« La gloire militaire – cet arc-en-ciel séduisant qui s’élève au milieu des pluies de sang»

Trump falsifie l'histoire de la guerre américano-mexicaine

Cette lithographie du graveur américain Nathaniel Currier représente le débarquement des forces américaines du général Scott à Vera Cruz, le 9 mars 1847, pendant la guerre américano-mexicaine. [AP Photo]

Dans le cadre de sa campagne «America 250», la Maison Blanche de Trump a publié mardi une déclaration présidentielle commémorant ce qu'elle appelle «notre victoire dans la guerre américano-mexicaine».

Cette déclaration présente le conflit de 1846-1848 comme une guerre défensive imposée par le Mexique à des États-Unis innocents et aboutissant à une conquête «légendaire» qui accomplissait la mission sacrée de la «Destinée manifeste» qui «battait dans le cœur de chaque Américain», celle de dominer le continent.

Elle célèbre, dans un style orwellien, la prise de Mexico et l'annexion de plus de la moitié du territoire du pays voisin, comme un triomphe de la «souveraineté américaine». Elle établit un lien direct entre les «champs de bataille du Mexique» et la frontière militarisée actuelle, ainsi qu'une doctrine Monroe réinventée et sanglante pour le XXIe siècle. De cette manière, l'administration Trump instrumentalise les crimes du XIXe siècle pour préparer ceux du XXIe.

La déclaration de la Maison-Blanche omet toute véritable explication de pourquoi cette guerre a été lancée, des intérêts qu'elle a servis et de ses conséquences. Surtout, elle ignore la leçon la plus élémentaire de cette expérience: la guerre d'agression menée contre le Mexique, dans le but d'établir un «empire de l'esclavage», a directement conduit à la guerre de Sécession, une grande révolution sociale qui a anéanti le système esclavagiste même que la guerre américano-mexicaine visait à perpétuer.

Il est un principe historique établi que les instigateurs de guerres d'agression ne mesurent pas les conséquences révolutionnaires de leurs actes. Ce fut le cas du président James K. Polk (1845-1849) et de l'élite esclavagiste des années 1840, qui organisèrent la confiscation de plus de la moitié du territoire Mexicain. Il en est de même aujourd'hui, où la campagne de Trump pour étendre la puissance américaine avec toujours plus d’agressivité à toute l'hémisphère et à la planète déclenche des explosions sociales et politiques qui ne se dérouleront pas comme l'avaient prévu les conspirateurs qui falsifient aujourd'hui le passé pour justifier de nouvelles guerres de conquête.

L'agressivité de la déclaration de la Maison-Blanche n'a d'égale que son ignorance. L'avertissement bien connu que ceux qui ne tirent pas les leçons de l'histoire sont condamnés à la répéter s'applique ici avec une force inhabituelle. Trump est, à tous égards, le président le plus ignorant de l'histoire américaine – ses déclarations passées ont montré qu'il ne comprend même pas sa chronologie élémentaire (article en anglais) – et rien ne permet de supposer que le cercle d'idéologues fascistes et de flagorneurs qui l'entourent soit mieux informé. La déclaration «America 250» porte toutes les marques de ce vide intellectuel abyssal.

Les origines de la guerre américano-mexicaine sont complexes et liées à l'histoire politique des deux pays, mais sa logique fondamentale peut être énoncée simplement. Elle ne réside pas dans une agression mexicaine contre les États-Unis, comme l'affirme Trump, mais dans l'expansion de l'esclavage américain au Mexique.

Bien avant les années 1840, des esclavagistes anglo-américains avaient afflué au Texas, alors appelé Tejas, cherchant à étendre l'économie du coton au Mexique, qui avait aboli l'esclavage en 1829. En 1836, l'élite esclavagiste anglo-américaine proclama son indépendance et repoussa les tentatives de reconquête du Texas par le gouvernement central d'Antonio López de Santa Anna, affaibli par de profondes dissensions internes et des rébellions dans des régions aussi éloignées que le Yucatán. La victoire des colons donna naissance à l’éphémère République du Texas.

