François Legault et le virage prononcé à droite de la politique québécoise

Le premier ministre démissionnaire du Québec, François Legault [Photo by LouisRoyQc / CC BY 4.0]

Le premier ministre du Québec, François Legault, a annoncé sa démission lors d’une conférence de presse le 14 janvier dernier, alors que son gouvernement ultra-conservateur de la Coalition Avenir Québec (CAQ) traverse une profonde crise politique. Cette démission marque la fin du règne du fondateur et principal dirigeant d’un parti qui a servi, depuis son arrivée au pouvoir en 2018, d’instrument central pour faire basculer la politique québécoise loin vers la droite.

Représentant farouche de la grande entreprise, Legault a poursuivi et intensifié le programme de transfert des richesses sociales du bas vers le haut mis en œuvre par les gouvernements libéraux et péquistes précédents. Toutefois, son passage au pouvoir aura surtout été caractérisé par la promotion d’un nationalisme de droite agressif, résumé par le slogan «Québec d’abord», et d’un chauvinisme anti-immigrant d’extrême-droite.

Cette orientation n’est pas propre à la CAQ. À l’échelle internationale, les classes dirigeantes recourent de plus en plus au nationalisme et à la xénophobie pour diviser la classe ouvrière dans un contexte de résurgence de la lutte des classes. Que ce soit l’administration fasciste de Donald Trump aux États-Unis, le gouvernement d’extrême-droite de Giorgia Meloni en Italie ou la montée de l’AfD pro-nazie en Allemagne, l’épouvantail de l’immigration est constamment agité pour alimenter la réaction et renforcer l’appareil répressif de l’État capitaliste.

À l’instar du gouvernement fédéral de Mark Carney et de l’ensemble de l’élite canadienne, Legault a réagi au second mandat de Trump en intensifiant son programme de guerre de classe, ou ce qu’il a lui-même qualifié de «traitement choc»: attaque contre le droit de grève, privatisation accrue des services publics, investissements massifs dans les grandes entreprises et promotion du secteur militaire pour en faire une industrie en croissance au Québec.

Pendant ce temps, Legault a continué de faire des immigrants les boucs émissaires des problèmes sociaux aggravés par ses politiques d’austérité capitaliste, y compris la crise du logement, la stagnation économique et l’état lamentable des services publics.

Malgré sa fidélité aux intérêts patronaux, le gouvernement Legault est progressivement devenu un fardeau pour une partie de la bourgeoisie québécoise. Une série de fiascos financiers – Northvolt, Lion électrique, SAAQclic – combinée à la baisse de la cote de crédit du Québec par l’agence S&P Global, a miné la crédibilité économique de la CAQ.

L’élite dirigeante s’est également plaint que Legault n’a pas suffisamment réduit la «taille de l’État», c’est-à-dire imposé des coupes encore plus sévères dans les dépenses sociales. Elle a su exploiter la colère populaire grandissante contre la CAQ pour pousser Legault vers la sortie.

Avec la démission du fondateur et seul véritable leader du parti, et le départ récent de plusieurs ministres de premier plan pressentis pour lui succéder, notamment Genviève Guilbault et Sonia LeBel, la CAQ est aujourd’hui en voie d’effondrement, au point où elle pourrait disparaître de la carte aux prochaines élections provinciales.

Sans surprise, les milieux patronaux et l’establishment politique dans son ensemble ont salué l’«héritage» de Legault dans la défense du «Québec», c’est-à-dire du capitalisme québécois. Cette reconnaissance est venue autant des fédéralistes libéraux que des souverainistes du Parti québécois (PQ) et du parti se disant «de gauche», Québec solidaire (QS). La réaction la plus révélatrice a été celle du Journal de Montréal et de son chroniqueur d’extrême droite Richard Martineau, qui a remercié Legault d’avoir «gardé la flamme nationaliste allumée» dans une conjoncture difficile.

