Ceci est le deuxième volet d'une série en deux parties consacrées à l'histoire de l'impérialisme américain au Venezuela. Le premier volet a été publié ici .
Le Venezuela et l'impérialisme américain pendant la Guerre froide
Le Venezuela acquit une importance stratégique encore plus grande pour l'impérialisme américain et ses intérêts lucratifs après la nationalisation de l'industrie pétrolière mexicaine par le président Lázaro Cárdenas en 1938. Le Venezuela dont les réserves pétrolières étaient monopolisées par des multinationales américaines et anglo-néerlandaises devint crucial pour alimenter l'armée américaine pendant la Seconde Guerre mondiale, et pour soutenir le boom économique d'après-guerre et l'escalade du militarisme pendant la guerre froide.
Après la mort du «Poisson-chat» Gómez se succédèrent tout une suite de généraux à la présidence. Ils relâchèrent progressivement l'emprise de la dictature, légalisèrent finalement le Parti communiste et les syndicats, et firent adopter en 1943 la première loi de réforme pétrolière du pays. Mais une tentative d'imposer un autre président sans élections populaires provoqua la «Révolution d'octobre» de 1945, menée par Acción Democrática (AD) – le parti démocratique bourgeois de Rómulo Betancourt – et un groupe de jeunes officiers organisés au sein de l'Union militaire patriotique, dont le membre le plus éminent était Marcos Pérez Jiménez.
Le nouveau gouvernement de Betancourt entreprit une série de réformes, tout en rejetant les appels à la nationalisation des exploitations pétrolières étrangères. En 1947, le Venezuela organisa ses premières élections générales et au suffrage universel, remportées haut la main par le candidat de l'AD, le romancier vénézuélien Rómulo Gallegos. Parmi ses mesures les plus notables figurait l'augmentation de l'impôt sur les bénéfices des compagnies pétrolières étrangères, le faisant passer de 43 pour cent à 50 pour cent (un système dit de «fifty-fifty» qui sera par la suite adopté par d'autres grands pays producteurs de pétrole, dont l'Arabie saoudite). Ces mesures déplurent aux compagnies pétrolières, et Gallegos fut renversé par l'armée neuf mois à peine après son entrée en fonction.
Le Venezuela allait subir une nouvelle décennie de dictature brutale, dirigée par le colonel Marcos Pérez Jiménez. La Direction de la sécurité nationale honnie de la dictature militaire, instaura un règne de terreur, marqué par les assassinats, les disparitions forcées, la torture et la détention de milliers de prisonniers politiques dans des camps de concentration et des prisons. Le régime entretenait d'excellentes relations avec les compagnies pétrolières et les capitaux étrangers, qu'il incitait à exploiter le pays et ses ressources. Pour services rendus dans la répression des masses et la facilitation des profits, le président américain Dwight Eisenhower décerna à Pérez Jiménez la Légion du Mérite.
Pérez Jiménez allait être victime d'un autre coup d'État «civil-militaire» qui débuta le 1er janvier 1958. Il s'enfuit du pays avec des centaines de millions de dollars volés au trésor public, trouva d'abord refuge à Miami Beach, puis jouit de la protection de la dictature franquiste en Espagne.
En visite au Venezuela à la fin d'une tournée en Amérique latine, à peine cinq mois après la chute de Pérez Jiménez, le vice-président américain Richard Nixon devint la cible d'une intense colère populaire contre l'impérialisme américain, accusé de soutenir la dictature et d'exploiter le pays depuis des décennies. Dès sa descente d'avion, Nixon fut la cible de jets d'ordures et de crachats. Il échappa de justesse à la violence lors d'un cortège qui fut de nouveau attaqué par une foule encerclant sa voiture et brisant ses vitres à coups de pierres, de barres de fer et de bâtons. Le vice-président américain parvint de justesse à maîtriser l'un de ses agents du Secret Service qui avait sorti son arme et crié: «Réglons leur compte à ces fils de chienne!»
Lorsque la nouvelle de l'accueil réservé à Nixon parvint à Washington, Eisenhower ordonna le déploiement de Marines et de parachutistes à la base navale américaine de Guantanamo, à Cuba, et dépêcha des avions de combat à Curaçao pour secourir le vice-président. Finalement annulée, l'«Opération Pauvre Richard», comme on l'appela, fut un camouflet pour Nixon et provoqua l'indignation en Amérique latine.
Dans les années qui suivirent, le gouvernement Acción Democrática de Betancourt devint un modèle pour Washington: un régime anticommuniste mais civil, attaché à la défense de la propriété privée et des intérêts du capital étranger, tout en réprimant les mouvements politiques de gauche. Betancourt adhéra à l’«Alliance pour le progrès» de Kennedy, déclarant qu’il était nécessaire d’«aider les pauvres pour sauver les riches». Lors de ses fréquents séjours à Washington, Betancourt cultiva des relations avec la bureaucratie syndicale de l’AFL-CIO, qui l’aida à mettre en place un appareil syndical anticommuniste, fidèle au gouvernement et aux compagnies pétrolières.
