Des centaines de travailleurs, étudiants et résidents de la classe moyenne des banlieues de Detroit ont protesté lundi soir contre les plans de l’administration Trump visant à étendre les opérations de l’Immigration and Customs Enforcement (ICE) dans la région. Les manifestations à Romulus et Southfield s’inscrivent dans une vague de protestations, de grèves étudiantes et de réunions publiques qui éclatent à travers les États-Unis après des opérations d’immigration violentes et des meurtres menés par des agents fédéraux à Minneapolis le mois dernier.
À Romulus, environ 700 à 800 personnes se sont rassemblées devant l’hôtel de ville pour s’opposer aux plans du ministère de la Sécurité intérieure (DHS) de convertir un entrepôt de plus de 23 000 m² en centre de détention ICE de 500 lits situé près de l’aéroport métropolitain de Detroit, emplacement jugé susceptible de faciliter des vols d’expulsion rapides et discrets. Si ce projet est réalisé, le centre de Romulus serait l’un des 23 nouveaux méga-centres de détention envisagés par le DHS dans tout le pays dans le cadre d’une vaste expansion de l’infrastructure d’application de l’immigration fédérale.
Parallèlement, 200 à 300 personnes ont envahi une réunion du conseil municipal de Southfield pour protester contre la location d’espaces de bureaux à des agents de l’ICE dans l’immeuble One Town Square. Les responsables municipaux ont reconnu que l’U.S. General Services Administration avait sécurisé cet espace, affirmant qu’il servirait uniquement à des « services administratifs et juridiques » pour l’ICE, une garantie que peu de participants ont jugée crédible.
Dans les deux localités, les manifestants brandissaient des pancartes dénonçant les «camps de concentration » de l’ICE, le fascisme et le nazisme, et défendant les droits des travailleurs et des jeunes immigrés. Beaucoup ont tenté d’entrer en groupe dans les salles du conseil municipal, mais des responsables du Parti démocrate se sont appuyés sur la police locale pour en limiter l’accès. À Romulus, des slogans tels que «laissez-nous entrer » ont résonné à l’extérieur de la réunion pendant que les agents en bloquaient l’entrée.
Les étudiants ont joué un rôle important dans les manifestations. Une élève de la Caesar Chavez Academy de Detroit a expliqué pourquoi les jeunes avaient débrayé.
« En gros, toute notre école a quitté les cours parce que nous essayons de provoquer un changement. Tout ce que fait l’ICE est injuste. Les gens sont ici pour vivre leur vie correctement. Tout le monde voit ce que font les cartels au Mexique et ils se demandent pourquoi les gens cherchent à partir vers un endroit sûr. »
Faisant référence à des vidéos largement diffusées sur les réseaux sociaux montrant le chef de police de Quakertown, en Pennsylvanie, plaçant une jeune fille qui protestait contre l’ICE dans une clé d’étranglement, elle a déclaré : « Ce n’est pas correct. Les étudiants parlaient au nom de ceux qui ne peuvent pas parler pour eux-mêmes. »
Sa mère, debout à ses côtés, a défendu la grève scolaire. « Ils exercent leur liberté d’expression garantie par le Premier Amendement, et ils utilisent leur voix en quittant l’école pour une raison. Quand ma fille l’a fait, j’étais fière d’elle. »
Allison Bader, s’exprimant au nom d’une organisation de défense des droits des immigrants, a souligné l’urgence d’une action publique soutenue. « Il est extrêmement important d’être dans la rue aussi souvent que possible pour exercer une pression sur l’administration Trump. Des familles sont complètement déchirées, des enfants sont détenus dans des camps de concentration. Mon organisation est entrée à elle seule sept fois dans le camp de Baldwin pour aider des gens », a-t-elle déclaré, en référence au centre de détention ICE North Lake, géré par une entreprise privée à Baldwin, dans le Michigan, qu’elle a qualifié de « deuxième plus grand camp de concentration aux États-Unis en ce moment ».
Bader a averti que l’implantation du centre de Romulus près de l’aéroport le rendrait «pratique pour faire disparaître des êtres humains et continuer toutes les choses horribles que nous savons être vraies. [...] Ce n’est plus seulement une affaire de Trump, et ce n’est pas simplement une question de démocrates ou de républicains. C’est un problème de droits humains, et nous devons nous défendre les uns les autres.»