Rares étaient les contemporains à douter du cours pris par les événements. Le Texas était voué à l'annexion américaine. Celle-ci fut achevée dès la première année de l'administration Polk. L'annexion, de fait, ratifiait et protégeait la rébellion des esclavagistes contre l'autorité mexicaine. Mais une fois le Texas annexé, une guerre contre le Mexique devint le seul moyen de consolider cette conquête et de l'étendre vers l'ouest.

Carte des États-Unis de 1846, indiquant l'annexion du Texas et la région frontalière contestée entre le Rio Grande et la rivière Nueces.

C’est avec cet objectif en vue que Polk ordonna aux troupes américaines du général Zachary Taylor de pénétrer dans la bande de terre contestée entre le fleuve Nueces et le Rio Grande – territoire toujours revendiqué par le Mexique – précisément pour provoquer une confrontation. Lorsqu’eut lieu l’inévitable affrontement, que Trump qualifie «d’embuscade», Polk s’en empara pour réclamer la guerre.

L'affirmation de Polk que du «sang américain» avait coulé sur le «sol américain» – une allégation que Trump recycle comme étant véridique – est depuis longtemps considérée par les historiens comme l'un des casus belli les plus cyniques de l'histoire américaine. Elle ne prend toute sa signification que mise en parallèle avec d'autres casus belli prétendants à ce titre douteux: la promotion par McKinley du naufrage de l' USS Maine pour justifier la guerre contre l'Espagne en 1898 et la saisie de Porto Rico, de Cuba et des Philippines; l'utilisation par Wilson du télégramme Zimmerman pour entrer en guerre contre l'Allemagne en 1917; et l'exploitation par Lyndon Johnson du faux «incident du golfe du Tonkin» pour étendre fortement la présence américaine au Vietnam en 1964. Plus récemment, il y eut les accusations d'«armes de destruction massive » lancées contre l'Irak et les allégations de «narco-terrorisme», contre le Venezuela. Dans chaque cas, un prétexte fabriqué ou exagéré a servi de déclencheur à des guerres dont les objectifs économiques, politiques et stratégiques étaient déjà en place et auraient été poursuivis de toute façon.

Dans le cas de la guerre américano-mexicaine, les actions de Polk résultaient de la détermination des planteurs et spéculateurs du Sud à acquérir de nouveaux territoires, car il était largement admis que le système esclavagiste dépendait de son expansion pour survivre. De plus, les dirigeants du Parti démocrate, qui dominait alors la vie politique américaine, pensaient que l'expansion territoriale permettrait de noyer la question explosive de l'esclavage sous un flot de patriotisme national.

James K. Polk

Les médias proches des démocrates avaient même développé une idéologie qui enveloppait cet expansionnisme d'un voile quasi religieux et racial: la Destinée manifeste, une expression inventée par le journaliste John O'Sullivan en 1845 et qui présentait l'expansion aux dépens des Indiens, des Mexicains et des Canadiens comme voulue par la providence.

La guerre contre le Mexique sembla d'abord tenir ces promesses. Les forces américaines mirent en déroute l'armée mexicaine non préparée et occupèrent Mexico en septembre 1847 – un événement que la proclamation de Trump célèbre. Mais même considéré à travers le prisme de l’histoire militaire, ce triomphe laisse entrevoir un destin tragique. Ces mêmes officiers qui combattirent ensemble contre le Mexique allaient, à peine plus d'une décennie plus tard, mener les armées confédérée et unioniste l'une contre l'autre lors de la guerre de Sécession: Robert E. Lee, Thomas J. «Stonewall» Jackson et James Longstreet pour les sécessionnistes; Ulysses S. Grant, William Tecumseh Sherman et Winfield Scott Hancock pour l'Union.

Grant a rappelé plus tard dans son importante autobiographie publiée avec l'aide de Mark Twain,

Pour ma part, je m'opposais farouchement à cette mesure et considère encore aujourd'hui la guerre qui s'ensuivit comme l'une des plus injustes jamais menées par une nation forte contre une nation faible. Ce fut l’exemple d’une république qui suivait le mauvais exemple des monarchies européennes, en ne tenant pas compte de la justice dans sa volonté d'acquérir de nouveaux territoires.

