Alors que le conflit américano-européen s'aggrave au sujet du Groenland, Trump et l'UE intensifient leur guerre tarifaire

Le patrouilleur de la marine danoise HDMS Knud Rasmussen dans les eaux groenlandaises près de Nuuk, la capitale du Groenland, le jeudi 15 janvier 2026. [AP Photo/Evgeniy Maloletka]

Les crises politiques majeures engendrent inévitablement des tournants décisifs où émergent des conflits et des questions essentielles longtemps occultés. Le conflit qui oppose l'administration Trump aux puissances impérialistes européennes sur le contrôle du Groenland a atteint ce stade.

Pendant plus d'une décennie, période qui comprend le premier mandat de Trump et le déclenchement d'une guerre commerciale mondiale à son second, les puissances européennes ont réagi aux critiques de Washington en renforçant leur puissance militaire. Elles ont sabré les dépenses sociales de centaines de milliards d'euros, appauvrissant ainsi les travailleurs pour financer les armées européennes et la guerre russo-ukrainienne. Les responsables européens ont appelé à améliorer les relations avec les États-Unis en garantissant une contribution européenne équitable au financement de l'OTAN.

L’exigence de Trump d’une annexion du Groenland après son invasion illégale du Venezuela le 3 janvier pour y kidnapper le président Nicolas Maduro, et ses menaces de bombarder l'Iran pour provoquer un changement de régime, font voler en éclats ce récit. Il est de plus en plus évident que les relations américano-européennes sont au bord de la rupture dans un contexte de guerre commerciale croissante menaçant d’entraîner un conflit potentiellement violent entre puissances de l'OTAN.

La semaine dernière, alors que Trump exigeait le contrôle américain du Groenland – soi-disant pour protéger ses sites stratégiques et ses ressources minières de la Russie et de la Chine – sept pays européens (Allemagne, Finlande, France, Norvège, Pays-Bas, Suède et Royaume-Uni) ont déployé quelques dizaines de soldats sur l'île. L'opération ne représentait aucune menace réelle pour les États-Unis et s'est accompagnée de déclarations de loyauté envers la «sécurité euro-atlantique» et l'OTAN. Mais loin de rassurer, elle a exaspéré le président américain, qui ne recherche pas une alliance mais l'hégémonie mondiale.

Samedi, Trump a dénoncé ce déploiement sur son réseau Truth Social ainsi: «Il s’agit là d’une situation très dangereuse pour la sécurité et la survie de notre planète. Ces pays, qui se livrent à ce jeu très dangereux, ont assumé un degré de risque qui n’est ni tenable ni durable.»

Trump a menacé d'imposer d’autres droits de douane aux pays européens s'opposant à une vente du Groenland à Washington, qui passeraient de 10 à 25 pour cent en l'absence d'accord. S'ajoutant aux droits de douane déjà existants de 10 pour cent sur les produits britanniques et 15 pour cent sur ceux de l'UE, cela pourrait faire s'effondrer les échanges commerciaux entre l'Amérique et l'Europe, les deux plus grands blocs commerciaux du monde, avec des conséquences désastreuses pour l'économie mondiale.

Les menaces de Trump ont suscité la consternation et des condamnations dans les milieux dirigeants européens. Les sept gouvernements ayant participé au déploiement militaire ont publié une déclaration commune avec le Danemark, défendant leur opération et menaçant Trump d'un effondrement des relations américano-européennes.

«En tant que membres de l'OTAN, nous sommes déterminés à renforcer la sécurité arctique, un intérêt transatlantique commun. L'exercice danois pré-coordonné ‘‘Arctic Endurance’’, mené avec nos alliés, répond à cette nécessité. Il n’est une menace pour personne», y dit-on, ajoutant: «Les menaces tarifaires fragilisent les relations transatlantiques et risquent d'entraîner une spirale négative dangereuse. Nous resterons unis et coordonnés dans notre réponse.»

Malgré la «relation privilégiée» de Londres avec Washington et son statut de pays hors de l'UE depuis le Brexit, le Premier ministre britannique Keir Starmer a publié sa propre déclaration critiquant Trump. «Imposer des droits de douane à des alliés pour avoir œuvré à la sécurité collective des alliés de l'OTAN est totalement inacceptable», a-t-il déclaré. «Notre position sur le Groenland est très claire: il fait partie du Royaume du Danemark et son avenir est une question concernant les Groenlandais et les Danois.»

Les responsables de l'UE ont pris plusieurs décisions d'urgence. Le Parlement européen a suspendu les négociations sur l'accord commercial UE-États-Unis. Une réunion des ambassadeurs européens dimanche soir à Bruxelles a imposé un ensemble préétabli de tarifs de rétorsion de 93 milliards d'euros sur les produits américains. Le président du Conseil européen António Costa a annoncé la tenue d'un sommet européen d'urgence en fin de semaine pour discuter de nouvelles mesures.

