Derrière la classification de LFI comme parti d’extrême gauche : une campagne contre les droits démocratiques

Vendredi, le Conseil d’État, la plus haute juridiction administrative française chargée de contrôler la légalité des décisions du gouvernement, a confirmé la classification de La France insoumise à « l’extrême gauche » malgré le recours du parti. Cette décision s’inscrit dans une campagne plus large visant à punir Jean Luc Mélenchon et son parti. L’objectif : l’amener à abandonner la radicalité verbale tout en poursuivant un agenda parlementaire limité.

Cette attaque n’est pas seulement dirigée contre LFI, mais contre tous ceux qui aspirent à une politique de gauche indépendante et vise à préparer la classe ouvrière à l’acceptation de mesures autoritaires et néofascistes. Elle reflète une tendance internationale : les gouvernements utilisent le prétexte de la sécurité et de l’ordre public pour criminaliser l’opposition populaire, restreindre les droits démocratiques et faciliter la montée de forces autoritaires et d’extrême droite.

Malgré les divergences politiques bien documentées et irréconciliables avec LFI et Mélenchon, le WSWS et le Parti de l’Égalité Socialiste, section française du CIQI, défendent sans condition LFI contre les attaques de l’État et du gouvernement pour protéger les droits démocratiques des travailleurs et des jeunes à s’opposer au gouvernement et à l’extrême droite sans être criminalisés.

Mercredi, le Conseil d’État a rejeté le recours de LFI contre ce classement. Le rapporteur Alexandre Trémolière a expliqué : « Les blocs de clivage ne doivent pas être trop nombreux et donc visent large. La circulaire n’a pas pour objet de fournir une analyse de philosophie politique. L’opération de nuançage est une pratique administrative ayant pour seule finalité de proposer une analyse des résultats. »

En présentant le classement comme une simple opération technique dépourvue de portée idéologique, le rapporteur cherche à neutraliser son caractère politique évident. Or, dans un contexte de crise et de polarisation croissante, la définition administrative des blocs électoraux ne peut être considérée comme neutre.

Laurent Nunez, ministre de l’Intérieur avait justifié son étiquette « d’extrême » pour LFI comme suit : « Chez la France insoumise, il y a un refus de la discussion parlementaire, des appels systématiques à la censure, on refuse d'aller voir le gouvernement pour des réunions de travail. Comme ministre de l'Intérieur, je tiens compte de la réalité des situations. »

LFI a été accusé de délégitimer la justice, de porter des accusations générales contre la police et les forces de sécurité, d'appeler à la désobéissance civile et de chercher à rompre avec le capitalisme. Il ne lui a pas été reproché d'appeler à la violence ni d'enfreindre la loi. Cela signifie que le parti est dénoncé comme « d'extrême gauche » parce qu'il exerce son droit démocratique de critiquer le gouvernement, les institutions étatiques et le capitalisme. L’extrémisme qui menace la démocratie n’est pas Mélenchon mais le président Macron, défenseur de génocide et bourreau des Gilets jaunes.

Cette décision doit être considérée comme faisant partie d’un développement international, un tournant des milieux dirigeants vers des méthodes autoritaires et fascistes. La France traverse une profonde crise politique et économique. Le gouvernement de Macron, confronté à des déficits massifs et à des tensions sociales inédites, cherche à imposer des mesures d’austérité et à limiter toute contestation des travailleurs.

Macron a pris fait et cause pour le génocide à Gaza et les élites françaises dénoncent toute opposition au sionisme comme antisémite. Ils cherchent à délégitimer LFI, casser son alliance électorale, et ouvrir la voie au pouvoir du RN.

Le chef du RN, Jordan Bardella, a évoqué un coût potentiel de 100 milliards d’euros lié aux mesures de coupes sociales contestées, illustrant l’ampleur de la confrontation directe entre l’État et la classe ouvrière. Les classes dirigeantes et le gouvernement considèrent la possibilité de porter un parti d’extrême droite au pouvoir pour mener directement une politique de guerre de classes et de guerre à l’extérieur.

