La crise entourant les liens de Peter Mandelson avec le financier et trafiquant sexuel Jeffrey Epstein secoue le gouvernement travailliste de Keir Starmer en Grande-Bretagne, menaçant sa survie. Dimanche, le chef de cabinet de Downing Street, Morgan McSweeney – un protégé de Mandelson qui a joué un rôle important dans l’obtention pour celui-ci du poste d’ambassadeur aux États-Unis – a démissionné dans une tentative de détourner la pression pesant sur Starmer.
Elle a également servi à démasquer la « gauche » travailliste, en particulier sa figure de proue Jeremy Corbyn, comme un pilier central du pouvoir capitaliste.
L’archi-blairiste Mandelson a démissionné du Parti travailliste et quitté la Chambre des lords la semaine dernière lorsque la dernière série de dossiers Epstein publiée par le département de la Justice des États-Unis a révélé qu’il avait transmis au pédophile condamné des informations confidentielles du gouvernement britannique (obtenues lorsqu’il était envoyé commercial). Mandelson – jusqu’en septembre dernier ambassadeur de Starmer à Washington – fait l’objet d’une enquête policière pour des allégations de «faute dans l’exercice d’une fonction publique ».
S’exprimant au Parlement la semaine dernière, Corbyn a déclaré aux députés que de septembre 2015 à avril 2020, « lorsque j’étais chef de l’opposition et chef du Parti travailliste [...] sous ma direction, Mandelson n’avait aucun rôle, aucune influence et aucune part à jouer, parce que je ne fais pas confiance à cet homme et ne le crois pas. Nous devons le dire très clairement, car son rôle dans la politique britannique a été fondamentalement malveillant, compromettant, et dans l’ensemble une influence très corruptrice ».
La réponse de Corbyn n’a pas été d’appeler à une rupture politique ni avec le Parti travailliste, qui a produit Mandelson, ni avec l’ensemble plus large du système parlementaire corrompu. Il a plutôt déclaré : « Aujourd’hui, nous devons être très fermes et clairs : il faut l’enquête la plus complète possible sur tout cela. »
Quant à savoir qui mènerait l’enquête, Corbyn a déclaré qu’« elle doit être dirigée par la justice, indépendante et, pour l’essentiel, sous les yeux du public – un peu comme lorsque le gouvernement a finalement été contraint d’entreprendre l’enquête Chilcot sur la guerre en Irak ; c’est le parallèle le plus proche que je puisse trouver ». Il a ajouté : « Il nous revient, en tant que députés, d’avouer ce qui s’est passé et de nous assurer qu’il y a une enquête réellement ouverte et indépendante. »
« Réellement ouverte », mais seulement « pour l’essentiel ». Cette précision signifie que Corbyn fait savoir à tous les cercles dirigeants qu’il est d’accord avec Starmer : la sale besogne de l’impérialisme britannique ne peut être révélée sans aucun contrôle.
Starmer a d’abord tenté d’empêcher la publication de tels dossiers concernant Mandelson qui compromettaient la « sécurité nationale ou les relations internationales » et, ce n’est que sous la pression qu’il a renvoyé leur éventuelle divulgation au Comité du renseignement et de la sécurité du Parlement.
La réserve « pour l’essentiel » de Corbyn est la reconnaissance qu’il existe des implications de « sécurité nationale » concernant les agissements de Mandelson qui pourraient menacer l’État britannique. Donc, n’en parlons qu’à huis clos.
C’est la deuxième fois en l’espace d’un an que Corbyn exige la tenue d’une enquête publique : un mécanisme privilégié de la classe dirigeante britannique pour se sortir d’une crise. En mars dernier, alors que des centaines de milliers de personnes manifestaient régulièrement à Londres contre le génocide des Palestiniens, Corbyn a appelé Starmer à établir « une enquête de type Chilcot sur l’implication du Royaume-Uni dans l’assaut d’Israël contre Gaza ».
L’enquête Chilcot a été créée en 2009 par Gordon Brown, dans les derniers mois de son gouvernement travailliste. Après avoir financé pendant des années l’invasion illégale de l’Irak en 2003 en tant que chancelier de Tony Blair, Brown lui succéda comme premier ministre en 2007. Sept ans après son lancement, et longtemps après la chute du gouvernement Brown au profit des conservateurs, les conclusions de sir John Chilcot confirmèrent que des responsables gouvernementaux britanniques dirigés par Blair avaient fabriqué des accusations concernant les « armes de destruction massive » de l’Irak afin de justifier la guerre.
Mais, comme l’a noté le WSWS, l’enquête Chilcot a toujours été sous le contrôle de la classe dirigeante. Supervisée par un serviteur de longue date de l’establishment, elle était « conçue pour protéger les coupables. Elle n’avait aucun pouvoir juridique, accordait l’amnistie aux témoins et ses termes de référence excluaient toute conclusion sur la légalité de l’invasion. Des documents obtenus plus tard grâce aux lois sur l’accès à l’information et analysés par le World Socialist Web Site ont montré comment l’enquête était la progéniture docile des mêmes agences d’État qui avaient planifié la guerre illégale de la Grande-Bretagne ».