Le Venezuela fut présenté comme une «démocratie modèle» à une époque où des coups d'État militaires soutenus par la CIA instauraient des dictatures brutales dans la majeure partie de l'Amérique du Sud. La doctrine Monroe avait subi une nouvelle révision, cette fois-ci avec le corollaire Kennan, du nom du diplomate américain George F. Kennan, artisan de la politique d'endiguement de l'Union soviétique. Appliquée à l'Amérique latine, cette politique devint celle de la «sécurité nationale» où toute menace révolutionnaire venue d'en bas devait être considérée comme une manifestation de l'expansionnisme soviétique et impitoyablement réprimée.
En réalité, la «démocratie» vénézuélienne n'était pas moins impitoyable que les régimes de torture imposés par Washington ailleurs dans l'hémisphère. Le gouvernement et sa police secrète haï, la DISIP, réprimaient sauvagement les mouvements de guérilla naissants ainsi que les militants de gauche et les syndicalistes. Selon les estimations du gouvernement même, près de 900 civils vénézuéliens ont été assassinés ou ont disparu aux mains des forces répressives dans ces prétendus régimes «démocratiques».
Sous la présidence de Carlos Andrés Pérez, proche allié de Betancourt et cofondateur d'AD, le gouvernement vénézuélien a nationalisé l'industrie pétrolière en 1976, en pleine flambée des prix liée à la crise énergétique de l'époque. Contrairement aux affirmations de Trump selon lesquelles le Venezuela «volait» du pétrole et des terres aux États-Unis, les compagnies pétrolières ont reçu une compensation d'environ un milliard de dollars. De plus, ni le pétrole ni les terres n'ont jamais appartenu aux États-Unis. Standard Oil et les autres compagnies ont pillé ces ressources grâce à de généreuses concessions accordées par les régimes vénézuéliens successifs.
«Les excréments du diable»
Cette nationalisation effectuée par un gouvernement capitaliste n'a pas modifié les rapports de classes fondamentaux au Venezuela. Le pays est resté entièrement dépendant d'une seule matière première, le pétrole qu'il vendait en grande partie aux États-Unis, le laissant ainsi à la merci des fluctuations du marché.
Sont restés en place les mêmes structures et même les cadres vénézuéliens employés par les entreprises étrangères sont restés les mêmes. Les compagnies pétrolières étrangères ont poursuivi leurs activités et engrangé les profits sous de nouvelles appellations, en tant que filiales de PDVSA, la compagnie pétrolière nationale. Les tentatives de diversification de l'économie par substitution aux importations ont échoué, laissant le Venezuela dépendant des importations pour 80 pour cent de ses produits alimentaires de même que pour la majeure partie de ses biens manufacturés.
Juan Pablo Pérez Alfonzo, figure politique vénézuélienne de premier plan et ministre de l'Énergie sous Betancourt, avait prédit avec une clairvoyance remarquable: «Dans dix ans, dans vingt ans, vous verrez: le pétrole entraînera notre ruine, le pétrole, ce sont les excréments du diable.» Le pays a contracté un cas typique de «syndrome hollandais» où la domination de l'économie par un seul secteur d'exportation (le pétrole) entraîne le développement limité d'autres secteurs, industriel et agricole, rendant le pays vulnérable à de graves crises en cas de chute des prix à l'exportation.
L'alternance des présidences de l'AD et de son allié le COPEI (parti démocrate-chrétien), a été marquée par une aggravation des inégalités sociales et une corruption endémique, tandis que la dette du pays ne cessait de croître. De retour au pouvoir pour un second mandat, Carlos Andrés Pérez a réagi à la chute brutale des prix du pétrole en ouvrant davantage les champs pétrolifères du pays à l'exploitation par les compagnies étrangères et en imposant une «thérapie de choc» drastique dictée par le Fonds monétaire international, qui comprenait une augmentation de 100 pour cent du prix des carburants.
Face à la dégradation de leurs conditions de vie, des masses de Vénézuéliens appauvris ont réagi par un soulèvement populaire connu sous le nom de Caracazo. Le gouvernement a riposté en instaurant la loi martiale et une répression sanglante, utilisant des armes automatiques contre des foules non armées et enlevant les gens de chez eux dans les quartiers pauvres pour des exécutions sommaires. Ces événements ont marqué l'effondrement du consensus anticommuniste, prétendument libéral, qui avait prévalu après la chute de Pérez Jiménez.
Des troubles persistants s'ensuivirent, marqués par une tentative de coup d'État avortée en 1992, menée par un jeune officier, Hugo Chávez. Ce dernier accéda à la présidence six ans plus tard, à l'issue d'une élection qui vit la déroute électorale de l'AD et du COPEI, deux partis largement détestés pour leur corruption et leur défense des intérêts capitalistes au détriment du peuple.
Initiant ce que l'on a appelé la «vague rose» en Amérique latine, le gouvernement Chávez a utilisé la hausse des prix du pétrole pour financer des programmes sociaux visant à améliorer l'éducation et les soins de santé tout en réduisant la pauvreté. Ces réformes relativement modestes ont été suivies par le renforcement des liens économiques et politiques avec Cuba, ce qui a, en plus de la condamnation de l'invasion américaine de l'Afghanistan, suscité une hostilité croissante de la part de Washington.
