Un rapport sur l'impact de l'IA déclenche des remous sur les marchés

L'extrême nervosité de Wall Street quant à l'impact de l'intelligence artificielle (IA) sur toute une série de sociétés, en particulier celles fournissant des logiciels et des services informatiques, a été mise en évidence lundi lorsqu'un rapport émanant d'un petit cabinet de recherche a joué un rôle important dans une vente massive en bourse.

Le rapport de Citrini Research a largement circulé et a été cité comme l'un des facteurs ayant contribué à la chute des marchés, qui a vu le Dow Jones dégringoler de plus de 800 points (soit 1,7 %), le S&P 500 de 1 % et le NASDAQ de 1,1 %.

La Bourse de New York [AP Photo/Richard Drew]

Le Wall Street Journal a fait remarquer que s’il n'en fallait pas beaucoup pour faire bouger des marchés saturés de valeurs technologiques et fébriles face à l'IA, le rapport Citrini avait «touché une nouvelle veine dans les craintes».

Au cours des derniers mois, la principale inquiétude était de savoir si les dépenses massives consacrées aux centres de données d'IA par les géants du Web (les «hyperscalers») tels que Meta, Google, Amazon et Microsoft, généreraient des taux de rendement suffisants. Ces craintes subsistent.

Mais de nouvelles inquiétudes sont apparues ces dernières semaines, axées sur l'impact des outils d'IA qui pourraient bouleverser les systèmes existants d'information et de logiciels en réduisant massivement le temps et les coûts de main-d'œuvre.

Soulignant ces effets, le rapport Citrini commençait ainsi: «Et si notre optimisme à l'égard de l'IA continuait d'être justifié... mais que cela s'avérait en fait être un facteur de baisse? »

En d'autres termes, quel sera l'impact sur l'économie si les gains de productivité potentiels de l'IA se concrétisent?

L'analyse de Citrini a été présentée sous la forme d'un rapport hypothétique sur l'économie d'ici environ deux ans. Dans ce scénario, le marché boursier avait subi une chute majeure, le chômage était monté à 10 % et une sorte de boucle apocalyptique s'était développée dans laquelle les entreprises remplaçaient de plus en plus leurs cols blancs par l'IA, poussant d'autres firmes à adopter des mesures de réduction des coûts basées sur l'IA pour rester compétitives.

Deux jours après la publication du rapport, l'entreprise australienne WiseTech Global a annoncé qu'elle supprimerait 2 000 postes — environ un tiers de ses effectifs — au cours des deux prochaines années.

Dans des termes qui se répètent désormais à travers le monde, le directeur général, Zubin Appoo, a déclaré que la société de logiciels logistiques ne réduisait pas de moitié sa capacité de production, mais sa « capacité humaine ».

«L'ère de l'écriture manuelle de code comme acte central de l'ingénierie est révolue», a-t-il affirmé.

Divers commentaires dans la presse financière ont contesté le scénario de Citrini, arguant principalement que les vastes changements technologiques ont détruit des emplois par le passé tout en en créant de nouveaux, et que ce schéma se répéterait avec l'IA.

Mais comme l'a conclu un article d'opinion du Financial Times (FT), « nous devrions probablement nous inquiéter davantage du fait que le marché soit tellement nerveux qu'une publication sur Substack puisse déclencher une déroute violente, plutôt que de chercher à discréditer le rapport même ».

Si le rapport a trouvé un tel écho, c'est parce qu'il a donné voix à des tendances qui deviennent de plus en plus apparentes.

Dans un entretien accordé lundi au FT, Jenny Johnson, directrice générale de la société de gestion d'actifs Franklin Templeton (qui gère 1 700 milliards de dollars), a averti que l'IA remettait en cause le modèle économique de nombreuses sociétés technologiques.

«C'est une préoccupation légitime [quand] vous regardez les capacités de codage, par exemple avec un Claude et ce qu'Anthropic a réalisé... et vous devez vraiment vous demander si les sociétés de logiciels d'entreprise peuvent survivre», a-t-elle déclaré au FT.

Certaines de ces entreprises gagnaient encore « des tonnes d'argent » et leurs actions avaient peut-être été « survendues à court terme », mais il existait une « menace pour leur modèle économique à long terme».

Johnson a également souligné certains des problèmes financiers qui surgissent, alors que les sociétés de capital-investissement qui ont financé une grande partie de l'activité des éditeurs de logiciels ces dernières années voient désormais les conditions se durcir.

