Fin 2025, le courant moréniste, mené par le Parti des travailleurs socialistes (PTS) d'Argentine, a tenu une conférence internationale à São Paulo, au Brésil. Auparavant connue sous le nom de Fraction trotskyste, l'organisation s’est servi de l’occasion pour se rebaptiser Courant Révolution Permanente – Quatrième Internationale (CRP-QI).
Cette opération marque une réorientation politique cruciale du mouvement moréniste face à l'éruption de la crise impérialiste et à la désorganisation des formations nationales bourgeoises autour desquelles opèrent ses organisations. Anticipant des luttes massives de la classe ouvrière et de la jeunesse à travers le monde, les morénistes s'emploient consciemment à les détourner de la voie de la révolution socialiste et à les ramener dans le giron des appareils bureaucratiques nationaux qui défendent le capitalisme.
Le changement de nom de leur organisation en «Courant Révolution Permanente», joue un rôle sinistre et bien défini dans ces efforts contre-révolutionnaires. Au cœur des délibérations de la conférence moréniste se trouvait une révision théorique réactionnaire visant à éviscérer la théorie de la révolution permanente de Trotsky.
En s'identifiant pour la forme à la doctrine révolutionnaire internationaliste qu'ils répudient expressément, les morénistes cherchent à manipuler les travailleurs et les jeunes, les empêchant d’accéder au véritable trotskysme représenté par le Comité international de la Quatrième Internationale (CIQI). Ils n'y parviendront pas.
La conférence moréniste s'est ouverte le 14 décembre à São Paulo par un «Grand Rassemblement Internationaliste» réunissant des représentants des différents groupes nationaux affiliés au CRP, tels que Révolution Permanente (RP) en France, Left Voice aux États-Unis, le Mouvement des travailleurs révolutionnaires (MRT) du Brésil et d'autres groupes latino-américains.
Précédée d'une vidéo juxtaposant des scènes de guerre à des images de manifestations de rue, l’évènement a mis en lumière certains aspects marquants de la crise internationale: l'intensification des guerres impérialistes et de la crise économique, ainsi que la montée des inégalités sociales et de l'autoritarisme. Les dirigeants morénistes ont également évoqué le processus de radicalisation sociale, notamment les manifestations massives contre le génocide à Gaza, et ce qu'ils ont défini comme le retour de la «lutte des classes comme facteur dynamique». Leur principal objectif était de se présenter comme étant à l'avant-garde de chaque lutte dans leurs pays respectifs.
Albamonte, dirigeant historique du PTS argentin, a abordé le cadre de la réorganisation politique :
Les classes dirigeantes n'ont rien perdu de leur férocité, mais une réaction se dessine au sein des mouvements de masse, comme en témoigne la tendance à la grève générale en Italie. En conséquence, nous devons mettre notre organisation à la hauteur des cisrconstances, et c'est l'objet de cette conférence.
Pour clarifier ce que signifiait «se mettre à la hauteur des circonstances» pour les morénistes, il a évoqué la politique du PTS consistant à faire pression sur la Confédération générale du travail (CGT) en Argentine, «qui est l'aile droite du mouvement péroniste hésitant».
Albamonte s'est notamment félicité du prétendu succès de la « gauche » argentine – c'est-à-dire la coalition électorale pseudo de gauche menée par le PTS et le Front de gauche des travailleurs-Unité (FIT-U) – qui aurait «forcé» la CGT à « appeler à manifester » contre la loi anti-syndicale, ensuite passée en force par le gouvernement fascisant du président Javier Milei. Avec les « traîtres de la CGT », a déclaré le leader moréniste, « nous poursuivrons la politique du Front uni des travailleurs ». Ce même prétendu succès a été salué par les députés du PTS Myriam Bregman et Nicolás del Caño. Prenant la parole à la conférence de São Paulo, ils se sont vantés de ce que «plusieurs médias ont affirmé que la gauche marcó la cancha (i.e définit les conditions) permettant à la CGT de lancer l'appel à la mobilisation».
Cette manifestation, organisée exactement deux mois après les discours, a abouti à une «trahison totale» de la part de la CGT, selon les Morenistes eux-mêmes.
Suite à la manifestation du 12 février en Argentine, La Izquierda Diário a admis que la CGT préparait cette trahison «depuis de nombreux mois» et a expliqué que son «appel peu enthousiaste à la journée d'action de mercredi, sans grève et avec la 'liberté d'action' pour les syndicats, et avec l'insulte supplémentaire de ne même pas remplir la place devant le Congrès ni d'organiser un rassemblement, visait à servir la politique de négociation avec le gouvernement d'extrême droite pour permettre l'adoption des éléments essentiels du plan et empêcher la classe ouvrière d'exprimer toute sa force sociale.»
