La Conférence de Munich sur la sécurité sous le signe du conflit transatlantique

Le vice-président américain JD Vance, troisième à gauche, rencontre le président allemand Frank-Walter Steinmeier, deuxième à droite, et la ministre allemande des Affaires étrangères Annalena Baerbock, au centre à droite, en marge de la conférence de sécurité de Munich à Munich, en Allemagne, vendredi 14 février 2025. [AP Photo/Matthias Schrader]

Ce vendredi, plus de 60 chefs d'État et de gouvernement, une centaine de ministres des Affaires étrangères et de la Défense, ainsi que de nombreux hauts responsables militaires, politiciens et experts en politique étrangère se réuniront pour la 62e Conférence de Munich sur la sécurité (MSC). Rien que pour les États-Unis, une cinquantaine de membres du Congrès, le secrétaire d'État Marco Rubio et les gouverneurs démocrates Gavin Newsom (Californie) et Gretchen Whitmer (Michigan) seront présents. La députée pseudo-de gauche Alexandria Ocasio-Cortez, membre des Socialistes démocrates d'Amérique, fait également partie de la délégation américaine.

La conférence se concentrera sur le conflit entre les États-Unis et l'Europe. Le rapport sur la sécurité (The Munich Security Report), traditionnellement publié quelques jours avant la conférence, accuse l'administration Trump de détruire l'ordre international. Intitulé «Under Destruction» (En cours de destruction), il déclare:

Le monde est entré dans une phase de politique de démolition. La démolition massive – plutôt que des réformes prudentes et des corrections politiques – est à l'ordre du jour. Le plus éminent de ceux qui promettent de libérer leur pays des contraintes de l'ordre existant et de reconstruire une nation plus forte et plus prospère est l'actuelle administration américaine. En conséquence, plus de 80 ans après le début de sa construction, l'ordre international mis en place après 1945 sous l'égide des États-Unis est aujourd'hui en train d’être détruit.

Il y a un an, le vice‑président américain J.D. Vance avait lancé à Munich une diatribe contre les gouvernements européens et exprimé ouvertement sa solidarité avec les partis d’extrême droite, dont l’Alternative pour l’Allemagne. Les droits de douane punitifs imposés par Trump sur les importations européennes, ses attaques contre l’Union européenne et surtout ses menaces d’annexer le Groenland par la force ont depuis convaincu les dirigeants européens que les relations transatlantiques sont irrémédiablement brisées. D’innombrables discours politiques, documents stratégiques et éditoriaux reprennent diversement ce thème.

Le Rapport de la conférence sur la sécurité accuse Trump d’être «le plus puissant de ceux qui s’attaquent aux règles et institutions existantes », de mener une « politique du bulldozer » destructrice et de rejeter « les éléments fondamentaux de l’ordre international actuel ». Washington avait « ouvertement renoncé aux règles du commerce mondial qu'il avait autrefois contribué à créer ». Cela avait « des conséquences dramatiques pour diverses régions du monde», en particulier l'Europe et la zone Inde-Pacifique.

Bien que le rapport formule ses critiques au nom de la défense des valeurs, règles et institutions existantes, les puissances européennes évoluent dans la même direction que Trump. Comme l’a récemment déclaré le chancelier allemand Friedrich Merz, elles veulent « apprendre à parler elles‑mêmes le langage de la politique de puissance » et réarment massivement. L’Allemagne, qui a plus que triplé ses dépenses militaires au cours de cette décennie, montre l’exemple.

Mais le réarmement prend du temps. C’est pourquoi les puissances européennes tentent de retarder autant que possible une rupture totale avec les États‑Unis. Comme l’indique le Rapport sur la sécurité, elles suivent une « stratégie à deux voies »: elles « s’efforcent de maintenir l’engagement américain tout en se préparant à une plus grande autonomie ».

Alors qu’il existe des conflits sur la guerre en Ukraine, le Groenland et la politique commerciale, Berlin, Paris et Londres soutiennent les efforts de Washington pour soumettre le Moyen‑Orient et évincer la Chine et la Russie de cette région riche en ressources et d’importance stratégique. Ils soutiennent non seulement le génocide des Palestiniens aux mains d’Israël, mais aussi les préparatifs avancés des États‑Unis en vue d’une guerre contre l’Iran pour imposer un changement de régime.

