L’opération de l’OTAN Arctic Sentry ouvre la voie à la militarisation du Grand Nord et marque une aggravation des conflits entre les puissances impérialistes

Véhicules de combat d’infanterie CV90 de l’Armée estonienne déployés dans le cadre d’un exercice de contre-attaque effectuant une mission de soutien d’infanterie près de Tapa, en Estonie, le 5 février 2026. [Photo: NATO]

L’OTAN a annoncé mercredi le lancement d’Arctic Sentry, une opération militaire multidomaines qui augmente considérablement le risque de conflit dans le Grand Nord, une vaste région s’étendant de la côte nord-américaine et du Groenland à l’ouest jusqu’aux pays nordiques et la frontière russe à l’est. Des avions, des navires et des troupes opéreront dans toute la région, officiellement pour la « défendre » contre « l’agression russe » et l’expansionnisme chinois. En réalité, cette mission ne vise pas seulement la Russie et la Chine, mais sert également de moyen aux puissances impérialistes nord-américaines et européennes de se disputer l’influence et le contrôle de cette région stratégique clé.

Arctic Sentry est le fruit de la rencontre entre le président américain Donald Trump et le secrétaire général de l’OTAN Marc Rutte en marge du Forum économique mondial de Davos le mois dernier. Trump avait alors imposé des droits de douane à plusieurs pays européens afin de renforcer sa demande visant à ce que le Danemark cède aux États-Unis le contrôle du Groenland, un territoire autonome appartenant au Royaume du Danemark. Après la réunion, Trump a retiré ses droits de douane et les médias ont unanimement fait état d’une « désescalade » de la crise, malgré l’absence d’informations sur ce qui avait été décidé.

Il est désormais clair que ce qui a été établi, c’est le cadre d’un renforcement militaire massif qui crée les conditions d’une guerre dans une région où, au moins depuis la fin de la guerre froide, les grandes puissances prétendent observer l’approche « Haut Nord, faible tension ». Si l’objectif nominal d’Arctic Sentry est la Russie, avec son long littoral arctique, l’opération se déroule dans un contexte de rupture de l’alliance transatlantique d’après-guerre, les puissances impérialistes américaines et européennes se considérant comme des rivales pour le contrôle des routes maritimes potentielles et des riches ressources naturelles de l’Arctique. Cela n’est pas modifié par le fait, comme l’a déclaré Rutte, que « pour la première fois, nous allons regrouper toutes nos activités dans l’Arctique sous un seul commandement ».

Arctic Sentry crée le cadre dans lequel des exercices militaires auparavant distincts seront dorénavant menés sous une seule et même bannière. Il s’agit notamment de l’exercice biennal Cold Response, dirigé par la Norvège en mars, et qui s’est élargi en 2024 pour englober des opérations en Finlande et en Suède après l’adhésion de ces deux pays à l’OTAN; de l’exercice danois Arctic Endurance, qui prévoit un renforcement des forces aériennes, navales et terrestres au Groenland et dans ses environs; et Lion Protector, une opération dirigée par le Royaume-Uni couvrant des zones allant de l’Islande à la Norvège et aux détroits danois, et qui se déroulera en septembre 2026 sous l’égide de la Force expéditionnaire interarmées, un groupe de pays membres de l’OTAN dirigé par le Royaume-Uni et comprenant les Pays-Bas, le Danemark, la Finlande, la Norvège, la Suède, l’Estonie, la Lettonie et la Lituanie. Dans son discours prononcé samedi lors de la Conférence sur la sécurité de Munich, le Premier ministre Keir Starmer a annoncé que le Royaume-Uni allait déployer au cours de l’année un groupe aéronaval articulé autour du HMS Prince of Wales en Atlantique Nord.

Des missions de surveillance continue entre autres auront également lieu dans le cadre de l’opération Arctic Sentry. D’ici trois ans, la Grande-Bretagne doublera son déploiement de troupes au nord de la Norvège, qui comptent actuellement 1 000 soldats. Le Danemark s’est engagé à déployer quatre avions de combat F-35 à l’opération en Islande aux côtés des avions de combat suédois Saab Gripen.

