Le décès d’un travailleur de la construction au Québec expose les conditions meurtrières de cette industrie

Des travailleurs de la construction du Québec manifestent à Montréal durant leur grève de 2017

Un récent communiqué de presse de la CNESST (Commission des normes, de l'équité, de la santé et de la sécurité du travail) en lien avec le décès d’un travailleur sur un chantier à Montréal-Nord en 2023 montre que le gouvernement du Québec ne fera rien pour punir les responsables ni renforcer les mesures de sécurité sur les chantiers de la province.

Le 23 septembre 2023, un travailleur a été tué et deux autres blessés lors d'un effondrement structurel dans le sous-sol d'un immeuble résidentiel de Montréal-Nord. Tout indique que les économies réalisées grâce à des réparations les moins coûteuses possibles ont été payées au prix de la vie d'un travailleur.

À la suite d’un incendie qui s'était déclaré dans l'immeuble du boulevard Rolland en 2022, le propriétaire de l'immeuble avait reçu une indemnité d'assurance destinée au nettoyage et à la démolition après la catastrophe. Mais, au lieu d'employer des professionnels qualifiés, le mandat pour les travaux à haut risque dans le sous-sol a été confié à un intermédiaire non enregistré, qui a recruté des travailleurs immigrés particulièrement vulnérables, car non formés.

Les travailleurs avaient été chargés de démolir deux murs porteurs en blocs de béton, ce qui a provoqué la chute de dalles alvéolaires préfabriquées sur eux. Selon le rapport de la CNESST, les cinq travailleurs présents n'avaient reçu aucune directive ni méthode de travail spécifique. Ils manipulaient des débris de toutes sortes à mains nues, ne portaient ni lunettes de protection ni casque de sécurité et la majorité d'entre eux n'avaient pas de bottes de sécurité. Le travailleur décédé et l'un des travailleurs blessés ne parlaient ni anglais ni français.

Le chantier faisait partie d'un projet de reconstruction après incendie financé par un assureur, supervisé par le propriétaire Chola Empire et réalisé par une chaîne de sous-traitants. L'identité des travailleurs n'a pas été divulguée. Les deux personnes directement responsables, M. A, qui a recruté et embauché les travailleurs, et M. B, le propriétaire de l'immeuble qui a confié le mandat à M. A, restent également anonymes dans le rapport.

Le communiqué de presse de la CNESST sur l'incident brouille les responsabilités et formule des recommandations symboliques, tandis que les employeurs et les chaînes de sous-traitance responsables du décès restent impunis. Une suspension provisoire a été ordonnée, exigeant «une attestation de l'intégrité structurelle du bâtiment par un ingénieur» et la présentation d'une «procédure de travail visant à sécuriser les lieux» avant la reprise des travaux. Les conclusions de l'enquête seront transmises aux associations d'employeurs et aux organisations d'immigrants, et l'affaire sera classée.

La réaction de la population face à de tels incidents est bien sûr la colère et le souhait de voir l'entrepreneur et le propriétaire du site punis. Mais, même s'il y avait d'autres poursuites pénales, le processus judiciaire habituel est bien établi pour protéger le «droit» des employeurs à faire du profit en jetant les mesures de sécurité aux poubelles.

Les amendes sont modestes par rapport aux revenus des entreprises, les mesures coercitives visant l'employeur ou le sous-traitant sont limitées, et les accusations souvent abandonnées ou négociées. Lorsque des poursuites civiles sont intentées, elles traînent pendant des années. Pendant ce temps les propriétaires, les entrepreneurs principaux, les assureurs ou les recruteurs qui ont tiré profit des travaux peuvent continuer leurs pratiques.

Il n’est pas clair si les travailleurs immigrants impliqués dans la catastrophe faisaient partie du programme des travailleurs étrangers temporaires ou TET. Ce programme rend les travailleurs immigrants extrêmement vulnérables face à l'exploitation et au travail dangereux, car leur visa est lié à un employeur unique. Ainsi, ils ne peuvent dénoncer les pratiques dangereuses ou toute forme d’exploitation, car un congédiement les forcerait à perdre leur visa temporaire.

Cependant, un survol des conditions de travail et des décès liés au travail montre que c’est l’ensemble de la classe ouvrière qui est touchée, que ce soit au pays ou internationalement.

Au Canada, c’est le secteur de la construction qui est le plus meurtrier en termes de volume, représentant environ 20% de tous les décès sur les lieux de travail. Au Québec, la CNESST a fait état de 68 décès en 2024, soit 28% des décès totaux alors que l’industrie de la construction ne représente que 7% des emplois.

