Le Pentagone donne 3 jours à l’entreprise Anthropic pour abandonner ses garde-fous en matière d'IA sous peine de mise sur liste noire

À gauche : portrait officiel du secrétaire à la Défense Pete Hegseth ; à droite : Dario Amodei en 2023 [Photo by Department of Defense / TechCrunch / CC BY 2.0]

Le secrétaire à la Défense, Pete Hegseth, a donné au PDG d'Anthropic, Dario Amodei, jusqu'à vendredi soir pour accorder aux militaires un accès illimité au système d'intelligence artificielle Claude. Cela sous peine d'être mis sur liste noire en tant que « risque pour la chaîne d'approvisionnement » ou de devoir obtempérer en vertu de la Loi sur la production de défense (Defense Production Act - DPA). L'ultimatum a été donné lors d'une réunion tendue au Pentagone mardi matin, à laquelle participaient six hauts responsables de la défense, dont le principal conseiller juridique du Département.

Le même jour, xAI d'Elon Musk a signé un accord avec le Pentagone pour déployer son système d'IA fascisant Grok sur les réseaux militaires classifiés, rompant ainsi la position exclusive de Claude sur ces réseaux. xAI a accepté sans restriction la norme de l’usage à « toutes fins licites », la formulation exacte à laquelle Anthropic a résisté.

La confrontation avec Anthropic a été déclenchée par des révélations selon lesquelles Claude avait été utilisé — à l'insu d'Anthropic — lors de l'assaut militaire illégal des États-Unis sur Caracas, au Venezuela, le 3 janvier, au cours duquel entre 83 et 100 personnes ont été tuées et le président Nicolás Maduro enlevé. Comme le World Socialist Web Site l'avait alors documenté, l'assaut était le point culminant d'une intervention impérialiste planifiée de longue date, impulsée par la campagne de la classe dirigeante américaine visant à contrôler le pétrole vénézuélien et réaffirmer son hégémonie sur l'Amérique latine.

Le différend entre Anthropic et l'administration Trump est présenté dans les médias bourgeois comme un affrontement entre la « sécurité de l'IA » et la « sécurité nationale ». En réalité, il s'agit d'un conflit au sein de la classe dirigeante américaine sur les conditions dans lesquelles les géants de la technologie mettront leurs systèmes d'IA les plus puissants à l’entière disposition des guerres d'agression de l'impérialisme américain.

Les intérêts stratégiques sous-jacents en jeu

Un haut responsable de la Défense a déclaré à Axios que la réunion de mardi n'avait « pas été chaleureuse ni cordiale», Hegseth ayant dit à Amodei qu'il ne permettrait à aucune entreprise de dicter les conditions dans lesquelles le Pentagone prenait des décisions opérationnelles. L'agressivité du Pentagone est motivée, paradoxalement, par une dépendance. Comme l'a admis un responsable miliaire: « La seule raison pour laquelle nous parlons encore à ces gens-là est que nous avons besoin d'eux et que nous en avons besoin maintenant. Le problème pour ces gars-là, c'est qu'ils sont bons.»

Claude est largement considéré comme le modèle d'IA de pointe le plus performant au monde. Claude Code — l'outil de codage par IA d'Anthropic — a transformé le génie logiciel à un tel point que leur propre responsable produit, Boris Cherny, a récemment averti que l'IA ferait de 2026 « une année douloureuse » pour les ingénieurs logiciels, prédisant que ce type de poste allait « commencer à disparaître ». Des ingénieurs de grandes entreprises rapportent que l'IA écrit désormais l'intégralité de leur code.

Le Pentagone ne menace pas Anthropic parce qu'il peut se permettre de perdre Claude. Il menace Anthropic précisément parce qu'il ne le peut pas — parce que le système d'IA le plus puissant de la planète est indispensable à ses plans de guerre pilotée par l'IA, et parce que le précédent d'une entreprise imposant des conditions à la machine de guerre est intolérable pour l'État.

