Après quatre jours de discussions à Paris entre l'équipe du président français Emmanuel Macron et les représentants des partis politiques de Nouvelle-Calédonie, un nouveau document, l'accord Élysée-Oudinot, qui propose de tracer un nouvel avenir constitutionnel pour la colonie du Pacifique, a été signé le 19 janvier.
Les discussions ont réuni Macron, la ministre des Outre-mer Naïma Moutchou et les dirigeants de cinq partis du Congrès de Nouvelle-Calédonie : Le Rassemblement-Les Républicains et Loyalistes, pro-français ; Calédonie ensemble ; L’Eveil océanien ; et deux groupes « modérés » pro-indépendantistes de l'Union nationale pour l'Indépendance (UNI). Ces derniers ont récemment officialisé leur rupture avec le Front de libération nationale kanak et socialiste (FLNKS), la principale fédération.
Lors de la cérémonie de signature, Macron a exprimé sa « gratitude » envers les participants pour leur sens du « compromis » et leur « responsabilité ». Il a salué leur «courage » face aux « menaces inacceptables » dont certains auraient été victimes sur les réseaux sociaux, avertissant que les auteurs de ces messages seraient poursuivis en justice.
Macron a convoqué ce sommet afin de sortir de l'impasse concernant le projet d'accord de Bougival, signé à Paris en juillet 2025 et publié au Journal officiel par le gouvernement français en septembre. Selon le communiqué officiel de l'accord Élysée-Oudinot, celui-ci a pour objet de « compléter » et de « préciser » le texte de Bougival.
Le FLNKS a initialement boycotté les pourparlers, mais sa demande tardive de participer à distance a été rejetée. Lors d'une conférence extraordinaire en août 2025, le FLNKS a rejeté le document de Bougival, estimant qu'il offrait « l'appât de l'indépendance » mais pas la pleine souveraineté. Avant les dernières négociations, le président du FLNKS, Christian Tein, avait déclaré : « Paris est sourd et ne connaît que le rapport de force, c’est pour cela que nous n’irons pas à la réunion. »
Les responsables de Macron ont insisté pour que le processus se poursuive malgré l'absence du FLNKS, affirmant que si un accord pouvait être conclu, il représenterait 75 % du Congrès de Nouvelle-Calédonie. Moutchou a dénoncé sans détour le FLNKS, déclarant à l'Assemblée nationale française : « Personne n'a de droit de veto sur le territoire de la Nouvelle-Calédonie. »
Les négociations controversées sur ces deux accords ont fait suite au soulèvement de sept mois mené en 2024 par la jeunesse autochtone kanak contre la domination coloniale française. Les émeutes généralisées ont fait 15 morts, principalement tués par les gendarmes français, 6 716 personnes placées en garde à vue et des dégâts estimés à 2,2 milliards d'euros. Alimentée par les inégalités sociales, le chômage et le désespoir économique, la rébellion a poussé les jeunes marginalisés à entrer en conflit non seulement avec l'oppression coloniale, mais aussi avec l'establishment politique du territoire, y compris les partis officiels kanaks indépendantistes.
L'élite dirigeante française n'avait pas l'intention de relâcher son emprise de plus de 170 ans sur cette possession coloniale stratégiquement importante, surtout dans un contexte de rivalités inter-impérialistes croissantes et de militarisation de la région indo-pacifique menée par les États-Unis en vue d'une guerre contre la Chine.
En vertu de l'accord de Bougival, la France conservait le contrôle de la police, des tribunaux, de la monnaie et de la défense, mais de nouvelles structures faisaient appel à une couche plus large de l'élite politique indigène afin de protéger le système établi contre de nouvelles révoltes sociales.
Bougival proposait la création d'un « État de Nouvelle-Calédonie » dans le cadre de la Constitution française, avec une « nationalité » néo-calédonienne et le transfert de pouvoirs limités à l'administration territoriale. Mais surtout, la Nouvelle-Calédonie devait rester ancrée dans les intérêts stratégiques français dans le Pacifique, notamment la base militaire française sur l'île principale et l'engagement de la France dans la préparation à la guerre menée par les États-Unis.
L'accord Élysée-Oudinot reprend le modèle du projet de Bougival et des mesures de stabilisation précédentes mises en place par Macron après le soulèvement. Derrière la formulation constitutionnelle, l'ordre socio-économique capitaliste, y compris un marché du travail discriminatoire à l'égard des Kanaks autochtones et des inégalités sociales extrêmes, reste fermement en place. La France peut convertir des prêts d'un milliard d'euros en subventions, mais cela restera insuffisant pour atténuer l'effondrement économique, le chômage élevé, la destruction des commerces et entreprises et les coûts sociaux liés aux troubles.