Plus loin dans ses mémoires, il établit également un lien direct entre la guerre américano-mexicaine et le déclenchement de la guerre civile. Il écrit:

La rébellion du Sud était en grande partie une conséquence de la guerre américano-mexicaine. Les nations, comme les individus, sont punies pour leurs transgressions. Nous avons reçu notre châtiment lors de la guerre la plus sanglante et la plus coûteuse des temps modernes.

Ulysses S. Grant président

Même à l'époque, l'enthousiasme patriotique suscité par la guerre américano-mexicaine, cette «guerre infâme» selon l'expression de Grant, fut éphémère. En effet, avant même son déclenchement, les ambitions de Polk contribuèrent à exacerber les divisions croissantes au sein de la société américaine. L'ancien président John Quincy Adams, infatigable adversaire de l'interdiction de lire des pétitions anti-esclavagistes au Congrès américain, connue comme «loi du bâillon», et avocat qui défendit les Africains réduits en esclavage s’étant mutinés à bord de l'Amistad en 1840, mena la lutte contre l'administration Polk. Adams succomba à une attaque cérébrale massive au Congrès le 21 février 1848, son dernier mot fut un «Non», un vote contre des félicitations adressées aux généraux ayant obtenu la victoire contre le Mexique.

John Quincy Adams

Abraham Lincoln, qui a exercé un mandat en même temps qu'Adams et a porté son cercueil lors de ses funérailles, s'est lui aussi opposé avec véhémence à la guerre, notamment dans ses célèbres «Résolutions sur place», exigeant que l'administration Polk prouve que «le sol nous appartenait» à l'endroit même où aurait eu lieu la prétendue attaque mexicaine contre les forces américaines. Polk était coupable, déclara Lincoln en termes inhabituellement durs, de «la plus pure tromperie… Il sent le sang de cette guerre, comme celui d'Abel, crier sa colère au ciel.» Plus tard, dans un autre discours, Lincoln mit en garde contre le nationalisme, le qualifiant de narcotique servant à masquer une guerre de conquête, qu'il décrivit comme «la gloire militaire – cet arc-en-ciel séduisant qui naît des flots de sang». 

Henry David Thoreau qui refusa de payer ses impôts en signe de protestation, fut emprisonné et conclut que «si l'alternative est de maintenir tous les justes en prison ou renoncer à la guerre et à l'esclavage, l'État n'hésitera pas sur son choix». Frederick Douglass, avec sa franchise habituelle, condamna le conflit comme «une guerre pour l'extension de l'esclavage», menée, insistait-il, «non pour la liberté, mais pour l'esclavage, non pour la justice, mais pour l'oppression». Ralph Waldo Emerson lança un avertissement: «Les États-Unis vaincront le Mexique, mais ce sera comme l'homme qui avale de l'arsenic, ce qui le perdra à son tour. Le Mexique nous empoisonnera. »

La prophétie d'Emerson se réalisa plus vite encore qu'il ne l'aurait imaginé. De l'or fut découvert en Californie quelques jours seulement avant la signature du traité de Guadalupe Hidalgo, attirant des dizaines de milliers de prospecteurs, de négociants et d'entrepreneurs partisans du «travail libre». La Californie rejoignit l'Union en tant qu'État libre en 1850, brisant les rêves du Sud d'un empire esclavagiste s'étendant jusqu'au Pacifique.

Bouleversée par la perte de la Californie – et par l'offensive des démocrates radicaux du Nord menés par David Wilmot, de Pennsylvanie, qui avaient tenté en vain d'interdire l'esclavage dans tous les territoires pris au Mexique – l'élite du Sud exigea réparation. Elle l'obtint avec le tristement célèbre Compromis de 1850, qui conditionnait l'admission de la Californie [dans l’Union] à une loi sur les esclaves fugitifs d'une extrême sévérité, entre autres mesures.