Lors des deux dernières présidentielles, Mélenchon a obtenu près de 8 millions de voix dans la classe ouvrière des grandes métropoles, exprimant un soutien à une politique de gauche indépendante. Dans ce contexte, l’attaque contre LFI dépasse le cadre strictement électoral : ainsi sont criminalisées les aspirations des millions de personnes à une politique de gauche, anti-guerre, contre le génocide à Gaza et anti-austérité dont les voix se sont reportés sur LFI et Mélenchon.

Le front politique, englobant groupes d’extrême droite, PS, RN et le gouvernement de Macron, mène une offensive contre les droits démocratiques et l’opposition croissante à l’instauration d’une dictature policière. L’objectif est clair : permettre à Marine Le Pen ou Jordan Bardella d’accéder au pouvoir après les élections municipales et la présidentielle à venir. Le 21 février Laurent Wauquiez (Les Républicains) a indiqué que « LFI est toxique pour notre vie démocratique » et Bruno Retailleau (LR) a plaidé pour « un cordon sanitaire » contre les Insoumis.

Cette logique autoritaire n’est pas propre à la France. Elle rappelle l’expérience récente aux États-Unis, où l’État policier sous Trump a utilisé la violence et la répression pour contrôler la population, notamment à Minneapolis. Les gouvernements impérialistes européens, confrontés à des mouvements sociaux croissants, adoptent des mesures similaires, intensifiant la répression judiciaire et policière contre les opposants politiques. Les formes démocratiques traditionnelles deviennent de plus en plus subordonnées aux intérêts de la classe dirigeante.

La chasse aux sourcières contre LFI cherche à diaboliser l’opposition des jeunes aux groupuscules fascistes et contre la conscription pour faire la guerre. La défense de LFI contre cette attaque n’implique aucun soutien à ses politiques ou à ses alliances avec le PS, qui sert depuis des décennies de pilier au pouvoir bourgeois. Il s’agit de défendre le droit des millions de travailleurs et de jeunes qui ont voté pour LFI à s’exprimer et à résister sans être criminalisés.

Pour la même raison, nous avons défendu LFI contre les accusations calomnieuses selon lesquelles elle serait responsable de la mort de l'activiste d'extrême droite Quentin Deranque. Deranque est décédé des suites de blessures subies lors d'une bagarre près du lieu de l'incident, après avoir soutenu une provocation d'extrême droite contre un rassemblement de la députée LFI Rima Hassan.

Parmi les suspects arrêtés, plusieurs sont membres du groupe « Jeune Garde », proche du LFI et interdit par le ministère de l'Intérieur à l'été 2025. Cela n'est toutefois pas prouvé, tout comme l'affirmation selon laquelle la « Jeune Garde » aurait assuré la sécurité lors du rassemblement avec Rima Hassan. Tant LFI que la « Jeune Garde » nient toute implication dans la mort de Deranque. Néanmoins, un large front, allant des fascistes déclarés au Rassemblement national (RN) d'extrême droite, en passant par le président Macron et le Parti socialiste, a rendu LFI responsable de cette mort et a lancé une campagne de dénigrement virulente contre Mélenchon.

Nous rejetons cette interdiction de la Jeune-Garde prise l’année dernière par le ministère de l’Intérieur. Mettre sur le même plan « violence de gauche » et violence fasciste, comme le font l’État et ses alliés, revient à désarmer politiquement la classe ouvrière. Les travailleurs doivent pouvoir se défendre contre les groupes fascistes sans être placés entre les mains de la police ou les forces de répression.

Lyon, où Deranque a trouvé la mort, a été un bastion d’extrême droite depuis plus de vingt ans, où des groupes terrorisent musulmans, migrants, étudiants et travailleurs de gauche. Entre 2019 et 2023, six personnes ont été tuées en France par la violence d’extrême droite. Le groupe « Jeune Garde » est né en réaction à cela.