Certains rares reportages dans les grands médias montrent que les « accidents » mortels sont réguliers.

En août 2024, le Journal de Montréal rapportait une hausse significative des décès sur les chantiers, soit 18 décès entre fin avril et début août 2024 sur les chantiers de construction de la province.

En août 2025, le Journal de Montréal rapportait au moins 7 décès sur les chantiers dans les trois mois précédents, dont un nombre record de signaleurs routiers. Parmi ces décès, une jeune ukrainienne, Yuliia Yahroniuk, ayant fui la guerre de l’OTAN contre la Russie, menée par Washington avec le soutien d’Ottawa.

En novembre 2025, Frédéric Brière, père de trois enfants, est décédé sur un chantier de Montréal suite à une chute. Peu de temps avant, il avait confié à sa conjointe qu’il ne voulait plus retourner sur ce chantier par crainte d’y laisser sa peau. Sa conjointe a affirmé: «La veille il était sur ce chantier, sur une verrière, puis il dit avoir glissé plusieurs fois. Il a failli tomber en bas avec la neige, la glace et l’eau. Il n’avait aucun point d’appui. Il a eu peur».

Soulignons ces autres décès également :

  • 21 mai 2025: un travailleur de 31 ans a été tué et trois autres ont été blessés après l'effondrement d'un mur de soutènement sur le chantier d'un projet résidentiel et hôtelier (Blainville, Québec).
  • Juillet 2025: un ouvrier du bâtiment travaillant sur un toit à faible pente est décédé après une chute de 7 mètres (Colombie-Britannique).
  • Août 2025: un travailleur a été tué alors qu'il détachait des chaînes d'une chargeuse-pelleteuse (Colombie-Britannique).
  • 17 novembre 2025: un technicien de 25 ans est décédé après être tombé d'une tour cellulaire à Riverview (Nouveau-Brunswick).

Partout dans le monde, les accidents de travail mortels sont légion. En Australie, le secteur de la construction est le troisième secteur le plus meurtrier, avec 82 décès entre 2023 et 2024. Dans une station de ski suisse, l'utilisation de plastique polyuréthane bon marché dans l'isolation a causé 40 décès et blessé gravement plus de 119 personnes dans un incendie dévastateur.

Quant aux syndicats, ils se contentent de remarques formelles lorsque des morts surviennent, mais sèment l’illusion que le gouvernement et les entreprises elles-mêmes prendront les mesures appropriées pour éviter les morts, alors que cette vague de décès montre que c’est tout le contraire.

«Les employeurs doivent mieux prévoir, planifier les tâches ainsi que les bons équipements. Ça arrive des accidents, mais il y a plein d’affaires [évitables] si on prévoit bien», avait dit le représentant à la prévention pour la CSN-Construction, Pierre-Olivier Parent en 2025.

En fait, le patronat et les gouvernements sont directement responsables des conditions dangereuses et de la hausse des accidents au travail. En plus des coupes en entreprise dans les éléments de sécurité, le gouvernement du Québec a amorcé une déréglementation de l’industrie de la construction ces dernières années en coupant dans la formation, dont celle des grutiers en 2018, et en ouvrant la voie au décloisonnement des métiers lors des négociations de 2024 avec le projet de loi 51. Cela permet à divers travailleurs d’effectuer des tâches dites «connexes» et de «courte durée», autrefois exclusives à certains corps de métier. Le tout avec la pleine collaboration des bureaucraties syndicales.

La récurrence et même l’augmentation des mutilations et des décès sur les chantiers soulignent à quel point l’activité économique est subordonnée au profit privé. Pour la classe dirigeante, ces décès tout à fait évitables sont vus comme le coût de faire des affaires. Ils font partie d’un assaut plus large sur les conditions de travail et les services publics visant à transférer tout le poids de la crise capitaliste sur le dos des travailleurs.

Les travailleurs ne peuvent compter que sur eux-mêmes, et leurs frères et sœurs de classe en Amérique du Nord et outremer, pour défendre leurs conditions de vie et de travail. Pour mobiliser leur force sociale collective dans la lutte pour des emplois sécuritaires et bien payés, ils doivent former des comités de la base, complètement indépendants des syndicats procapitalistes. Une telle mobilisation doit viser la source de la surexploitation et des décès au travail: le système capitaliste même.

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