«Trump n’obtiendra pas l’exemption de droits de douane pour le transit de ses produits américains vers le marché européen», a déclaré Manfred Weber, président de la coalition de droite PPE (Parti populaire européen) au Parlement européen. Se vantant d’avoir «gelé» l’accord commercial UE-États-Unis, Weber a ajouté: «À partir de maintenant, nous ne sommes pas impuissants.»

Weber a ajouté que Berlin pourrait soutenir l'appel d’Emmanuel Macron à invoquer l'instrument anti-coercition (IAC) de l'UE contre les États-Unis. «Toutes les options sont envisagées. C'est une possibilité», a-t-il déclaré. Avec l'IAC, le «bazooka commercial», l'UE peut exclure les firmes américaines des marchés publics européens (dont la défense), de réduire les paiements aux entreprises financières et technologiques américaines pour leurs services en Europe et de suspendre les paiements de droits de propriété intellectuelle aux entreprises américaines.

Une crise mortelle du système capitaliste mondial s’ouvre alors que s'effondrent les traditions et institutions qui pendant des décennies ont déterminé les relations économiques et militaires entre grandes puissances capitalistes. Les travailleurs sont confrontés à l’international au danger de crises commerciales et financières déclenchées par une nouvelle guerre tarifaire. De plus, étant donné la politique étrangère toujours plus agressive de Washington et l'accélération du réarmement en Europe, cette situation pourrait dégénérer en conflit militaire entre principales puissances de l'OTAN.

Washington est bien mieux armé que ses «alliés» européens et peut exploiter la politique étrangère économiquement suicidaire des pouvoirs européens. Ceux-ci se sont joints avec enthousiasme en 2022 à la fomentation par le gouvernement Biden de la guerre contre la Russie en Ukraine. Elles ont ainsi coupé leur accès à l'énergie et aux matières premières russes et eurasiennes et se sont rendues dépendantes d'importations énergétiques américaines plus chères, alors même que Trump leur livrait une guerre commerciale.

Mais les impérialistes européens sont également bien conscients des fortes vulnérabilités de l'impérialisme américain: sa faiblesse industrielle; l'endettement du gouvernement américain, qui émet des billions de dollars de dette du Trésor américain; et sa dépendance du rôle mondial du dollar pour soutenir son marché boursier.

Alors que Pékin s'est détourné du dollar et a constamment réduit ses avoirs en titres du Trésor américain, l'Europe a continué d'accroître les siens. Les institutions financières européennes détiennent plus de 3 000 milliards de dollars de titres du Trésor américain, surtout le Royaume-Uni (865 milliards), la Belgique (466 milliards), le Luxembourg (421 milliards), la France (376 milliards) et l'Irlande (340 milliards). Elles sont donc dans la situation absurde de financer un gouvernement qui leur fait la guerre commerciale et menace de s'emparer de leur territoire.

L'an dernier, de grandes banques européennes comme HSBC, Standard Chartered et BNP Paribas ont cependant rejoint le CIPS (Système de paiements interbancaires transfrontaliers) chinois, leur permettant de financer le commerce international via des swaps de devises, et contournant ainsi le système SWIFT et le dollar. Il y eut aussi des rumeurs croissantes sur des menaces de représailles européennes contre Trump par un abandon du dollar, afin de provoquer une crise de la dette souveraine et un krach financier aux États-Unis.

En décembre, dans un article intitulé «L’Europe est-elle prête à passer à l’acte?», le quotidien indien Economic Times rapportait: «Les dirigeants européens ont commencé à envisager ce que certains qualifient d’‘‘option nucléaire’’: la liquidation massive des titres du Trésor américain détenus par les gouvernements européens.» Le quotidien britannique Express expliquait ainsi cette «option nucléaire»:

Les dirigeants européens envisagent des mesures extrêmes […] visant à provoquer un chaos économique aux États-Unis. Le plan envisagé consisterait à se débarrasser de milliers de milliards de dollars de dette publique américaine détenus par des États européens. Une vente massive et rapide entraînerait probablement un effondrement du dollar, une crise de liquidités généralisée dans le système bancaire et une flambée des coûts d'emprunt. Elle paralyserait également le secteur financier américain plus sévèrement encore que dans la crise de 2008.

Mais ni les projets d’hégémonie et de domination mondiale américaine de Trump ni les plans impérialistes européens de réarmement et de guerre financière mondiale n’apportent quoi que ce soit à la classe ouvrière. Des deux côtés de l'Atlantique, les gouvernements font avancer le militarisme, l’austérité sociale et la répression malgré l'opposition massive de la classe ouvrière. La question cruciale est, et demeure, l'unification de la classe ouvrière dans tous les pays de l'OTAN et à l'international dans une lutte mondiale contre la guerre impérialiste et le système capitaliste.

(Article paru en anglais le 19 janvier 2026)

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