La Journée Al-Qods, la manifestation annuelle en faveur des droits des Palestiniens, observée pacifiquement à Toronto depuis des décennies, a bien eu lieu le samedi 14 mars. Elle s’est tenue malgré une tentative de dernière minute du gouvernement conservateur ontarien d’ultra-droite dirigé par Doug Ford d’obtenir une injonction d’urgence des tribunaux pour interdire la manifestation, sous le prétexte frauduleux qu’elle posait un « risque sérieux de violence ».
Plusieurs milliers de personnes ont pris part à un rassemblement devant le consulat des États-Unis, puis ont défilé pacifiquement dans le centre-ville de Toronto, en dépit d’une présence policière massive et d’une contre-manifestation organisée par des éléments sionistes et des monarchistes iraniens, qui ont lancé des insultes et des menaces.
Parmi les manifestants se trouvaient des familles entières. Beaucoup portaient des pancartes dénonçant la guerre d’agression criminelle que les États-Unis et Israël ont lancée contre l’Iran, conflit qui s’est maintenant étendu à une invasion israélienne du Liban ayant déplacé plus d’un million de personnes.
Malgré la campagne hystérique de peur alimentée par des éléments sionistes et d’extrême droite, dont l’ancienne députée provinciale conservatrice Lisa McLeod ainsi que les conseillers municipaux de Toronto Brad Bradford et Bob Pasternak, qui ont diffamé la manifestation en la qualifiant de « tribune pour la haine antisémite » et de soutien à des « organisations terroristes », les seules arrestations effectuées ce jour-là concernaient des contre-manifestants sionistes et monarchistes. Deux monarchistes iraniens ont été arrêtés, l’un pour avoir agressé un manifestant, l’autre pour voies de fait et incitation publique à la haine.

Des menaces de violence importantes ont été proférées par des militants sionistes contre la manifestation avant même qu’elle n’ait lieu. Commentant dans un groupe Facebook, « Toronto Jewish Community on Alert », mis en place par le chef du groupe de justiciers sionistes Magen Herut, Marshall Uretsky a déclaré : « J’aimerais m’y présenter moi aussi – avec une mitrailleuse !!!! »

Ces résultats constituent un revers embarrassant pour le gouvernement Ford et pour les éléments d’extrême droite qui attaquent depuis des années les manifestations de la Journée Al-Qods dans le cadre d’une campagne concertée visant à réprimer l’opposition antiguerre et anti-impérialiste et à faire reculer les droits démocratiques fondamentaux de la classe ouvrière.
L’interdiction de la Journée Al-Qods aurait créé un précédent que l’impérialisme canadien aurait pu exploiter à mesure qu’il militarise la société et force la classe ouvrière à payer le coût de son rôle de protagoniste dans la poussée impérialiste visant à un nouveau partage du monde.
Dès son élection en 2018, Ford s’en est pris à la Journée Al-Qods, présentant la lutte des Palestiniens contre leur dépossession et leur expulsion de leur patrie comme un appel « au meurtre de toute une population civile en Israël ». C’est un mensonge ignoble. En octobre 2023, le gouvernement israélien d’extrême droite, avec le soutien militaire et politique des puissances impérialistes, dont le Canada, a lancé contre les Palestiniens de Gaza son assaut génocidaire qui dure maintenant depuis deux ans et demi. Sous la direction de l’impérialisme américain et de son aspirant dictateur, le président Donald Trump, cette guerre s’est maintenant transformée en une guerre impérialiste d’extermination contre les peuples d’Iran et du Liban.
Depuis le début du génocide, la classe dirigeante canadienne a travaillé systématiquement à intimider et à criminaliser les manifestations contre le génocide. Le gouvernement libéral au niveau fédéral et des gouvernements provinciaux comme celui de Ford ont calomnié les manifestants en les traitant d’« antisémites », défendu les descentes de police brutales contre les militants et affirmé le « droit d’Israël à se défendre ». À l’Assemblée législative provinciale, les conservateurs de Ford ont utilisé leur majorité pour bâillonner la députée néo-démocrate Sarah Jama, à qui il a été interdit de prendre la parole après avoir qualifié Israël d’« État d’apartheid » et avoir déclaré son appui au peuple palestinien.
Dans une tentative transparente de fabriquer un prétexte pour justifier la criminalisation de la manifestation pro-palestinienne et anti-guerre de samedi, le gouvernement Ford s’est saisi des récentes fusillades, toujours non élucidées, contre trois synagogues de Toronto et le consulat américain sur University Avenue. Dans chaque cas, des coups de feu ont été tirés contre les bâtiments au beau milieu de la nuit. Personne n’a été blessé dans ces événements encore inexpliqués, survenus au cours des deux semaines précédentes.
Pour des raisons évidentes, le consulat américain a été pendant des décennies un lieu de rassemblement traditionnel pour les manifestations anti-guerre et anti-génocide à Toronto.
Encouragé par le National Post, le Toronto Sun et des groupes pro-sionistes, Ford s’est emparé de ces incidents et a annoncé le vendredi 13 mars qu’il demanderait au procureur général de l’Ontario, Doug Downey, de solliciter une injonction d’urgence pour interdire la manifestation de la Journée Al-Qods.