Le transfert de compétences limitées de la France à l'administration territoriale nécessitera l'adoption d'une nouvelle loi constitutionnelle par le Parlement français, suivie d'une consultation des électeurs de nationalité calédonienne et d'une loi organique au cours du second semestre de cette année.
Les élections provinciales cruciales, reportées à trois reprises depuis 2024, seront une nouvelle fois reprogrammées au dernier trimestre 2026. Le « déblocage » des listes électorales provinciales restreintes afin d'accorder le droit de vote aux résidents arrivés plus tardivement dans la colonie – question qui a déclenché le soulèvement kanak – se poursuivra après la consultation de ratification.
L'accord Élysée-Oudinot a répondu à une demande clé du bloc loyaliste anti-indépendantiste, ouvrant la voie à un renforcement des pouvoirs financiers et administratifs des trois provinces. L'accord stipule qu'il « peut prévoir une nouvelle répartition des compétences entre les institutions calédoniennes pour favoriser l'attractivité économique. », ce qui devrait favoriser la capitale Nouméa, plus aisée.
L'accord déclare que les signataires « réaffirment leur attachement aux principes de reconnaissance de l'identité kanak» afin de consolider une « identité commune » forte. Il s'agit là d'une tentative évidente de masquer l'oppression de la classe ouvrière et de la jeunesse. Son objectif est d'impliquer une couche plus large de l'élite politique kanak et locale dans l'administration et le maintien du statu quo.
Une déclaration distincte a été consacrée aux questions économiques et au soutien à l'industrie du nickel, secteur essentiel mais en déclin. Elle a réaffirmé « que seule une situation institutionnelle stable offrant des perspectives à long terme pour la Nouvelle-Calédonie permettra une croissance économique durable, un retour à l'équilibre des finances publiques en Nouvelle-Calédonie et de nouvelles opportunités pour tous les acteurs économiques et sociaux ».
En d'autres termes, pour préserver les actifs stratégiques vitaux, dont la reconstruction et le soutien du secteur du nickel, il faut mettre en œuvre un programme anti-ouvrier de rigueur budgétaire et de réformes structurelles. Selon une analyse réalisée par Islands Business, ce plan devrait nécessiter « des suppressions d'emplois dans le secteur public, la restructuration des entreprises publiques et la réduction des prestations sociales, soit une politique d'austérité qui touchera les membres les plus vulnérables de la communauté et risque d'aggraver les conflits sociaux ».
En conséquence, Élysée-Oudinot sera imposé sous une surveillance policière et militaire intense et continue. Actuellement, 15 escadrons de gendarmes mobiles français sont déployés dans les îles, aux côtés de 1 200 gendarmes et policiers locaux. Selon le commandant de la gendarmerie nationale, le général François Haouchine, cinq autres escadrons de gendarmerie mobile sont en permanence en état d'alerte, « prêts à être déployés en Nouvelle-Calédonie en cas d'urgence ou de nécessité ».
Le FLNKS continue d'insister, du moins publiquement, sur le fait que les solutions politiques doivent être trouvées « non pas à Paris, mais ici, en Nouvelle-Calédonie ». Dans un communiqué publié mercredi, il a rejeté « sans équivoque » le document Élysée-Oudinot, affirmant qu'il avait été signé « sans les peuples autochtones » de Nouvelle-Calédonie. La déclaration condamnait en outre l'« adoption forcée » de l'accord, jugée incompatible avec ce que le FNKLS considère comme la « voie de la décolonisation » de la Kanaky.
En réalité, la tentative ratée du FLNKS, à la dernière minute, de participer aux négociations de Paris a révélé son véritable rôle – ainsi que celui de ses ramifications au sein de l'UNI – en tant que force nationaliste petite-bourgeoise manœuvrant pour maximiser sa part du pouvoir étatique et économique dans un contexte de crise économique aiguë. Ce n’est pas un instrument d'émancipation de la classe ouvrière.
Une indépendance officielle de la Nouvelle-Calédonie, même si elle pourrait renforcer le statut et les privilèges d'une partie de l'élite du territoire, ne résoudrait aucun des problèmes auxquels sont confrontés la classe ouvrière et la population rurale pauvre. À l'instar d'autres pays insulaires fragiles du Pacifique, elle resterait lourdement endettée et sous le contrôle de la France et d'autres puissances impérialistes.
La classe ouvrière de la colonie doit établir son indépendance politique vis-à-vis de tous les partis bourgeois – nationalistes et loyalistes – et doit relier sa lutte à celle des travailleurs de la France métropolitaine et du Pacifique au sens large. Seul un programme socialiste qui unit les travailleurs au-delà des frontières peut s'opposer à la domination et au pillage impérialistes, et lutter contre le chômage et l'effondrement des infrastructures sociales.