Soulignant l'immense richesse concentrée entre les mains des élites économiques, elle a ajouté : « Il faut mettre fin à la mainmise des milliardaires sur le système. Il faut les taxer de façon exorbitante, car personne n'a besoin d'un milliard de dollars. Ils soudoient les deux camps (démocrates et républicains). C'est pourquoi ils ne veulent pas que les dossiers Epstein soient rendus publics : tout le système s'effondrerait, car ils sont tous impliqués. »
Le Parti de l’égalité socialiste (PES) est intervenu dans les deux manifestations et les réunions des conseils municipaux pour soutenir que la défense des travailleurs immigrés exige une mobilisation indépendante de la classe ouvrière. Jerry White, membre du PES récemment revenu de Minneapolis, s’est adressé aux manifestants à Romulus pour parler des leçons du mouvement de masse qui y a éclaté.
Il a fait référence à la marche du 23 janvier à Minneapolis, à laquelle ont participé plus de 50 000 personnes malgré des températures bien au-dessous de zéro, comme une puissante expression de l’opposition populaire. Cependant, il a averti que le lendemain l’administration Trump avait répondu par « le meurtre de sang-froid de l’infirmier en soins intensifs Alex Pretti ». Ce qui s’est déroulé à Minneapolis au cours du dernier mois, a-t-il dit, était « un exercice de répétition pour la répression, l’expulsion d’enfants et le meurtre de manifestants anti-ICE » dans le Michigan et dans d’autres États.
White a souligné que, si les slogans contre l’ICE exprimaient une colère authentique, ils ne suffisaient pas à arrêter la répression. « Nous devons mobiliser la classe ouvrière – les travailleurs de l’automobile, les employés d’Amazon, les camionneurs, les travailleurs du secteur aérien – en préparant une grève générale pour exiger l’abolition de l’ICE, la fin de la chasse aux immigrants et tenir pour responsables tous ceux qui violent les droits constitutionnels, de la police locale jusqu’à l’administration Trump. »
Il a lancé deux avertissements : d’abord concernant le rôle de la bureaucratie syndicale, qui avait empêché les travailleurs de Minneapolis de faire grève en solidarité avec les manifestants ; ensuite, à propos du Parti démocrate. Au Minnesota, le gouverneur démocrate Tim Walz avait conclu un accord avec l’administration Trump pour déployer des policiers d’État et la police de Minneapolis afin d’arrêter des manifestants anti-ICE et de remettre les immigrants détenus aux agents fédéraux. Cet arrangement, a expliqué White, a permis à Trump de retirer certains agents fédéraux de Minneapolis pour les redéployer dans d’autres États, dont le Michigan.
« Une nouvelle étape de la résistance » était nécessaire, a-t-il déclaré, impliquant la formation de comités de base dans chaque usine, lieu de travail, école et quartier afin d’organiser l’opposition indépendamment des deux partis contrôlés par la grande entreprise.
Plusieurs politiciens démocrates sont apparus lors de la manifestation à Romulus, notamment le lieutenant-gouverneur Garlin Gilchrist ainsi que les législateurs d’État Darrin Camilleri et Dylan Wegela. Ils se sont présentés comme des opposants à Trump tout en encourageant les participants à canaliser leur colère vers les prochaines élections de mi-mandat.
Le conseil municipal de Romulus a adopté une résolution non contraignante déclarant son opposition au centre de détention, invoquant principalement des préoccupations concernant les ressources locales, la pression potentielle sur le service de police et la possibilité que l’installation « fasse baisser la valeur des propriétés et décourage l’investissement commercial ». Un conseiller municipal a suggéré que l’ICE devrait plutôt utiliser l’une des « prisons vides » du Michigan. Un autre a évoqué l’augmentation des coûts liés au maintien de l’ordre lors de manifestations de masse.
Lors de la période de commentaires publics, un intervenant a souligné que les élèves de la Romulus High School avaient quitté les cours le lendemain de la publication des informations concernant le centre de détention et a critiqué le maire démocrate Robert McCraight pour avoir initialement qualifié ces informations de « non fondées ». Un autre travailleur a demandé sans détour : « Quand les États-Unis sont-ils devenus l’Allemagne nazie, où il faut montrer ses papiers ? »
Lors de la réunion du conseil municipal de Southfield, des centaines de résidents ont rempli la salle. Le conseil a adopté à l’unanimité une résolution prudemment formulée affirmant le « contrôle local, la sécurité communautaire et la protection des droits civils », tout en déclarant explicitement que la ville « ne peut ignorer la loi fédérale ».