Les organisateurs de la conférence ont invité Reza Pahlavi, le fils du dernier Shah d’Iran dont le règne sanglant fut renversé par la Révolution iranienne de 1979. Pahlavi, qui vit en exil aux États‑Unis, veut prendre le pouvoir à Téhéran sous la protection de l’armée américaine et instaurer un régime fantoche pro-impérialiste. Samedi, il prendra la parole lors d’un grand rassemblement d’opposants iraniens en exil, en marge de la conférence, sur la Theresienwiese de Munich, où sont attendus jusqu’à 100 000 participants.

En ce qui concerne la Chine, le Rapport sur la sécurité attaque l'administration Trump depuis la droite. Il accuse une « Chine toujours plus puissante » de « tenter par la force d'imposer sa domination régionale, par des provocations et des mesures coercitives qui menacent la stabilité régionale ». Bien que Trump et son entourage se préparent systématiquement à la guerre contre la puissance économique chinoise montante, le rapport leur reproche leur manque de détermination :

En même temps, les doutes s’accroissent quant aux garanties de sécurité américaines et à l’intérêt stratégique des États‑Unis pour la région. Alors que Washington affirme contrer la domination chinoise, les acteurs régionaux perçoivent ses actions récentes comme contredisant cet objectif. Certains craignent même que la conclusion d’accords avec Pékin soit à présent plus important pour Washington que de soutenir ses partenaires.

Selon le président de la conférence, Wolfgang Ischinger, trois autres thèmes seront au centre des discussions, en plus des relations transatlantiques tendues: la guerre en Ukraine, le rôle de l’Allemagne en Europe et dans le monde, et la capacité de l’Europe à «s’affirmer davantage à l’avenir par ses propres forces, à défendre ses propres intérêts et à parler d’une seule voix ». Le chancelier allemand Friedrich Merz prononcera le discours d’ouverture vendredi.

Les conflits avec les États-Unis sont particulièrement aigus sur la question ukrainienne. Depuis que Trump a rencontré Poutine en Alaska et que les États-Unis ont entamé des négociations avec la Russie pour régler le conflit, les puissances européennes craignent un accord à leurs dépens et font pression pour que la guerre contre la Russie continue.

Bien que les États‑Unis n’aient pas encore pris de décision, ils ont largement cessé de financer la guerre, dont ils avaient supporté l’essentiel du coût durant les premières années du conflit. Une analyse récente de l’Institut de Kiel pour l’économie mondiale conclut que les allocations militaires, humanitaires et financières américaines ont chuté de 99 % l’an dernier.

Les puissances européennes réagissent en intensifiant leurs propres efforts de guerre. Dans une interview détaillée accordée mardi à plusieurs quotidiens européens, le président français Emmanuel Macron a déjà appelé à adopter une position plus agressive à l'égard de la Chine et des États-Unis.

Macron a mis en garde contre le fait de se fier aux accords avec Washington sur les tarifs douaniers et le Groenland : «Ne croyez pas une seconde que c’est fini. Chaque jour, [il y a de nouvelles] menaces sur la pharmacie, le numérique… » L’Europe faisait face à «une double crise, le tsunami chinois sur le plan commercial et l'instabilité à la microseconde du côté américain. »

« Nous devons nous demander: voulons‑nous être spectateurs ou acteurs? » conclut Macron. Être spectateur, c'était se soumettre: « Nous ne dérangeons personne, nous essayons d'être gentils avec les Américains, et nous continuons comme avant avec les Chinois. Je vous dis: si nous ne faisons rien, dans cinq ans l’Europe sera balayée. » Le président français insiste sur une Europe plus souveraine, indépendante et militairement plus forte. Il est « temps de sortir d'un état d'immaturité, d'un état de minorité géopolitique.»

Cela ne diffère en rien de Trump. Les gouvernements européens ne s’opposent pas au fasciste installé à la Maison‑Blanche: ils copient sa politique. Pour financer le réarmement et les profits des riches, les classes dirigeantes des deux côtés de l’Atlantique prennent des mesures de plus en plus brutales contre les travailleurs, elles réduisent les salaires, détruisent les emplois, sabrent les prestations sociales et détruisent les droits démocratiques.

Par là, elles intensifient également la lutte des classes et créent les conditions objectives pour une résistance à la guerre, aux coupes sociales et à la dictature. Cela ne peut être stoppé que par un mouvement indépendant de la classe ouvrière internationale, qui s'oppose au capitalisme et lutte pour l'instauration d’une société socialiste.