposition écrasante doit être unifiée et mobilisé contre les projets de répression de masse voulus par l’oligarchie capitaliste.
Les travailleurs devront s’organiser dans des comités de la base, pour échapper aux «mécanismes de contrôle», c’est-à-dire aux bureaucraties syndicales. L’organisation via les réseaux sociaux de mouvements comme les «gilets jaunes» et «Bloquons Tout» démontre comment des actions de masse peuvent s’organiser indépendamment des directions syndicales, sur les réseaux sociaux. Ce même principe doit s’appliquer non seulement aux journées d’action, mais à des grèves de masse visant à préparer la grève générale.
Surtout, des travailleurs en France doivent trouver des alliés internationaux : leurs frères et sœurs de classe aux USA mobilisés contre Trump, en Allemagne qui luttent contre l’austérité qui sert à financer la remilitarisation du pays, et au-delà. Seule une lutte internationale pareille pourra finalement briser le pouvoir des marchés financiers et de l’oligarchie capitaliste et ouvrir le chemin à une révolution socialiste.
