À Davos, Merz appelle à une politique de grande puissance européenne sous direction allemande

Le chancelier allemand Friedrich Merz s’exprime lors de la réunion annuelle du Forum économique mondial à Davos, en Suisse, le jeudi 22 janvier 2026. [AP Photo/Markus Schreiber]

Le discours du chancelier allemand Friedrich Merz au Forum économique mondial de cette année à Davos, fut une diatribe agressive en faveur d’une politique de grande puissance européenne sous leadership allemand. Son intervention présentait un programme à peine voilé de militarisme, de réarmement et de nationalisme économique qui s’inscrit pleinement dans la tradition des fantasmes de puissance mondiale allemands à la veille de la Première et de la Seconde Guerres mondiale.

Merz a articulé l’ensemble de son discours autour du leitmotiv d’une nouvelle ère de « rivalité entre grandes puissances ». Selon lui, le monde est façonné par l’invasion russe de l’Ukraine — une invasion qui, en réalité, avait été provoquée par l’encerclement anti-russe de l’OTAN —, par la montée en puissance de la Chine, et par les États-Unis, dont la « position de leader mondial est remise en cause et qui réagissent en remodelant radicalement leur politique étrangère et de sécurité ».

Cette formulation vise délibérément à blanchir le déchaînement de plus en plus violent de l’impérialisme américain, qui tente de compenser son déclin économique historique par une force toujours plus brutale. Rien qu’au début de cette année, Washington a attaqué le Venezuela et enlevé son président élu, Nicolás Maduro. Cela a été suivi de menaces ouvertes de frappes militaires contre l’Iran et de l’annonce de projets visant à placer le Groenland sous contrôle américain.

Dans le même temps, le chancelier a clairement indiqué que la classe dirigeante est pleinement consciente des conséquences de sa politique. À un moment clé de son discours, Merz a déclaré : «Un monde où seule la puissance compte est un endroit dangereux. D’abord pour les petits États, puis pour les puissances moyennes, et finalement pour les grandes puissances. » Il a poursuivi : «Au XXe siècle, mon pays, l’Allemagne, a suivi cette voie jusqu’à sa fin amère. Il a entraîné le monde dans un abîme noir. »

Pourtant, cet « abîme » de la guerre mondiale et des crimes barbares ne dissuade pas la classe dirigeante de s'engager une nouvelle fois dans cette voie. Au contraire, l'ensemble du discours de Merz a clairement montré que l'Allemagne, plus que tout autre pays, répond à la crise historique du capitalisme et à l'effondrement violent de l'ordre international par une offensive agressive de réarmement et de préparatifs de guerre.

«Ce nouveau monde de grandes puissances se construit sur le pouvoir, sur la force et, le cas échéant, sur la violence. Ce n’est pas un endroit confortable», a déclaré Merz. Mais il a ajouté : «Nous n’avons pas à accepter cette nouvelle réalité comme une fatalité. Nous ne sommes pas à la merci de ce nouvel ordre mondial» — entendant par là rien d’autre qu’une décision consciente en faveur de la militarisation et des préparatifs de guerre.

Particulièrement révélateur dans ce contexte fut l’éloge explicite de Merz envers le Premier ministre canadien Mark Carney, qui avait précédemment déclaré à Davos: «Nous ne devons plus seulement compter sur la force de nos valeurs. Nous devons aussi reconnaître la valeur de notre puissance.» Merz a répondu sans équivoque: «Je partage ce point de vue.» Il a ensuite précisé ce que cela signifiait concrètement.

Concernant le Groenland, Merz a souligné que l’Allemagne et l’Europe sont prêtes à défendre agressivement leurs intérêts à l’avenir — non seulement contre la Russie, mais aussi contre les États-Unis. Tout en saluant l’abandon temporaire par Donald Trump d’une annexion directe, il a ajouté avec insistance: «Toute menace d’acquisition de territoire européen par la force serait inacceptable.» Il a émis un avertissement similaire concernant d’éventuels tarifs américains: «S’ils sont mis en place, la réponse de l’Europe serait unie, calme, mesurée et ferme.»

Ce langage est marqué par une certaine retenue tactique. Tant que l'Europe a besoin de temps pour se réarmer massivement et reste dépendante du soutien américain dans la guerre menée par l'OTAN contre la Russie en Ukraine, Merz cherche à éviter une confrontation ouverte avec Washington. Mais il ne laisse aucun doute sur l'objectif stratégique: la transformation de l'Europe en grande puissance militaire indépendante sous direction allemande.

«À l’ère nouvelle des grandes puissances, l’Europe doit se tenir résolument et souverainement unie», a déclaré Merz. Au sommet de l’OTAN de l’an dernier à La Haye, les conditions matérielles de cette orientation avaient déjà été posées. «L’Europe investira des centaines de milliards d’euros dans sa sécurité.» L’Allemagne elle-même, a-t-il souligné, «investit massivement dans sa propre sécurité» tout en travaillant à améliorer «la compétitivité de nos économies».

