Jeudi dernier, deux événements se sont déroulés simultanément, bien qu'à environ 2 000 miles l'un de l'autre. Le premier à Washington D.C., le second à Caracas. Ensemble, ils constituent une condamnation accablante de la bourgeoisie nationale vénézuélienne et la soumission à l'impérialisme américain de tous ses représentants politiques à la suite de l'invasion criminelle du pays le 3 janvier et de l'enlèvement du président Nicolás Maduro et de son épouse Celia Flores.
Le premier événement fut un spectacle grotesque organisé à la Maison-Blanche, où Maria Corina Machado, la dirigeante de l'opposition d'extrême droite vénézuélienne soutenue par la CIA, venait rendre hommage à l'homme qui avait ordonné l'invasion sanglante de son pays. Dans une démonstration servile et obséquieuse, elle a remis à l’aspirant Führer américain la médaille du prix Nobel de la paix qu'elle avait reçue, soi-disant pour «sa lutte pour parvenir à une transition juste et pacifique de la dictature à la démocratie».
Trump semblait plutôt heureux d'accepter ce bibelot en or 18 carats, encadré d'une déclaration le félicitant pour «promouvoir la paix par la force», une référence apparente au raid des forces spéciales américaines qui a coûté la vie à plus de 100 Vénézuéliens et aux attaques de missiles contre de petits bateaux qui ont tué au moins 100 autres personnes.
Trump s'est plaint à maintes reprises qu'il méritait ce prix, affirmant avoir mis fin à huit guerres, dont certaines n'ont jamais existé et d'autres n'ont jamais cessé. Dans le cas du prix décerné à Machado, il peut sans aucun doute en revendiquer en partie le mérite, vu les flux financiers incessants provenant du National Endowment for Democracy et d'autres agences américaines, qui ont financé les opérations de celle-ci.
L'Institut Nobel de Norvège a publié une déclaration indiquant que si le prix même ne pouvait être transféré la médaille elle, pouvait changer de mains. Un précédent pertinent est celui du prix Nobel de littérature norvégien Knut Hamsun, qui a offert sa médaille au ministre de la Propagande nazi Joseph Goebbels en 1943. Assimiler Trump à la «paix» est à peu la même chose qu’assimiler les grognements de cochon de Goebbels à de la littérature.
Malgré toutes ses flagorneries, notamment sa promesse de privatiser le secteur pétrolier vénézuélien et d'enrichir les entreprises américaines de 1 700 milliards de dollars, Machado est repartie de la Maison-Blanche les mains vides. Elle est sortie par une porte latérale sans escorte, et Trump a publié un bref commentaire sur les réseaux sociaux qualifiant la remise de la médaille de «merveilleux geste de respect mutuel».
Il n'a cependant pas modifié son évaluation antérieure décrivant Machado comme «une femme très gentille» qui ne pouvait pas être installée présidente du Venezuela parce qu'elle ne disposait «pas du respect du pays». Il répétait sans aucun doute une évaluation de la CIA selon laquelle toute tentative de placer au pouvoir une figure aussi largement détestée aurait déclenché une guerre civile.
Une rencontre encore plus révélatrice et politiquement significative se déroulait au Venezuela alors que Machado faisait son pèlerinage à la Maison-Blanche. Delcy Rodríguez, installée comme «présidente intérimaire» du Venezuela après l'enlèvement de Maduro, y accueillait chaleureusement John Ratcliffe, directeur de la Central Intelligence Agency, dans un terminal aéroportuaire près de Caracas. Une visite éclair qui consistait apparemment pour le chef de la CIA à remettre à Rodríguez son ordre de mission.
Selon un responsable américain, Ratcliffe a été envoyé à Caracas pour dire à Rodríguez que «les États-Unis espèrent améliorer leur relation de travail» avec son gouvernement, qui, selon eux, ne devait plus donner «refuge aux adversaires de l'Amérique», en premier lieu la Chine qui a constitué jusque-là pour le pétrole vénézuélien le principal marché non américain, a accordé des prêts et investi dans les infrastructures, et la Russie, qui a investi dans le secteur pétrolier vénézuélien et fourni du matériel militaire.