L’Allemagne pour sa part déploiera quatre avions Eurofighter et un avion ravitailleur, mais leur lieu de stationnement n’a pas été immédiatement précisé. La contribution des États-Unis reste également incertaine, bien que le ministre danois de la Défense, Troels Lund Poulsen, ait déclaré que Washington avait accepté de jouer un rôle majeur. Le commandement général de l’opération sera assuré par le commandement de l’OTAN à Norfolk, dans l’État américain de Virginie, et le NORAD, la structure militaire bilatérale américano-canadienne, sera également impliqué.

Quelle que soit la composition finale des participants à l’opération, le fait que les puissances impérialistes se livrent concurrence en tant que rivales, voire ennemies, dans l’Arctique restera une réalité. La soi-disant « doctrine Donroe » de l’administration Trump repose sur le principe que Washington doit jouir d’une hégémonie incontestée sur les Amériques, depuis le Groenland dans l’Arctique jusqu’à la pointe sud de l’Amérique latine. Trump veut un droit sans entrave de s’emparer des ressources naturelles et des infrastructures, de dicter des politiques aux gouvernements et de contrôler les routes commerciales. Son programme « America first » vise à créer une base continentale pour la guerre contre les principaux adversaires de l’impérialisme américain, à savoir la Chine, la Russie et les impérialistes européens.

Du point de vue des puissances impérialistes européennes, leur objectif est d’abord de maintenir une présence, puis de l’étendre dans l’Arctique, dont l’importance géostratégique et économique s’accroît en raison de la nouvelle redivision du monde entre les grandes puissances et du changement climatique. L’Arctique, et le Groenland en particulier, pourrait, au moins à moyen et long terme, devenir une source essentielle de minéraux critiques pour la production moderne, aidant ainsi les impérialistes européens à réduire leur dépendance vis-à-vis de la Chine. Le contrôle des eaux territoriales et des fonds marins pourrait s’avérer décisif pour l’exploitation de ces ressources et la sécurisation des voies maritimes, ce qui explique pourquoi le Danemark est si déterminé à conserver sa souveraineté sur le Groenland. Sans cela, Copenhague n’aurait aucune revendication territoriale dans l’Arctique.

Les puissances européennes sont en conflit à la fois avec les États-Unis et entre elles. L’une des caractéristiques frappantes du renforcement militaire dans le Grand Nord est la prolifération d’accords militaires bilatéraux en dehors des structures de l’OTAN ou d’autres organisations multilatérales. Ces dernières années, les États-Unis ont conclu des accords de coopération en matière de défense avec tous les pays nordiques, donnant à leurs soldats un accès illimité à leurs bases militaires et les exemptant de poursuites en vertu des lois nationales. En décembre 2025, la Grande-Bretagne a conclu l’accord Lunna House avec la Norvège afin d’étendre la collaboration entre les deux pays en matière de production militaire et de déploiement de troupes, tandis que l’Allemagne et la Norvège ont finalisé leur propre accord bilatéral en fin de semaine dernière à Munich.

L’ouverture de consulats au Groenland par la France et le Canada au cours des deux dernières semaines souligne que la course au contrôle de l’île et de l’Arctique au sens large implique de nombreux acteurs. Le Canada craint que la propriété américaine de l’île ne mette fin à la revendication d’Ottawa sur le passage du Nord-Ouest, dont les deux extrémités seraient alors entre les mains des États-Unis avec l’Alaska et le Groenland. La France aspire à devenir une puissance arctique en renforçant la position de l’Union européenne. Comme l’a déclaré le président français Emmanuel Macron dans son discours à la Conférence sur la sécurité de Munich vendredi, l’Europe doit devenir un acteur géopolitique qui défend ses propres intérêts. « Cela vaut également lorsque quelqu’un revendique une partie du territoire européen. Nous rejetons cela, poliment mais fermement », a-t-il déclaré, faisant clairement référence à la menace de Trump de s’emparer du Groenland.