Le contexte stratégique le montre clairement. Le 9 janvier 2026, Hegseth a publié la «Stratégie d'intelligence artificielle pour le Département de la Guerre », engageant le Pentagone à devenir une « force de combat axée prioritairement sur l'IA ». La stratégie désigne sept « projets de référence », dont « Swarm Forge » — des essaims de drones autonomes activés par l'IA — « Agent Network », décrit comme une gestion de bataille par IA englobant la planification de campagne jusqu'à « l'exécution de la chaîne de destruction », et « Ender's Foundry », une simulation militaire pilotée par l'IA. Les premières démonstrations sont prévues pour juillet 2026. Le Pentagone dispose d'un plan concret pour la guerre par IA et a besoin des modèles les plus puissants pour l'exécuter.

L'escalade la plus importante de mardi a été la menace explicite d'invoquer la Loi sur la production de défense (DPA) — une loi de mobilisation industrielle en temps de guerre jamais utilisée auparavant pour contraindre une entreprise d'IA à supprimer ses garde-fous de sécurité. La distinction d’avec la désignation de « risque pour la chaîne d'approvisionnement » est cruciale. La mise sur liste noire est punitive — annulant tous les contrats du Pentagone et forçant chaque contractant à rompre ses liens avec Anthropic. La DPA est contraignante — forçant Anthropic à adapter Claude aux spécifications du Pentagone, outrepassant ses propres politiques d'entreprise.

Au cours de la réunion, Hegseth a affirmé qu'Anthropic avait fait part à son partenaire Palantir de ses inquiétudes concernant l'utilisation de Claude lors du raid sur Caracas, ce qu'Amodei a nié, contredisant ainsi les informations publiées précédemment par Semafor et d'autres médias, qui ont déclenché la crise actuelle. Soit Anthropic est en train de réécrire son récit alors qu'elle s'apprête à capituler, soit les informations précédentes étaient basées sur une caractérisation intéressée d'un échange de routine de la part de Palantir.

La déclaration d'Anthropic après la réunion confirmait cette dynamique. « Au cours de la conversation, Dario a exprimé son appréciation pour le travail du Département et a remercié le Secrétaire pour son service », a déclaré l'entreprise. « Nous avons poursuivi des discussions de bonne foi sur notre politique d'utilisation afin de garantir qu'Anthropic puisse continuer à soutenir la mission de sécurité nationale du gouvernement, en accord avec ce que nos modèles peuvent faire de manière fiable et responsable. » Ce langage — exprimant sa gratitude à l'homme qui venait de menacer de détruire l'entreprise — est la posture indubitable d'une société se préparant à capituler.

Le mythe de la « position de principe » d'Anthropic

La presse patronale a largement présenté Anthropic comme une entreprise courageuse s'opposant aux excès des militaires. Ce récit est une fabrication.

Anthropic a poursuivi son intégration militaire de manière agressive au cours des deux dernières années. Plus significatif encore, en novembre 2024, elle s'est associée à Palantir — le contractant de surveillance dont tout le modèle économique repose sur le service aux militaires et à l'appareil de renseignement américains — et à Amazon Web Services pour déployer Claude sur les réseaux classifiés. En juin 2025, elle a lancé « Claude Gov » pour les agences de sécurité nationale. Le mois suivant, elle célébrait l'obtention d'un contrat de 200 millions de dollars du Pentagone. Et en août dernier, elle a proposé Claude aux agences gouvernementales pour 1 dollar afin de casser les prix de ses concurrents et gagner des parts de marché.

Les « lignes rouges » de l'entreprise sont remarquablement minces. Sa politique d'utilisation acceptable interdit les « armes entièrement autonomes » et la «surveillance domestique de masse des Américains ». Ce ne sont pas des interdictions concernant les assassinats ciblés, la surveillance à l'étranger, le ciblage par drones avec un humain « dans la boucle », ou la planification d'assauts contre des nations souveraines, l'opération même qui a déclenché cette crise. La politique se réserve explicitement le droit de négocier des exceptions pour les clients gouvernementaux. Ces « lignes rouges » n'en sont pas; ce sont des positions de départ dans une négociation.