Le député travailliste Richard Burgon, ancien collègue de Corbyn au sein du groupe parlementaire Socialist Campaign Group (jusqu’à ce que Starmer suspende Corbyn comme député du parti en 2020), a exprimé son inquiétude quant à ce qui était en jeu dans la révélation concernant Mandelson. Il a déclaré aux députés : « Le risque que Peter Mandelson représentait pour la sécurité nationale, et son inaptitude profonde au rôle d’ambassadeur aux États-Unis, auraient dû passer en premier. »
L’ancien chancelier fantôme de Corbyn, John McDonnell, s’est plaint que la question centrale est non seulement que la carrière politique de Starmer soit menacée mais que tout son gouvernement de droite puisse bientôt tomber – ce que tout le monde doit désormais s’empresser d’empêcher. McDonnell a écrit sur X samedi : « Si nous voulons sauver notre parti et le Labour au gouvernement, nous avons besoin d’un processus d’assainissement approfondi qui expose non seulement le rôle joué par Mandelson mais aussi l’influence d’autres individus et entreprises fortunés et la manière dont une culture politique brutale a sapé la démocratie du parti. »
Que Corbyn dirige désormais Your Party – censé offrir une alternative « de gauche » au Labour – n’a en rien modifié ses loyautés politiques ni sa politique bancale.
La dernière intervention de Corbyn poursuit son rôle historique consistant à refuser de mener toute lutte contre les blairistes et l’appareil du Parti travailliste, le confirmant comme un défenseur loyal de l’impérialisme britannique.
En février 2017, Mandelson – blairiste pur et dur et adorateur des super-riches – déclara à propos de Corbyn : « Je travaille chaque jour, d’une manière ou d’une autre, à précipiter la fin de son mandat. » Pourtant, Corbyn fit une question de principe non seulement de maintenir fermement en place les alliés de Mandelson de la droite travailliste – malgré son énorme mandat populaire pour les écarter – mais d’en inclure autant qu’il le pouvait dans son cabinet fantôme.
Au moins un tiers du cabinet initial de Corbyn, en septembre 2015, était composé de personnalités de droite, dont Starmer, Hilary Benn, Angela Eagle, Maria Eagle, Lord Falconer, Michael Dugher, Chris Bryant, Ian Murray, Lucy Powell, Vernon Coaker, Catherine McKinnell, Nia Griffiths et Luciana Berger. Un autre était John Healey, qui joue aujourd’hui un rôle majeur dans le gouvernement de guerre et d’austérité de Starmer en tant que secrétaire à la Défense.
La vétérane des gouvernements Blair/Brown, Yvette Cooper, ainsi qu’une autre blairiste, Liz Kendall, furent écrasées par Corbyn lors de l’élection à la direction de 2015. Après qu’elle eut refusé de servir dans le cabinet fantôme de Corbyn comme ministre, celui-ci confia néanmoins à Cooper un rôle de conseillère sur la politique d’immigration. En tant que ministre de l’Intérieur dans le gouvernement Starmer, Cooper a déployé des politiques anti-immigration tout en se solidarisant avec des manifestations menées par l’extrême droite qui assiégeaient des demandeurs d’asile dans des hôtels en exigeant leur expulsion.
Même après que la droite du Labour eut tenté de l’évincer en 2016, après que le haut commandement militaire eut signalé son soutien à son éviction, Corbyn continua de s’abaisser devant eux. Starmer, qui siégeait dans le cabinet de Corbyn comme ministre fantôme de l’Intérieur, faisait partie de ceux qui démissionnèrent en masse de l’instance pour tenter de le renverser. Après avoir survécu à la tentative de renversement, Corbyn nomma Starmer dans son nouveau cabinet comme secrétaire fantôme au Brexit.
Dans son discours de conférence de septembre 2018, comme l’a noté le WSWS, Corbyn a cité des figures majeures de la droite, dont Starmer, Healey (également ramené après le complot d’éviction de 2016) et Tom Watson «comme étant intégrées à son cabinet fantôme, des personnalités qui joueraient un rôle vital au gouvernement ».
Corbyn a insisté : « Notre mouvement n’a rien accompli lorsqu’il est divisé », ajoutant que « si nous voulons avoir la chance de mettre ces valeurs [travaillistes] en pratique au gouvernement, nous aurons besoin d’unité pour le faire ».
La servilité de Corbyn envers les copains de Mandelson n’avait pas de limite. « Nous sommes dans une aventure ensemble et nous n’y arriverons qu’ensemble [...] Le Parti travailliste est une organisation aux courants divers et peut l’être davantage. Je dirige dans cet esprit », concluait Corbyn dans ses éloges adressés aux blairistes en 2018.
Son rapprochement avec la droite du Labour, et son refus d’agir contre elle pendant cinq ans, ont conduit au remplacement de Corbyn par Starmer dans les 18 mois suivant ce discours.