L’impérialisme allemand considère l’ouverture de l’Arctique comme une occasion de renforcer sa présence militaire et de s’assurer de nouvelles routes commerciales pour ses exportations. Berlin a signé un accord bilatéral avec l’Islande pour déployer des avions et des navires dans l’Atlantique Nord. Le détroit entre le Groenland, l’Islande et le Royaume-Uni est un point de passage critique qui reste l’une des rares voies d’accès à la haute mer pour la Russie. L’opération Baltic Sentry de l’OTAN, dirigée par l’Allemagne, et dont Arctic Sentry tire son nom, a été lancée en janvier 2025; elle vise à accroître la pression sur les navires russes transportant du pétrole et autres exportations à travers la mer Baltique.

Les puissances impérialistes européennes exploitent la menace de Trump de s’emparer du Groenland pour légitimer un programme de réarmement massif qu’elles sont déterminées à faire payer à la classe ouvrière. Le chancelier allemand Friedrich Merz a déclaré dans un récent discours au Parlement qu’il était nécessaire que l’Allemagne « apprenne le langage de la politique des grandes puissances », tandis que son vice-chancelier, le chef social-démocrate Lars Klingbeil, a félicité les impérialistes européens lors d’une récente réunion des dirigeants du parti pour avoir tenu tête à Trump. En ouvrant la conférence de Munich, Merz a affirmé que l’Europe devait œuvrer pour assurer son indépendance militaire vis-à-vis des États-Unis « non pas demain », mais « dès maintenant ».

Lors d’un débat organisé samedi dans le cadre de la conférence, la Première ministre danoise Mette Frederiksen s’est interrogée sur la suffisance de l’objectif fixé par l’OTAN, à savoir que chaque État membre consacre 5 % de son PIB à ses dépenses militaires. Évoquant l’accord conclu lors du sommet de l’OTAN de l’année dernière, qui permettait aux gouvernements de viser 3,5 % du PIB pour les budgets militaires et 1,5 % supplémentaire pour les investissements liés aux forces armées, Frederiksen a déclaré, selon la chaîne publique danoise DR : « Je pense que les 3,5 % sont valables pour l’instant ou jusqu’en 2030 au plus tard, mais il n’est pas certain que cela soit suffisant à long terme. »

S’exprimant dans le cadre du même débat, le ministre allemand de la Défense, Boris Pistorius, a souligné l’expansion militaire agressive dans le Grand Nord qui aura lieu dans le cadre de l’opération Arctic Sentry. Cette mission permettra à l’OTAN de réagir à diverses situations « de façon appropriée », a-t-il commenté. L’OTAN a besoin d’une « vision à 360 degrés » des menaces à sa sécurité, avant d’ajouter que l’objectif de consacrer 3,5 % du PIB à l’armée « ne sera jamais suffisant ». Il a poursuivi en disant : « Nous devons être en mesure de dissuader nos adversaires. »

Plus tôt dans la journée, Pistorius et le ministre norvégien de la Défense, Tore O. Sandvik, ont signé l’accord Hansa qui prévoit une coopération en matière de surveillance du territoire, de sécurité maritime, d’opérations conjointes dans l’Atlantique Nord et en mer du Nord, ainsi qu’en matière de fabrication d’armement. Sandvik a déclaré à la chaîne publique norvégienne NRK : « L’Allemagne est l’un des alliés les plus importants de la Norvège en Europe et notre principal partenaire de coopération au sein de l’UE. Aujourd’hui, nous franchissons une nouvelle étape dans cette coopération étroite et solide. »

L’investissement de ressources considérables pour la guerre imposera un fardeau toujours plus lourd à la classe ouvrière du continent. Depuis le Groenland, l’Islande et la Norvège au nord, jusqu’aux centres impérialistes que sont l’Allemagne, la France et la Grande-Bretagne, les travailleurs vont subir de plein fouet les effets de la lutte impérialiste pour les territoires, les ressources naturelles et les routes commerciales, à moins qu’un mouvement international contre la guerre dirigé par la classe ouvrière ne soit établi. Ce mouvement doit combiner l’opposition à la guerre impérialiste au rejet des suppressions d’emplois et du démantèlement des services sociaux destinés à financer les guerres menées par la classe dirigeante dans le but de générer des profits pour les entreprises. Cette tâche exige l’adoption d’un programme socialiste et internationaliste pour mettre fin au capitalisme, la cause profonde de la guerre impérialiste.

(Article paru en anglais le 16 février 2026)

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