Dans son discours d’adieu, Legault a réaffirmé l’importance que son gouvernement a accordée à la promotion du nationalisme québécois. «Les Québécois doivent être beaucoup plus vigilants pour l’avenir de leur nation, pour l’avenir du français», a-t-il dit, en ajoutant: «Le Québec forme une nation qui sera toujours vulnérable en Amérique du Nord. On n’a pas à être gênés de protéger notre langue, notre culture et nos valeurs. Soyons fiers d’être Québécois, soyons fiers de notre nation».

La CAQ: instrument du virage à droite de l’élite dirigeante

Ancien homme d’affaires et cofondateur d’Air Transat, Legault a été recruté en politique en 1998 par l’ex-premier ministre péquiste Lucien Bouchard dans la foulée de l’échec du deuxième référendum québécois sur l’indépendance de 1995.

À cette époque, Bouchard avait lancé, en collaboration avec les appareils syndicaux, sa campagne pour le «déficit zéro», c’est-à-dire l’élimination du déficit à travers des coupures sociales massives. Bouchard voulait ainsi créer les conditions pour un éventuel nouveau référendum en prouvant au capital financier international qu’un Québec indépendant serait économiquement compétitif et un allié capitaliste fiable.

Legault a été fortement influencé par le Manifeste pour un Québec lucide, publié en 2005 sous l’impulsion de son mentor Bouchard. Ce document appelait fédéralistes et souverainistes à mettre temporairement de côté le débat constitutionnel afin d’attaquer plus frontalement les acquis sociaux de la classe ouvrière et ce qui subsistait de l’État-providence.

Après avoir occupé des postes ministériels clés pour le PQ, Legault a quitté temporairement la politique en 2009 afin de préparer, avec l’appui de puissants intérêts économiques, dont ceux de son collaborateur, le milliardaire Charles Sirois, la création de la CAQ. Le projet était clair: offrir à l’élite dirigeante un nouvel instrument politique capable d’intensifier le virage à droite, alors que le PQ et les libéraux, les deux partis traditionnels de la classe dirigeante, avaient perdu énormément d’appui populaire après des décennies de politiques anti-ouvrières.

Lancée en 2011, la CAQ s’est présentée comme une troisième voie «nationaliste-autonomiste» et conservatrice. Elle a absorbé l’Action démocratique du Québec (ADQ) anciennement dirigée par Mario Dumont, un parti populiste de droite qui avait instigué la campagne raciste sur les «accommodements raisonnables» en 2007.

Nationalisme et chauvinisme

Après quelques années à l’opposition, la CAQ a pris le pouvoir en 2018. Son nationalisme de droite lui a valu une comparaison méritée avec l’Union nationale de l’ultra-conservateur et anti-communiste notoire Maurice Duplessis, qui a dirigé le Québec pendant près de 20 ans entre 1936 et sa mort en 1959.

Legault a fait du chauvinisme anti-immigrant la pierre angulaire de toute son activité. Avec le PQ, il a régulièrement dénoncé l’immigration comme une menace à la survie de la nation québécoise dans une version québécoise de la théorie fasciste du «Grand remplacement».

Legault a répété que la promotion du nationalisme par la CAQ était nécessaire pour maintenir la «cohésion sociale», c’est-à-dire détourner l’opposition sociale montante dans une direction réactionnaire et maintenir l’emprise idéologique et politique de l’élite dirigeante sur la classe ouvrière.

En 2019, la CAQ a fait adopter son infâme loi 21. Sous le prétexte frauduleux de la «laïcité», cette loi raciste cible les minorités religieuses, en particulier les musulmans, en interdisant le port de signes religieux pour certaines catégories de travailleurs, tout en préservant les symboles chrétiens affichés dans les établissements étatiques.

Toujours dans le but de renforcer l’emprise idéologique nationaliste de la bourgeoisie sur la classe ouvrière, Legault a passé la loi 96 coercitive afin de renforcer la prédominance du français dans la sphère publique, pour en faire la «seule langue commune» au Québec. En plus de servir à attacher les travailleurs à l’establishment québécois, la promotion du français est une forme de politique identitaire qui vise à assurer à la bourgeoisie et à la petite-bourgeoisie québécoises francophones des postes lucratifs au sein des entreprises et de l’État.

