« Des gens sont morts en faisant ce travail » : Des travailleurs de JBS en grève dénoncent leurs conditions dangereuses

La plus grande grève des ouvriers de l'industrie de la viande aux États-Unis depuis les années 1950 entrait dans son troisième jour, mercredi. Comme les deux jours précédents, des milliers de travailleurs, majoritairement des immigrés, ont manifesté pendant des heures devant l'usine de transformation de viande JBS à Greeley, dans le Colorado.

Grève des ouvriers de l'abattoir JBS à Greeley, au Colorado, le 17 mars 2026

JBS, multinationale brésilienne, est le plus grand groupe de conditionnement de la viande au monde. Les employés de l'usine de Greeley travaillent sans convention collective depuis plus de huit mois, suite à la ratification par le syndicat United Food and Commercial Workers (UFCW) d'un accord national concernant environ 26 000 travailleurs répartis dans 14 usines, celle de Greeley étant exclue.

Mardi après-midi, des journalistes du World Socialist Web Site se sont rendus sur le piquet de grève de l'après-midi, encore plus important que celui du matin. Quelque 2 000 travailleurs manifestaient devant l'usine et aux abords. Des travailleurs haïtiens, menacés d'expulsion suite à la décision de l'administration Trump de leur révoquer leur statut de protection temporaire (TPS), ont scandé avec défi « nou kare !» (en créole, « nous ne reculons pas ! »)

Loading Tweet ...
Tweet not loading? See it directly on Twitter

Lors d'un long entretien, Jaden, agent d'entretien de l'équipe de nuit, a décrit en détail les conditions de travail épouvantables à l'usine et a abordé des problématiques politiques plus générales auxquelles sont confrontés les travailleurs, notamment les agressions commises par les agents de l’immigration et la guerre en Iran.

Jaden

Pendant l'entretien, un responsable de l'UFCW a tenté d'empêcher les travailleurs d'exercer leur droit à la liberté d'expression, en bloquant l'accès aux journalistes du WSWS et en exigeant qu'ils consultent d'abord le représentant du syndicat responsable des médias.

Jaden, qui travaille à l'usine depuis deux ans, a confirmé que la direction de l’entreprise avait cherché à obtenir les coordonnées actualisées des travailleurs avant la grève afin de la saboter.

« Ils essaient d'empêcher les gens de participer à la grève et de les dissuader de se battre pour nos revendications », a-t-il déclaré, ajoutant : « Je pense qu'il est crucial que ceux font l’entretien se mettent en grève, car nous travaillons moins d'heures que les ouvriers de production. »

Rejetant l'offre de 60 cents de l'entreprise ainsi que la proposition de la section locale 7 de l'UFCW d'une augmentation de 2 dollars pour les agents d’entretien, Jaden a réclamé une augmentation de 3 dollars de l'heure comme « strict minimum ».

« J'ai occupé de nombreux autres emplois mieux payés, plus sûrs et offrant plus d'heures de travail », a-t-il ajouté.

Les agents d’entretien , a-t-il expliqué, sont régulièrement contraints de pointer à 22h30 pour être immédiatement envoyés en pause, puis de travailler pendant des heures sans pause ni déjeuner, ne recevant souvent que six heures payées par quart de travail.

« Ce n'est pas suffisant pour vivre décemment. Et en plus de cela, ils proposent une augmentation de 60 cents, ce qui ne changera pas grand-chose. » Jaden affirme être payé 23,75 $ de l'heure.

« On ne peut pas payer les factures avec ça. Dans ce boulot, ils nous donnent le strict minimum d'heures. Ils sont aussi très stricts sur l'assiduité. Si tu manques une journée, tu es suspendu. Les congés maladie ne servent à rien : ils te retirent un demi-point, puis t'en rajoutent un. Et de toute façon, tu as un avertissement écrit dans tous les cas. »

Malgré des millions de dollars de profits, JBS refuse d'offrir « de meilleurs avantages sociaux, de meilleurs salaires », déplore Jaden, ajoutant que l'entreprise « manque de personnel et de fournitures ; il n'y a quasiment plus rien ».

L'usine de Greeley transforme environ 8 % de la production de bœuf américaine. Pour rester rentable, elle oblige les agents d'entretien à manipuler et inhaler quotidiennement des produits chimiques dangereux.

« On peut se blesser avec ces produits chimiques, qui peuvent vous éclabousser le visage, même avec des lunettes de protection. Une employée a eu une brûlure chimique à cause de ça. »

Jaden a expliqué que les agents d'entretien utilisent des désinfectants à base de chlore et de l'hydroxyde de sodium. « Ce sont des produits chimiques très puissants, et ils deviennent encore plus forts avec de l'eau chaude. »

Les désinfectants à base de chlore, les nettoyants acides et les agents caustiques, comme l'hydroxyde de sodium, présentent des risques mortels bien connus. Une mauvaise manipulation ou un rinçage insuffisant entre les applications peuvent entraîner la libération de gaz toxiques, notamment du chlore, susceptible de provoquer une détresse respiratoire aiguë, des brûlures chimiques aux poumons et, à fortes concentrations, la mort. Même sans incident de mélange, l'exposition aux aérosols et aux vapeurs dans les espaces clos peut déclencher des vomissements, des vertiges et des troubles respiratoires à long terme.