Le même jour où elle a accueilli le chef de la CIA, un homme qui a joué un rôle central dans l’organisation de l’invasion sanglante du Venezuela et de l’enlèvement de Maduro et de son épouse, Rodríguez a prononcé un discours annuel devant l’Assemblée nationale du pays. Dire qu’elle a tenu un double discours ne rendrait guère justice à son intervention.
D'une part, Rodríguez a répété les mêmes phrases «anti-impérialistes» et nationalistes de gauchede plus en plus creuses qui caractérisent depuis longtemps le gouvernement chaviste (fondé par feu le président Hugo Chávez il y a plus d'un quart de siècle). Elle a dénoncé Washington comme «l'agresseur envahisseur», ajoutant: «Ils ont attaqué, agressé, tué, envahi et kidnappé le président Maduro et la première dame. Il y a une tache sur les relations entre les États-Unis et le Venezuela.»
Néanmoins, cette «tache» serait effacée, a-t-elle déclaré, ajoutant: «N'ayons pas peur de la diplomatie. » Son gouvernement a annoncé son intention de rouvrir son ambassade à Washington, fermée après que la première administration Trump eut lancé en 2019 une opération avortée de changement de régime, centrée sur la reconnaissance de Juan Guaidó, personnalité politique insignifiante, comme président «légitime» du Venezuela. Le département d'État, quant à lui, a envoyé une délégation pour mettre en place un plan de réoccupation du vaste complexe de 27 acres de l'ambassade américaine à Caracas.
La vision de Washington de la «diplomatie » avec le Venezuela a été résumée par Trump qui a menacé qu’il arriverait à Rodríguez «pire qu’à Maduro» si elle ne se conformait pas pleinement aux ordres américains. Étant donné que Maduro est dans une cellule de prison à New York, attendant un procès qui pourrait le condamner à perpétuité, ce commentaire ne peut être interprété que comme une menace de mort. La «présidente par intérim» semble avoir compris le message.
L'annonce la plus substantielle du discours de Rodríguez était celle d’une législation visant à «réformer» la loi sur les hydrocarbures. Celle-ci constitue un point de discorde principal entre le Venezuela, qui possède les plus grandes réserves de pétrole prouvées de la planète, et les conglomérats énergétiques de Washington et des États-Unis. Telle que modifiée sous Chávez en 2001, la loi réaffirmait la souveraineté de l'État sur les ressources pétrolières du pays et exigeait que les sociétés pétrolières étrangères concluent des coentreprises avec la société pétrolière publique PDVSA, dans lesquelles PDVSA détiendrait la majorité des parts. Cette loi a été le catalyseur immédiat d'une tentative de coup d'État soutenue par la CIA en 2002, qui a échoué.
La « réforme » proposée — rédigée sous la menace d'une arme américaine — ouvrirait la porte à des investissements américains et au contrôle effectif du pétrole vénézuélien sous prétexte de développer des champs encore inexploités ou qui manquent d'infrastructures suffisantes.
Lors d'une réunion de dirigeants pétroliers convoquée à la Maison-Blanche le 8 janvier, Trump était absolument ravi à l'idée de piller le pétrole vénézuélien. Les PDG pétroliers, cependant, n'étaient pas aussi optimistes. Darren Woods, le directeur général d'Exxon Mobil, la plus grande compagnie pétrolière américaine, a mécontenté Trump en qualifiant le Venezuela de «non- investissable». Les compagnies pétrolières américaines sont loin d'être convaincues qu'elles peuvent juste retourner dans le pays et revenir sur 50 ans de nationalisation sans provoquer de bouleversements populaires pouvant aboutir à de nouvelles expropriations.
Quelles que soient les perspectives pour un retour des géants américains de l'énergie au Venezuela, Trump a pour l'instant saisi la production pétrolière limitée du pays dans une étreinte de fer, imposée par un blocus naval continu. Il a conclu un accord pour la vente de 500 millions de dollars de brut vénézuélien, la moitié étant distribuée par la société de commerce de matières premières Vitol dont le directeur général a fait un don de 6 millions de dollars à la campagne de réélection de Trump.