La pandémie de COVID-19 a révélé de manière particulièrement brutale la nature de classe du gouvernement Legault. Comme ailleurs, la priorité a été donnée aux profits plutôt qu’aux vies humaines. La négligence criminelle du gouvernement, combinée au sous-financement chronique du système de santé, a contribué à faire du Québec l’un des endroits les plus durement touchés en termes de décès par habitant en Amérique du Nord. Pour détourner l’attention de cette gestion désastreuse, Legault a intensifié l’agitation pour la fermeture de la frontière entre le Québec et les États-Unis (notamment le chemin Roxham).

L’ensemble des partis officiels, qui craignent avant tout que l’opposition ouvrière au capitalisme échappe au contrôle des appareils syndicaux et au cadre national, ont soit ouvertement appuyé ces politiques chauvines ou s’y sont adaptés.

Une compétition toxique s’est établie entre la CAQ et le PQ pour savoir qui ira le plus loin dans sa dénonciation des immigrants. Québec solidaire, pour sa part, a joué un rôle clé pour légitimer ces politiques en soulignant qu’elles n’avaient rien à voir avec les attaques similaires contre les immigrants appliquées par des gouvernements d’extrême-droite ailleurs au monde.

Pendant ce temps, la CAQ menait une offensive soutenue contre les conditions de vie de la classe ouvrière. Grâce à la collaboration des syndicats, le gouvernement a imposé à deux reprises des conventions collectives remplies de reculs à 600.000 travailleurs du secteur public, tout en maintenant le sous-financement des services publics. Legault a couronné cette offensive par un assaut massif contre le droit de grève avec la loi 14.

Le partenariat syndical avec Legault

Legault a pu arriver au pouvoir et bénéficier de l’opposition au PQ et aux libéraux parce que les syndicats ont systématiquement supprimé l’opposition ouvrière et sociale pendant des années, notamment lors de la grève étudiante de 2012. Face à Legault, les syndicats ont privilégié le «dialogue social» et le partenariat, faisant tout pour étouffer l’opposition sociale et garder les luttes ouvrières du Québec séparées de celles qui éclatent dans le reste du Canada et internationalement. Ce sabotage de la résistance ouvrière s’est concrétisé dans la trahison des luttes des travailleurs du secteur public et du mouvement de contestation contre la loi 14 antigrève.

Durant la pandémie, Legault a largement gouverné par décret, mais il a reçu l’appui des syndicats, qui ont facilité la réouverture de l’économie capitaliste en renvoyant leurs membres au travail se faire infecter au coronavirus. Dans ses commentaires sur la démission de Legault, Magali Picard, présidente de la Fédération des travailleurs du Québec (FTQ), a déclaré que «personne n’aurait pu faire mieux» face à la pandémie.

Bien que plusieurs travailleurs célèbrent avec raison le départ de Legault, ils doivent être conscients qu’en l’absence d’une véritable alternative de classe, l’élite dirigeante va utiliser la situation pour tourner la politique encore plus loin à droite, entre autres en tentant de raviver le Parti québécois qui prône un nationalisme identitaire tout autant sinon plus chauvin que celui de la CAQ.

L’opposition massive parmi les travailleurs – non seulement contre le gouvernement Legault, mais contre tout le système capitaliste qui l’a produit – doit trouver une expression politique consciente.

La classe ouvrière québécoise ne peut défendre ses droits et ses conditions si elle continue de se soumettre aux appareils syndicaux, à la politique québécoise officielle et à son système électoral bourgeois. Elle doit développer une toute nouvelle perspective socialiste et internationaliste dans le but d’unir ses luttes à celles de ses frères et ses sœurs de classe au Canada, en Amérique du Nord et internationalement.

Cela implique une rupture avec toute orientation nationaliste et pro-capitaliste, que ce soit le nationalisme québécois et son pendant indépendantiste, ou bien le nationalisme canadien tout autant réactionnaire.

Cela requiert également une rupture organisationnelle et politique avec la bureaucratie syndicale et ses dirigeants privilégiés, qui sont organiquement attachés à l’État national et au système de profit. Seule la mobilisation politique de la classe ouvrière sur une base indépendante sera en mesure de contrer le virage vers la dictature, la guerre et le fascisme.

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