Selon l’article du FT, elle avait « cité la décision de nombreux groupes de capital-investissement de se tourner vers des véhicules de continuation — où un groupe d'investissement vend une entreprise qu'il possède à un fonds distinct qu'il gère lui-même — comme signe de la difficulté qu'ont les gestionnaires d'actifs alternatifs à restituer de l'argent à leurs investisseurs ».

Le cas d'International Business Machines (IBM) illustre un autre effet significatif de l'IA. Lundi, IBM a connu sa pire journée boursière en 26 ans, son action chutant de 13 % à l'annonce qu'Anthropic avait développé des capacités de codage susceptibles d'impacter l’activité principale d'IBM.

IBM produit la plupart des ordinateurs centraux (mainframes) qui fonctionnent encore avec le programme COBOL, développé pour la première fois en 1960. COBOL, souvent utilisé sur des systèmes IBM, permet d’effectuer environ 95 % des transactions aux guichets automatiques et 40% des systèmes bancaires.

Dans un billet de blog, Anthropic a déclaré: « Moderniser un système COBOL nécessitait autrefois des armées de consultants passant des années à cartographier les flux de travail. L'IA change tout cela. »

Selon Bloomberg, les actions d'IBM ont chuté de 27 % en février et sont en passe de connaître leur plus forte baisse mensuelle depuis 1968.

D'autres sociétés sont également touchées. Les grandes firmes de logiciels Workday, CrowdStrike et Datadog ont toutes chuté de plus de 7 % lundi. Salesforce a reculé de 4 %, portant sa baisse totale depuis le début de l'année à 30 % et son déclin sur les 12 derniers mois à 40 %.

«L’entreprise de logiciels australienne Atlassian, véritable coqueluche du marché, a été «fracassée» selon les termes de l’Australian Financial Review. Elle a perdu 10 % de sa valeur boursière lundi, portant ses pertes depuis le début de l’année à 55 % et à 75 % sur l’année écoulée. »

D'un sommet de 162 milliards de dollars il y a cinq ans, sa capitalisation boursière a plongé à 22,25 milliards de dollars.

L'une des grandes questions soulevées par la déroute des entreprises de logiciels induite par l'IA, et la possibilité que certaines fassent faillite, est l'impact sur les fonds de capital-investissement qui ont joué un rôle majeur dans le financement de leurs activités.

Les montants se chiffrent en milliers de milliards de dollars. Ce mois-ci, selon un récent article du FT, la valeur de deux des plus grandes entreprises de logiciels du monde, Salesforce et ServiceNow, a chuté d'un cinquième.

Cela a suscité des inquiétudes quant à l'exposition des groupes de capitaux privés, notamment Blackstone, Ares, KKR et Blue Owl, qui sont engagés dans des investissements dans les logiciels.

Selon cet article du FT: «Les rachats d'entreprises de logiciels par des sociétés de capital-investissement ont représenté environ 40 % des milliers de milliards de dollars de transactions au cours de la dernière décennie, selon certaines estimations. De telles opérations représentent également près d'un tiers des prêts dans le secteur en pleine expansion du crédit privé.»

Selon les termes d'un dirigeant financier anonyme cité par le FT: «Le logiciel a été le principal domaine du capital-investissement au cours de la dernière décennie. C'est l'exposition la plus importante dans chacun des plus grands fonds de crédit privé.»

Les investisseurs craignent que si l'utilisation de l'IA se propage aussi rapidement que l'indiquent les récentes évolutions quotidiennes, les sociétés de capital-investissement ne se retrouvent avec des milliards de dollars immobilisés dans des entreprises de logiciels qui seront soit gravement perturbées, soit en voie de disparaître.

Un article de Bloomberg traitant des déboires de la société de capital-investissement Blue Owl, dont les actions ont plongé de 60 % au cours des 13 derniers mois, évoque la période ayant précédé la crise financière de 2008.

Il cite Orlando Gemes, directeur des investissements de la société financière britannique Fourier Asset Management ainsi: «Les signaux d'alerte que nous observons aujourd'hui dans le domaine du crédit privé sont étonnamment similaires à ceux de 2007»; la détérioration des protections accordées aux prêteurs avait «masqué le décalage entre ce que les investisseurs pensent posséder et ce qu'ils peuvent réellement céder».

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