Toute évaluation de l'indépendance d'Anthropic doit également tenir compte de ses propriétaires. Amazon — dont la division AWS a construit et continue de fournir l'infrastructure informatique en nuage (cloud) principale de la CIA — a investi 8 milliards de dollars. Google a investi environ 3 milliards de dollars. Microsoft et Nvidia ont engagé ensemble 15 milliards de dollars. Le financement initial comprenait 500 millions de dollars d'Alameda Research de Sam Bankman-Fried — investis à l'aide de fonds détournés de clients de FTX, comme les procureurs l'ont établi lors du procès pour fraude de Bankman-Fried, l'une des plus grandes escroqueries financières de l'histoire américaine. L'idée qu'une entreprise imbriquée dans ce réseau de capital militaro-sécuritaire représente un acteur éthique indépendant est un fantasme.

Amodei et les limites de l'opposition bourgeoise libérale

Ce qui distingue Amodei des Musk et des Thiel de l'oligarchie technologique n'est pas une question de principes mais de perspective sociale. Il représente l'aile « libérale », plus prévoyante, de la bourgeoisie, mettant en garde contre les conséquences politiques de l'hyper-exploitation et de la répression. Dans un essai de janvier 2026, «L'Adolescence de la technologie», Amodei a averti que l'IA pourrait créer des « fortunes personnelles se chiffrant en milliers de milliards » qui confèrent à leurs détenteurs une « influence politique démesurée ». Il a appelé à une « législation axée sur les libertés civiles (voire peut-être un amendement constitutionnel) » et a préconisé l'utilisation de l'IA pour la défense nationale « de toutes les manières, sauf celles qui nous feraient ressembler davantage à nos adversaires autocratiques ». En publiant cet essai de 19 000 mots sur X, il a explicitement fait référence aux tirs de l'agence ICE (Immigration and Customs Enforcement) de l'administration Trump sur Alex Pretti à Minneapolis, écrivant que « l'accent mis sur l'importance de préserver les valeurs et les droits démocratiques à l'intérieur du pays a une importance particulière».

Dans une interview à Axios, Amodei s'est montré plus direct : « Vous ne pouvez pas justedire publiquement que nous allons créer toute cette abondance, qu'une grande partie va nous revenir, que nous allons devenir des multimilliardaires, et que personne ne va s'en plaindre. Vous allez avoir une foule qui s'en prendra à vous si vous ne faites pas cela de la bonne manière. » Il a déclaré à Fortune qu'il était « au moins quelque peu mal à l'aise avec le degré de concentration de pouvoir qui se produit ici — presque du jour au lendemain, presque par accident », et a appelé à une réglementation « alors que toutes les autres entreprises et l'administration ont dit qu'il ne devrait pas y en avoir ».

En janvier, les sept cofondateurs d'Anthropic se sont engagés à faire don de 80 % de leur richesse, Amodei déclarant que « ce dont il faut s'inquiéter, c'est d'un niveau de concentration des richesses qui brisera la société » et notant que la fortune nette de Musk, s'élevant à 700 milliards de dollars, dépasse déjà celle de Rockefeller à l'époque du Gilded Age [l’Age doré]. L'entreprise a fait un don de 20 millions de dollars à un super PAC (comité d'action politique) pour la réglementation de l'IA le 12 février.

Les solutions d'Amodei — philanthropie, amendements constitutionnels, dons aux PAC et appels à la réglementation — s'inscrivent entièrement dans le cadre du système capitaliste qui produit la concentration de pouvoir qu'il redoute. Sa société, valorisée à 380 milliards de dollars, doit sa valeur à la frénésie spéculative et aux suppressions d'emplois qu'il déplore ; contester la source de la crise reviendrait à contester l’origine de sa propre fortune.

La confrontation avec le Pentagone révèle la limite fatale de cette position bourgeoise libérale : lorsque l'État exige une soumission inconditionnelle, l'éthique d'entreprise et les promesses philanthropiques sont impuissantes.

L'IA fasciste Grok d'Elon Musk, l'État de surveillance et la marche bipartite vers la guerre

L'annonce mardi que le Pentagone commencera à utiliser l'IA Grok sur les réseaux militaires classifiés, manifestement synchronisée pour coïncider avec la réunion d'Amodei avec Hegseth, est un signe sans équivoque que l'administration Trump a l'intention d'utiliser l'IA au service de la surveillance la plus extrême et de la répression des droits démocratiques.