Jaden a raconté que la semaine dernière, « un des superviseurs, qui ne manipule pas ce genre de produits chimiques, a mal mélangé les produits et la solution était très concentrée. J'ai vomi par terre. La direction ne m'a pas dit de rentrer chez moi. J'ai juste dû attendre que ça passe, dehors. »

« Un collègue et moi étions dehors et nous avons regardé une vidéo de formation qui expliquait que si l'on sentait des produits chimiques trop forts, susceptibles de provoquer des intoxications, il fallait quitter les lieux, ce que j'ai fait. C'est alors qu'un agent de sécurité est arrivé et a exigé de savoir pourquoi je ne travaillais pas. Je lui ai expliqué que les produits chimiques étaient trop forts. On les sentait dans tout le vestiaire, à l'étage, et même en bas. C'était vraiment très fort. »

Les employés reçoivent en théorie des équipements de protection individuelle (EPI), mais Jaden affirme qu'ils sont insuffisants et souvent déduits de leur salaire.

« Nous portons nos EPI, mais ils ne nous fournissent pas les chaussures adéquates et ils nous font payer un prix exorbitant lorsqu'il nous manque quelque chose. Il arrive que quelqu'un nous vole nos EPI ou que nous les perdions, et c'est nous qui devons les payer.

« Ces frais sont déduits de notre salaire, alors que c'est un équipement qui devrait être fourni. »

Comme beaucoup d'employés de l'usine, Jaden porte les stigmates de son expérience chez JBS. « À mon arrivée, je me suis blessé sur un convoyeur. L'équipement de protection individuelle (EPI) qu'on nous avait fourni, comme ces manches protectrices, était tellement serré qu'il était très difficile de dégager mon bras. J'ai essayé de l'enlever, mais mon gant s'est coincé dans le convoyeur et s'est enroulé autour de ma main, m’arrachant la peau. »

La main de Jaden après s'être retrouvée coincée dans un convoyeur, conséquence d'un équipement de protection individuelle mal ajusté

« Ma peau était déchirée et je suis resté coincé là pendant au moins dix minutes, à essayer d'attirer l'attention de quelqu'un. Avec l'EPI qu'on nous imposait, je n'arrivais pas à me dégager ni à enlever mes gants assez vite. Ce manchon n'arrêtait pas de me pincer les gants et mon manteau. Impossible de m'en sortir. »

Jaden a déclaré que malgré la gravité de sa blessure et le fait qu'elle ait été causée par un équipement de protection individuelle mal ajusté, l'entreprise n'a pris en charge que ses frais médicaux, sans aucune indemnisation pour accident du travail ni même une « grosse prime ».

Au lieu de cela, l'entreprise l'a puni pour avoir failli perdre sa main. « Ils m'ont imposé une “règle de base” », a expliqué Jaden. « Si je me blessais ou commettais une erreur durant la prochaine année, je serais licencié. »

Il a détaillé une longue liste d'abus au sein de l'usine. « Les superviseurs et les responsables peuvent être très abusifs et avoir des comportements déplacés envers leurs collègues. On voit souvent des superviseurs avec des casquettes bleues flirter avec les femmes et les toucher.

« Il y avait même un superviseur avec une casquette verte qui a frappé un ouvrier parce qu'il refusait de travailler. Il l'a emmené à l'arrière et lui a donné un coup de poing au visage. Il n'a pas été suspendu pour avoir frappé l'ouvrier. »

Jaden a déclaré ne pas se souvenir qu'un seul responsable syndical soit intervenu pour défendre le travailleur agressé. « Le syndicat est rarement contacté [...] Ils manquent peut-être de personnel ? Je ne sais pas, je vois rarement des représentants syndicaux. »

Abordant des questions politiques plus générales, Jaden, comme la majorité des travailleurs aux États-Unis et dans le monde, s'oppose à la guerre illégale en Iran. « Je savais déjà que Trump allait faire des erreurs, il veut rester au pouvoir, alors faire éclater la guerre est clairement son objectif principal. »

Il a également rejeté l'opération d’« expulsion de masse » de l'administration Trump : « Je déteste la façon dont Trump s'attaque aux immigrés. J'ai des cousins qui sont immigrés. Toute ma famille est immigrée. Je suis citoyen américain, mais c'est quand même scandaleux. Ils s'en prennent aux enfants, ils s'en prennent à des gens qui ont juste “l'air” de ne pas être d'ici.

« Personne n'est vraiment d'ici, cette terre a été volée aux autochtones. » Jaden a reconnu que les attaques de l'administration Trump contre les immigrants visaient à diviser les travailleurs en fonction de leur nationalité. « Je pense que c'est une tentative de rétablir la situation d'avant [...] J'ai entendu des gens parler du retour de la ségrégation. »

Il a indiqué qu'avant la grève, JBS avait commencé à détourner du bétail vers d'autres usines. Interrogé par les journalistes du WSWS sur l'opportunité pour les employés de l'usine JBS de Cactus, au Texas, également membres de l'UFCW, de se joindre à la grève plutôt que de manipuler le bétail provenant de l’usine en grève, Jaden a acquiescé. « Je les soutiendrais s'ils faisaient grève avec nous. Ça aiderait. Il y a bien plus que la simple baisse de salaire. Il y a aussi les superviseurs et la direction. »

Jaden a conclu que les travailleurs devaient poursuivre la grève jusqu'à ce que JBS « cède à nos revendications, car sinon, la situation restera catastrophique. Des gens sont morts en faisant ce travail, et ce n'est pas sécuritaire. Des ouvriers sont décédés au travail, et la production continue. »

(Article paru en anglais le 19 mars 2026)

Loading