Abraham Lincoln

Le «compromis» jeta de l'huile sur un feu qui se propageait déjà. La loi sur les esclaves fugitifs nationalisa le commerce des chasseurs d'esclaves ; elle contraignit les fonctionnaires et les citoyens du Nord à participer à la capture des fugitifs présumés et provoqua une résistance massive dans les villes du Massachusetts, du Wisconsin, de Pennsylvanie et d'autres États. Les comités de vigilance se sont multipliés dans les villes du Nord, organisant des réseaux pour abriter les fugitifs, entraver les extraditions et défier ouvertement l'autorité fédérale.

Par ses méthodes et ses objectifs, la loi sur les esclaves fugitifs présente des similitudes frappantes avec les rafles massives, les expulsions de masse et les camps de concentration pour immigrants mis en place par l'ICE de Trump: il s'agit dans les deux cas d'une mobilisation de l'autorité fédérale pour traquer une population ciblée et bafouer les droits démocratiques fondamentaux. De même que le régime des chasseurs d'esclaves a engendré, dans les années 1850, une vague de résistance organisée qui a mené à la guerre de Sécession, on observe aujourd'hui une résistance massive et croissante chez les travailleurs et les jeunes contre la criminalisation et la persécution des immigrants.

C’est précisément ici que la question de l’immigration renvoie à l’histoire plus large de la guerre américano-mexicaine même. Les personnes que Trump vilipende en les qualifiant d’«envahisseurs» étrangers sont, dans une large mesure, les descendants des populations dont les terres et les communautés ont été coupées en deux par les nouvelles frontières tracées en 1848.

Le traité de Guadalupe Hidalgo officialisa la prise de contrôle d'un immense territoire, cédant aux États-Unis ce qui allait devenir la Californie, le Nevada, l'Utah, la majeure partie de l'Arizona et du Nouveau-Mexique, ainsi que des portions du Colorado et du Wyoming, tout en confirmant l'annexion antérieure du Texas. Aucune guerre américaine antérieure n'avait permis des gains territoriaux d'une telle ampleur.

Mais cette nouvelle frontière tentait de diviser ce qui, à long terme, ne pouvait être séparé: une économie régionale intégrée et une population unie par des liens de travail, de communauté et de commerce. En 1848, des dizaines de milliers de citoyens mexicains et d'Amérindiens se retrouvèrent brutalement réduits au statut de minorités conquises au sein même des États-Unis. Au fil du temps, un nombre bien plus important de personnes franchirent cette même frontière – non pas en envahisseurs, comme l'affirme Trump, qui n'a jamais travaillé de sa vie, mais en travailleurs attirés vers le nord par les exigences implacables du capitalisme américain.

Aujourd'hui, les principales trophées de la conquête des années 1840 – la Californie et le Texas – sont des géants économiques dotés d'une population ouvrière nombreuse et diversifiée, profondément connectée à l'Amérique latine et à l'Asie. Les travailleurs mexicains et centraméricains vivent et travaillent aux côtés des travailleurs nés aux États-Unis, non seulement dans ces États, où eux et leurs descendants représentent environ 40 pour cent de la population, mais aussi dans tout le pays, du Rio Grande aux abattoirs et aux champs du Minnesota. Tenter de les cibler c’est tenter désespérément de nier l'histoire et la réalité objective, et de réimposer des divisions nationales et raciales à une classe ouvrière forgée à travers près de deux siècles d'intégration économique.

L'invocation par Trump de la guerre américano-mexicaine n’est pas seulement une falsification de l'histoire. Elle ravive une tradition politique qui cherche à étouffer les contradictions sociales par le nationalisme et la guerre. L'histoire retient l'issue de cette expérience: la guerre contre le Mexique n'a pas stabilisé la société américaine, elle a contribué à la déchirer. Le même recours au chauvinisme et à l'agression extérieure aujourd'hui ne fera qu'accélérer, au lieu de l’éviter, le règlement de comptes à venir.

(Article paru en anglais le 6 février 2026)

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