Comme Lawfare l'a documenté, Grok a un « historique avéré de résultats biaisés, trompeurs, antisémites et dangereux ». Le bilan est extraordinaire. En juillet 2025, Grok s'est lui-même qualifié de « MechaHitler », a fait l'éloge d'Adolf Hitler, a recommandé un second Holocauste à des utilisateurs ayant des profils néonazis, a employé l'expression antisémite « every damn time» (« à chaque foutue fois ») et a accusé les « dirigeants juifs » de « diversité forcée » dans l'industrie du divertissement. xAI a balayé l'épisode comme étant une « mise à jour involontaire».

Une étude de l'Anti-Defamation League publiée en janvier 2026 a révélé que Grok est le moins performant de tous les grands modèles d'IA pour contrer les contenus antisémites. L'accord avec xAI a été annoncé quelques jours après que Grok eut généré une nouvelle série de réponses antisémites.

L'alliance politique de Musk avec Trump, consolidée par SpaceX, Tesla et le soi-disant «Département de l'efficacité gouvernementale», garantit que xAI ne subira aucune restriction. Cela représente la subordination de la technologie à la loyauté politique au sein d'un appareil d'État qui opère ouvertement selon le principe de récompenser les alliés et d'écraser les dissidents. Le modèle d'IA le plus ouvertement fasciste — dont les résultats incluent l'éloge d'Hitler et l'incitation au génocide — est adopté, tandis que le modèle considéré comme le plus performant est menacé de destruction pour avoir maintenu des restrictions même symboliques.

L'exigence du Pentagone qu'Anthropic abandonne son interdiction de la « surveillance domestique de masse des Américains » doit être comprise dans le contexte de ce que l'administration Trump est déjà en train de mettre en place. L'ICE a déployé la reconnaissance faciale de Clearview AI dans le cadre d'un contrat de 3,75 millions de dollars. Palantir — le partenaire d'Anthropic sur les systèmes classifiés — exploite la plateforme « ImmigrationOS » de 30 millions de dollars, qui permet un « suivi granulaire » des immigrés. Le Département de la Sécurité intérieure (DHS) a « considérablement élargi la portée opérationnelle » de la reconnaissance faciale et de la surveillance par IA. Le régime fascisant de Trump utilise déjà l'IA pour la surveillance de masse ; l'exigence du Pentagone est que le modèle d'IA le plus puissant soit mis à la disposition de l'appareil d'un État policier et d'une guerre qui s'intensifie à l'étranger.

Comme le WSWS l'a analysé, la volonté de subordonner l'IA aux impératifs militaires est bipartite. Trump a accéléré cette trajectoire — exigeant non seulement que l'IA serve la domination géopolitique des États-Unis, mais que toute restriction éthique limitée soit éliminée. Le différend entre Anthropic et l'administration Trump n'est pas un conflit entre l'éthique et le militarisme. C'est un conflit entre deux factions de la classe dirigeante sur le rythme et les conditions de la militarisation de l'IA.

La subordination de l'intelligence artificielle à l'impérialisme américain souligne la nécessité de développer l'IA comme un outil d'émancipation de la classe ouvrière. C'est là toute la signification de Socialism AI, lancé par le Comité international de la Quatrième Internationale le 12 décembre 2025 — la première application de cette technologie développée indépendamment des impératifs de profit capitalistes et de la planification de la guerre impérialiste, et construite dans l'intérêt de la classe ouvrière.

La lutte contre la militarisation et la surveillance par l'IA est inséparable de la lutte contre le système capitaliste qui les produit. Cette lutte ne peut être menée que par la mobilisation politique indépendante de la classe ouvrière internationale sur la base d'un programme socialiste et internationaliste, exigeant la déclassification de tous les programmes militaires d'IA, la fin des opérations militaires américaines dans le monde entier, ainsi que la propriété publique et le contrôle démocratique de la technologie de l'IA dans l'intérêt de la classe ouvrière, et non de l'oligarchie financière.

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