Ces tensions ont culminé avec un coup d'État soutenu par les États-Unis en avril 2002, qui a vu Chávez brièvement destitué et emprisonné avant que des manifestations de masse n'imposent sa réintégration. Parmi les officiers militaires, représentants du patronat et bureaucrates liés à l'AFL-CIO ayant soutenu le coup d'État figurait Maria Corina Machado, l’agitatrice droitière payée par les États-Unis ayant récemment obtenu le prix Nobel de la paix pour son soutien à une guerre des États-Unis pour un changement de régime.
En 2007, le gouvernement Chávez procéda à une nouvelle vague de nationalisations, inversant la privatisation croissante et le transfert des opérations aux entreprises américaines observés au cours de la décennie précédente. Cette mesure n'a été prise qu'après le refus d'ExxonMobil et de ConocoPhillips de permettre à l'État d'acquérir une participation majoritaire dans le cadre de nouveaux accords de concession.
Après la mort de Chávez, auquel succéda Nicolás Maduro en 2013, la chute des prix du pétrole, aggravée par l'imposition de sanctions économiques punitives initiées par le gouvernement démocrate de Barack Obama et intensifiées depuis, a conduit à une contraction dramatique de l'économie vénézuélienne, à une migration massive et à une chute vertigineuse du niveau de vie.
L'intervention américaine s'est intensifiée, notamment par des tentatives de coup d'État, des assassinats et même le débarquement de mercenaires sur les côtes vénézuéliennes. Le gouvernement Trump a cherché à imposer son propre président, le député de droite Juan Guaidó, non élu et largement inconnu, dont le «gouvernement intérimaire» n'a pas eu le soutien populaire et fut seulement capable de détourner des millions de dollars d'aide américaine.
«L’histoire ne se répète pas, mais elle rime souvent.» Le déploiement de flottes étrangères au large des côtes vénézuéliennes, qui a conduit à la proclamation de deux corollaires à la doctrine Monroe à 123 ans d’intervalle, semble confirmer cet adage attribué au célèbre écrivain, humoriste et anti-impérialiste Mark Twain.
Théodore Roosevelt lui, profita de la crise de 1902 pour amender la doctrine Monroe afin de servir les intérêts voraces de l'impérialisme américain, alors en pleine ascension comme puissance mondiale. Le «corollaire» de Trump, tout en faisant écho à la doctrine Roosevelt, est, elle, l'expression de la crise de plus en plus insoluble et de la perte de l’hégémonie mondiale que subit cette même puissance et qu'elle cherche désespérément à surmonter par le militarisme et l'agression.
La Chine a déjà dépassé les États-Unis comme premier partenaire commercial de l'Amérique du Sud et devrait les surpasser dans toute l'Amérique latine et les Caraïbes d'ici 2035. Elle réalise des investissements massifs dans les infrastructures, du nouveau port en eau profonde de Chancay au Pérou au déploiement des réseaux 5G, des investissements que les États-Unis ne peuvent égaler. Parallèlement, l'Union européenne cherche également à s'assurer un accès aux ressources stratégiques de matières premières de la région.
Dans ces conditions, le document de stratégie de sécurité nationale publié par la Maison Blanche le 4 décembre déclare:
Après des années de négligence, les États-Unis réaffirmeront et appliqueront la doctrine Monroe afin de rétablir leur prééminence dans l'hémisphère occidental et de protéger leur territoire ainsi que leur accès aux zones stratégiques de la région. Ils empêcheront leurs concurrents non hémisphériques de déployer des forces ou d'autres capacités menaçantes, ou de posséder ou contrôler des actifs d'importance stratégique vitale dans notre hémisphère. Ce corollaire de la doctrine Monroe de l'administration Trump constitue un rétablissement judicieux et efficace de la puissance et des priorités américaines, conforme à leurs intérêts de sécurité.
La voie tracée par cette nouvelle interprétation de la doctrine Monroe semble, à première vue, relever plus du délire que de «bon sens». Elle représente, plus qu'à aucun autre moment de l'histoire, le chemin assuré vers la guerre. Les objectifs énoncés par le gouvernement Trump ne peuvent être atteints sans conquête militaire ni sans confrontation militaire directe avec la Chine et la Russie, des puissances nucléaires.
Dans le même temps, la campagne menée pour imposer des chaînes néocoloniales à l'Amérique latine provoquera inévitablement une gigantesque explosion de la lutte des classes dans tout l'hémisphère occidental.
Les alternatives n'ont jamais été aussi tranchées. La classe ouvrière doit unir ses luttes par-delà les frontières nationales, dans les Amériques et au-delà, pour mettre fin au capitalisme, faute de quoi ce système moribond entraînera l'humanité dans l'abîme d'une troisième guerre mondiale nucléaire.
(Article paru en anglais le 31 décembre 2025)