Bien qu'il n'y ait pas eu d'indications immédiates de divisions sérieuses au sein du gouvernement chaviste et de son appareil répressif au sujet de la «réforme» pétrolière prévue, il y a eu parmi la base nationaliste de gauche du mouvement chaviste et dans la classe ouvrière vénézuélienne des manifestations d’inquiétude et d’opposition ouverte à la voie suivie par Rodríguez et ses alliés.
Certains sont allés jusqu'à suggérer que les dirigeants actuels de Caracas auraient conspiré avec Washington pour permettre l'enlèvement de Maduro, en ordonnant à l'armée vénézuélienne de ne pas intervenir. Des allégations vigoureusement réfutées par le gouvernement, qui insiste pour dire que la technologie militaire avancée des États-Unis avait paralysé les systèmes de défense aérienne et dépassé la garde de Maduro.
Rodríguez avait joué un rôle de premier plan dans les tentatives de parvenir à un accord négocié avec Washington et avait apparemment impressionné les responsables américains comme quelqu'un avec qui ils pouvaient faire affaire. Néanmoins, Maduro lui-même avait, selon ses propres dires et ceux de Trump, proposé le type de relation subordonnée que sa successeure poursuit aujourd'hui.
Tous deux, comme les autres membres de l'élite au pouvoir à Caracas, ne sont pas partis de convictions «anti-impérialistes» mais bien plutôt d’une détermination à défendre le pouvoir et les privilèges de la bureaucratie chaviste et de son principal constituant, la «boliburguesía», ces couches bourgeoises proches du régime qui se sont enrichies grâce aux contrats gouvernementaux, à la spéculation et aux revenus pétroliers, et l'armée, qui joue un rôle démesuré dans la gouvernance du pays.
Le fiasco du Venezuela est non seulement le produit de l’agression criminelle américaine mais encore du virage à droite du gouvernement chavista et des couches bourgeoises qu'il représente sous la pression implacable de l'impérialisme.
Malgré tous ses discours sur le «socialisme du XXIe siècle» et la «révolution bolivarienne», le chavisme a été dès le départ un mouvement nationaliste et bourgeois. Son programme ne visait pas le renversement révolutionnaire du capitalisme, mais bien plutôt une redistribution limitée des richesses qui dépendait d'une seule matière première d'exportation, le pétrole. Tant que le prix et la demande du pétrole étaient élevés et que son exportation se poursuivait sans entrave, des réformes sociales limitées restaient possibles. Lorsque la demande et les prix ont chuté et que les exportations ont été bloquées par un régime de sanctions unilatérales américaines de plus en plus strictes, on a fait supporter le poids de la crise économique qui s'en est suivie à la classe ouvrière et aux masses opprimées, les couches bourgeoises elles, continuant d’extraire les profits.
Le tournant d'un impérialisme américain en crise vers l'agression militaire à la poursuite d’une nouvelle hégémonie américaine sur l'hémisphère occidental a mis à nu le caractère de classe du mouvement chaviste et plus largement de la «marée rose» latino-américaine à laquelle il est associé.
Si le revirement du gouvernement chaviste s'inscrit dans le cadre d'un mouvement plus large de la bourgeoisie latino-américaine vers la droite, les masses populaires elles, sont poussées vers la gauche par l'aggravation de la crise capitaliste mondiale.
La tentative de l'impérialisme américain d’inverser le cours du XXe siècle et de réimposer le joug colonial à l'Amérique latine ne peut se faire sans mettre le feu à un tonneau de poudre social. La voie à suivre passe par la mobilisation politique indépendante de la classe ouvrière au Venezuela et sur tout le continent, sur la base d'un programme socialiste et internationaliste.
La mise en œuvre de ce programme nécessite des liens très étroits entre les travailleurs d'Amérique latine et des États-Unis – confrontés à la destruction des droits démocratiques et sociaux par une administration et une oligarchie au pouvoir déterminées à imposer une dictature – dans une lutte commune pour mettre fin au capitalisme.