L’un des premiers à prendre la parole a été Charles O’Neal, 15 ans. « Je suis ici parce que trop d’entre vous ne vous exprimez pas », a commencé l’adolescent, dénonçant «l’installation de l’ICE à Southfield », le fait que « celle qui nie le résultat des élections va compter vos votes » et avertissant que les élections de 2026 « nous sont en train d’être retirées ».
L’adolescent a adressé ses commentaires à la greffière municipale Gabi Grossbard, une républicaine d’extrême droite qui a relayé le mensonge de Trump selon lequel les élections de 2020 auraient été volées et a cherché à invalider les votes de plus d’un million d’habitants du Michigan. Grossbard a également soutenu, et aurait peut-être directement participé à, la tentative de coup d’État du 6 janvier à Washington DC.
Après que l’adolescent a interpellé Grossbard, le président du conseil, Charles Hicks, un démocrate, l’a interrompu et a rappelé les règles interdisant les « attaques personnelles ou déplacées ». Grossbard a alors exigé que la police fasse sortir l’adolescent, et plusieurs agents ont escorté O’Neal hors de la salle sous les cris du public : « Il dit des faits ! »
Intervenant après intervenant ont rejeté la présentation du bureau de l’ICE comme étant simplement administratif. Beaucoup ont averti qu’une fois que l’ICE s’implante dans une ville, elle se retire rarement.
Nadav Pais-Greenapple, dont le grand-père a fui les Pays-Bas occupés par les nazis, a évoqué des proches assassinés dans les camps d’extermination de Sobibor et Treblinka. « La montée du fascisme dans notre pays montre clairement que nous apprenons de l’histoire autant qu’un lapin apprend d’une expérience pratiquée sur lui », a-t-il déclaré. « L’ICE, notre Gestapo moderne, ou chasseurs d’esclaves, ne sont pas seulement à notre porte à Southfield, mais ont reçu les clés de la maison. »
Il a ajouté que l’installation serait « utilisée par l’ICE et le DHS pour produire la justification juridique de leur attaque contre notre communauté », servant de base pour « nous suivre, nous surveiller et nous espionner, nous et nos voisins ». « Le fascisme ne s’installe pas seulement par des hommes masqués armés dans les rues », a-t-il averti, « il est soutenu par les actions de bureaucrates qui signent des documents, demandent des mandats et rédigent des mémorandums juridiques. »
Une autre résidente a déclaré que si l’ICE s’enracinait à Southfield, la ville commencerait à ressembler à une « sundown town » (ville ségrégationniste), évoquant l’expérience de ses grands-parents dans l’Alabama de l’ère Jim Crow et l’obligation de « porter sa pièce d’identité chaque jour ». D’autres ont décrit le fait d’apporter leur passeport au travail par crainte de profilage racial.
Dans des commentaires à un journaliste du WSWS, Alexis a lié la répression au système économique lui-même. « Tout est une question d’argent, donc la classe ouvrière a l’avantage. Une grève générale frapperait là où ils comprendront, là où se trouve l’argent. » Crystal, une résidente mexico-américaine de Southfield, a déclaré sans détour : « Ce que fait l’ICE est illégal, et c’est fasciste. »
S’exprimant au nom du PES, Phyllis Steele, éducatrice à Detroit, a évoqué le récent enlèvement par l’ICE d’Alcides Caceres, résident de Detroit âgé de 23 ans, l’arrestation de deux chauffeurs Amazon Flex à l’extérieur d’un entrepôt à Hazel Park ainsi qu’une opération de l’ICE devant l’usine Factory Zero de GM dans l’enclave de Hamtramck à Detroit. Près de 250 ans après la Déclaration d’indépendance, a-t-elle déclaré, « le criminel condamné à la Maison-Blanche, agissant au nom d’une oligarchie patronale et financière, affirme que son pouvoir est illimité ».
Les démocrates publient des déclarations et prennent de grands airs tout en finançant les mêmes agences répressives. « Si cela doit être arrêté, ce sera par la mobilisation de la classe ouvrière », a affirmé Steele, concluant : « Travailleurs de l’automobile, travailleurs de la logistique, éducateurs, travailleurs de la santé : vous avez le pouvoir d’arrêter cette machine de répression. »