Les forces de sécurité sont étroitement liées à ce milieu d’extrême droite. Selon un sondage Ipsos pour le Centre de recherches politiques de Sciences Po (Cevipof), 60 pour cent des forces de l’ordre indiquaient voter pour Marine Le Pen au second tour de la présidentielle de 2022. La base sociale sur laquelle le gouvernement Macron se repose à savoir les forces de l’ordre sont favorable à l’arrivée au pouvoir du RN.

Cette crise révèle aussi la faillite politique de LFI. Le parti refuse d’appeler à une mobilisation indépendante de la classe ouvrière contre Macron, le RN et l’ensemble de l’establishment capitaliste. LFI et les couches sociales qu’il représente, au lieu de mobiliser la classe ouvrière contre le danger néofasciste, demandent l’intervention de l’État et de la police contre l’extrême droite, alors que l’État collabore avec celle-ci contre les travailleurs.

Avec le Nouveau Front populaire, une alliance électorale avec les socialistes, communistes et écologistes, et des accords électoraux avec le camp de Macron, Mélenchon a renforcé lors des élections législatives de 2024 les partis qui s'en prennent aujourd'hui à lui. Le Nouveau Front populaire n'a pas freiné la montée du RN, comme nous l'avions prédit à l'époque, mais a au contraire renforcé l'extrême droite.

Pour justifier la classification de LFI à « l’extrême gauche », le rapporteur a évoqué l’absence d’alliance entre LFI et ses alliés du NFP au premier tour des municipales : « LFI présente une liste propre dans les grandes villes, tandis que le PS et EEELV font cause commune. Le parti de JL Mélenchon se démarque donc de la gauche. Qu’importe qu’il ait joué un rôle de rassemblement lors des précédentes élections via la Nupes puis le NFP, cette fois, il fait cavalier seul. La circulaire vise uniquement les prochaines municipales. »

La référence à la non-alliance avec le PS et EELV est une tentative de faire plier LFI afin qu’il abandonne toute radicalité verbale et rentre dans les rangs. Le Conseil d’État et Macron ne craignent pas tant Mélenchon ou LFI, qui est un parti de la pseudo-gauche intégré à l’appareil d’État.

Le Monde rapporte la réaction de l’avocat de LFI, Me Thiriez : « LFI n’a jamais prôné la révolution à la Lénine, la révolution par la rue ou la violence. Le mouvement préconise la révolution citoyenne, par les urnes, ce qui le différencie des autres partis d’extrême gauche », a-t-il déclaré.

Le député et coordinateur national de LFI Emmanuel Bompard explique clairement, que la politique de la LFI s'inscrit exclusivement dans le cadre des manœuvres parlementaires : « Il existe une extrême gauche en France et elle se revendique comme telle. Elle considère les élections comme une tribune et non pas comme un moyen de conquête du pouvoir, ce qui n'est pas le cas de La France insoumise. »

La perspective de LFI repose sur l’illusion qu’il est possible de faire pression sur l’État via le parlementarisme pour obtenir des concessions du gouvernement alors que celui-ci renforce la répression contre les travailleurs et les jeunes.

Les travailleurs et les jeunes doivent tirer les leçons de cette situation. La défense des droits démocratiques et la lutte contre l’extrême droite ne peuvent être confiées à des partis intégrés à l’État et engagés dans des alliances parlementaires avec ceux-là mêmes qui préparent ces attaques.

La seule réponse progressiste réside dans la construction d’un mouvement politique indépendant de la classe ouvrière, basé sur un programme socialiste internationaliste, pour s’opposer à la guerre, à l’austérité et à la dérive autoritaire du capitalisme français et européen. Le WSWS appelle les travailleurs à construire le CIQI et sa section française, le Parti de l’égalité socialiste.

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