Downey a déposé la demande d’injonction à 12 h 30 le lendemain, soit seulement deux heures et demie avant le début prévu de l’événement. La confusion et l’incertitude ainsi créées ont vraisemblablement dissuadé de nombreuses personnes qui auraient autrement participé, et cela faisait sans aucun doute partie des calculs antidémocratiques et franchement autoritaires du gouvernement.
Le mémoire juridique bricolé à la hâte par le gouvernement est en lui-même révélateur. Il s’agit d’un document diffamatoire de 109 pages, qui amalgame, sans aucun fondement factuel, les quatre récentes fusillades à Toronto – dont le moment et les circonstances sont d’une commodité suspecte – ainsi que d’autres incidents, avec les intentions des organisateurs de la manifestation de la Journée Al-Qods.
« Au cours des plus de deux dernières années, et avec une escalade au cours des deux dernières semaines, la région du Grand Toronto a connu de multiples incidents de violence grave, y compris des coups de feu, notamment des incidents visant des écoles juives et des entreprises appartenant à des Juifs, des synagogues et des Irano-Canadiens opposés au régime iranien actuel [...] », répétait le gouvernement.
Le procureur général a ensuite tenté de diffamer la manifestation en l’associant à ces incidents et à d’autres événements sans lien.
« Des milliers de manifestants et de contre-manifestants sont attendus au rassemblement; il existe un risque sérieux de violence découlant du rassemblement ou s’y produisant; il existe un risque sérieux que le rassemblement constitue un méfait, une nuisance publique ou commune et de l’intimidation [...] Il existe un risque sérieux que la conduite lors du rassemblement constitue une incitation publique à la haine, la promotion volontaire de la haine ou la promotion volontaire de l’antisémitisme [...] », etc.
Le juge de la Cour supérieure de l’Ontario Robert Centa a rejeté l’amalgame grossier du gouvernement, déclarant :
Le procureur général invoque d’horribles actes de violence antisémite à travers le monde comme contexte de sa demande d’injonction. Toutefois, aucun élément de preuve devant moi n’établit de lien entre ces actes horribles et ce rassemblement. L’approche du procureur général vient dangereusement près de me demander de tenir certaines personnes responsables de la conduite d’autres personnes.
Dans sa décision rejetant la demande d’injonction du gouvernement, le juge Centa a aussi noté que la police de Toronto n’avait exprimé aucune opposition à la tenue de la manifestation, et ce malgré son hostilité bien connue envers les manifestations de gauche et ses liens étroits avec le premier ministre Ford, qui se vante régulièrement de son « amour » pour les forces de « l’ordre public ».
« Si le rassemblement posait un danger clair et immédiat de violence », a écrit Centa, « je me serais attendu à voir des affidavits du Service de police de Toronto indiquant qu’il croyait que le rassemblement mettrait des vies et la sécurité en danger. [...] Il n’y a eu aucune information de ce genre provenant d’un membre du Service de police de Toronto, de la Police provinciale de l’Ontario ou de la Gendarmerie royale du Canada. En fait, la seule information devant la cour est que les organisateurs du rassemblement ont travaillé à l’avance avec le Service de police de Toronto pour veiller à ce qu’il se déroule en toute sécurité. »
Bien que cette décision ait épargné à la manifestation Al-Qods d’être interdite cette fois-ci, les travailleurs ne peuvent pas compter sur les tribunaux capitalistes pour défendre leurs droits démocratiques de manifester contre la guerre impérialiste et la barbarie. Dans les conditions d’une crise systémique mondiale du capitalisme, la défense des droits démocratiques fondamentaux dépend de l’intensification de la lutte de classe sous la direction de la classe ouvrière.
Sous la direction du gouvernement libéral fédéral, d’abord sous le premier ministre Justin Trudeau et maintenant sous Mark Carney, la classe dirigeante s’est mise à abolir le droit de grève, comme le montrent les expériences récentes des travailleurs des postes, des débardeurs, des cheminots et des agents de bord d’Air Canada. Entre-temps, le recours à la soi-disant « clause dérogatoire », par laquelle les gouvernements peuvent piétiner des droits démocratiques fondamentaux supposément garantis par la Charte des droits et libertés, s’est normalisé.
La classe dirigeante envoie un signal très clair qu’elle entend se débarrasser de l’État de droit pour mener ses guerres à l’étranger et faire taire toute dissidence au pays. Dans les jours qui ont suivi la manifestation de samedi, Ford a lancé une série de dénonciations sans précédent de la Charte des droits et libertés. Lundi, faisant la promotion d’une proposition visant à légaliser l’usage de gaz poivré par des justiciers sous couvert de « légitime défense », Ford a déclaré : « Nous devons aussi nous assurer de faire passer les droits des victimes avant ceux des criminels. Vous savez, on entend toujours parler de “la Charte par-ci, la Charte par-là” – les droits garantis par la Charte pour les criminels. Et les droits garantis par la Charte pour les victimes, alors? »
Entre-temps, le comité de rédaction du Globe & Mail, le soi-disant journal de référence du Canada, a déclaré que le droit international devait être abandonné pour mener la guerre d’agression de l’impérialisme contre l’Iran.