Merz a ensuite articulé la version germano-européenne de la politique fasciste «Rendre sa grandeur à l'Amérique [Make America Great Again]» de Donald Trump. Il a déclaré:

Premièrement, l’Allemagne doit retrouver sa force économique. Deuxièmement, nous voulons faire à nouveau de l’Europe un acteur clé — dans la politique mondiale, sur le plan économique et surtout en matière de défense. Nous devons être capables de nous défendre — et nous devons le faire rapidement.

Ces objectifs sont complémentaires. La compétitivité économique et la capacité à façonner la politique mondiale sont les deux faces d’une même médaille. L’Allemagne ne peut montrer la voie en Europe que si elle est économiquement forte. Et l’influence géopolitique de l’Europe ainsi que notre capacité de défense dépendent largement de l’élan économique du continent.

Concrètement, cela signifie que la classe ouvrière devra payer de toutes les manières possibles les ambitions de grande puissance de l'Allemagne, qui aspire à dominer le monde. Elle servira de chair à canon sur les champs de bataille, subira les coupes sociales, la baisse des salaires et la destruction des droits démocratiques. C'est ce que Merz entend par «compétitivité économique» et « élan ».

Merz s’est vanté que le gouvernement avait décidé dès le début de son mandat «d’augmenter les dépenses de défense de l’Allemagne jusqu’à cinq pour cent du PIB». Une telle augmentation représente un transfert massif de ressources sociales vers l’armée, l’industrie de l’armement et l’appareil sécuritaire — au détriment de l’éducation, de la santé et des services sociaux. L’ampleur du réarmement et des préparatifs de guerre n’est comparable qu’au déchaînement du militarisme allemand à la veille des deux guerres mondiales. «Renforcer nos capacités militaires, c’est affirmer notre souveraineté», a déclaré Merz sans détour.

L’étendue de ces plans est soulignée par la une actuelle de Der Spiegel intitulée «Donald, ça suffit: Ce que l’Europe doit faire pour contrer la soif de pouvoir de Trump». On y discute ouvertement d’avions de combat modernes, de sociétés européennes de cartes de crédit et d’IA, et même d’une «dissuasion nucléaire commune crédible».

Le magazine reconnaît également ouvertement que la rupture de l'alliance transatlantique intensifie les tensions entre les puissances impérialistes européennes mêmes. Der Spiegel rend compte de la résistance en France à la participation allemande aux armes nucléaires françaises et conclut qu'il n'y a «qu'une seule véritable alternative: une coalition de volontaires sous la direction de l'Allemagne qui construit sa propre force nucléaire et protège ainsi le continent».

Si les auteurs soulignent que l'Allemagne est tenue par des traités internationaux tels que le Traité de non-prolifération nucléaire et l'Accord deux plus quatre de rester non nucléaire, et que l'armement nucléaire allemand déclencherait une spirale nucléaire, ils ajoutent de manière provocante que «l'inaction» rendrait l'Europe «vulnérable au chantage». En d'autres termes: une fois A dit, B doit suivre – en fin de compte, il n'y avait pas d'alternative à la bombe allemande.

Cette orientation agressive de la politique de grande puissance germano-européenne, sans aucun tabou, est soutenue non seulement par les partis au pouvoir CDU/CSU et SPD, et par l’AfD fasciste, mais aussi par des partis parlementaires qui se présentent comme «de gauche» ou «progressistes». Le chef du Parti de gauche, Jan van Aken, a appelé à une «résistance déterminée» de l’Europe après les menaces de Trump et a demandé des consulats communs de l’UE au Groenland. Le président des Verts, Felix Banaszak, a exigé une «réponse très robuste» de Merz et a déclaré que «le temps de l’auto-diminution doit être révolu». Ces partis s’inscrivent pleinement dans la politique de grande puissance germano-européenne.

Le discours de Merz à Davos confirme ce que le World Socialist Web Site analyse depuis longtemps — et ce que les dirigeants politiques de l’oligarchie au pouvoir déclarent désormais eux-mêmes plus ou moins ouvertement: le système capitaliste mondial est entré dans une nouvelle phase de crise explosive. Le retour de la rivalité ouverte entre grandes puissances est inséparable du militarisme, de l’autoritarisme et de la dévastation sociale.

Il n'y a qu'un seul moyen de mettre fin à cette folie: l'unification internationale de la classe ouvrière – en Europe, aux États-Unis et dans le monde entier – sur la base d'une perspective socialiste révolutionnaire. C'est pour cette perspective que luttent le Sozialistische Gleichheitspartei (Parti de l’égalité socialiste) et le Comité international de la Quatrième Internationale.

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