En d'autres termes, ce que les morénistes ont effectivement accompli, ce fut de «définir les conditions» pour la subordination par la bureaucratie de la CGT de la classe ouvrière au gouvernement fascisant de Milei, déclaré comme étant la «pièce maîtresse de la stratégie des États-Unis pour l'Amérique latine» par le secrétaire au Trésor de Trump, Scott Bessent.
L’aide apportée pour commettre cette trahison de la classe ouvrière argentine fut saluée par Albamonte comme «la voie que notre organisation doit suivre, non seulement pour construire des partis dans chacun de nos pays, mais aussi pour reconstruire le parti mondial de la révolution socialiste, la Quatrième Internationale».
La subordination de la classe ouvrière argentine au mouvement péroniste bourgeois et à sa bureaucratie syndicale n'est pas un phénomène nouveau pour le mouvement moréniste. Elle constitue depuis longtemps la spécialité de la tendance fondée par Nahuel Moreno dans les années 1950.
La formation de blocs politiques réactionnaires avec des staliniens démoralisés et des «péronistes de gauche», sous le prétexte frauduleux d’appliquer la tactique du «front unique» de Lénine et Trotsky, était le fonds de commerce politique du MAS (Mouvement pour le socialisme), parti fondé par les morénistes en 1982, lors du déclin de la dictature militaire argentine dont l'ascension avait été facilitée par leur politique de capitulation. Le MAS fut le berceau politique d'Albamonte et de son courant nationaliste, et demeura pendant des années un parti exclusivement argentin. Ce n'est qu'en 2004 que la «Fraction trotskyste» s'est constituée en organisation internationale, se séparant de la Ligue internationale des travailleurs (LIT-QI) fondée par Moreno.
On est en train de monter le «Courant Révolution Permanente» (CRP) pour qu’il serve de nouvelle couverture – ornée de couleurs «révolutionnaires» – au mouvement moréniste en vue de promouvoir différents partis pseudo de gauche et de bureaucraties syndicales nationaux qui défendent l'ordre capitaliste pourri contre l'offensive révolutionnaire de la classe ouvrière.
Les taches sur le drapeau politique fraîchement cousu des morénistes ne tardèrent pas à apparaître. Le rôle honteux que le CRP est voué à jouer fut dévoilé de façon flagrante dans sa réaction à la crise déclenchée au Venezuela par l'invasion impérialiste américaine le 3 janvier, deux semaines seulement après la fin de leur conférence.
Alors que le gouvernement chaviste dirigé par la «présidente par intérim» Delcy Rodriguez collabore avec l’administration fasciste de Trump à l’instauration d’un régime néocolonial au Venezuela, le CRP s’est allié aux staliniens, aux dissidents pseudo de gauche du chavisme et à d’autres courants pablistes. Cette coalition vise à ménager un espace aux organisations pseudo de gauche au sein du nouveau système bourgeois qui se forge sous la tutelle impérialiste et à empêcher à tout prix la classe ouvrière de se libérer de la bureaucratie nationaliste bourgeoise.
De toutes les organisations de ce bloc réactionnaire, qu'elles aient été directement intégrées au régime bourgeois chaviste ou qu’elles en soient les fervents défenseurs, le CRP joue le rôle le plus abject.
Pendant des années, la «Fraction trotskyste» s'est employée à lancer des polémiques fraternelles contre les autres courants pseudo de gauche, leur reprochant de «zigzaguer, sans aucun ancrage dans une indépendance de classe et un anti-impérialisme fermes», entre un alignement sur les chavistes d'une part, et l'extrême droite vénézuélienne financée par l'impérialisme américain d'autre part. Mais, alors que l'histoire révèle les conséquences catastrophiques d'une telle orientation politique, le CRP s'empresse d'aider les partis pseudo de gauche démoralisés à blanchir leur passé et à se faire passer pour des représentants de la classe ouvrière.
Si les morénistes parlent de résistance internationaliste à la guerre et à l'impérialisme, les thèses approuvées à leur congrès ne permettent en rien de clarifier la nature de la crise mondiale. Laissant indéfinis tous les aspects fondamentaux de la situation politique, le principal souci des délibérations du CRP est de créer une marge de manœuvre pour leur adaptation à l'impérialisme.
Les morénistes rapportent avoir discuté de différentes définitions de la crise internationale, directement empruntées aux analystes et universitaires bourgeois, sans jamais les analyser politiquement ni parvenir à aucune conclusion. Ils écrivent: «Un débat s’est développé autour de certaines catégories telles que “interrègne”, “chaos systémique”, “polarisation asymétrique” et “période de conflit hégémonique entre les États-Unis et la Chine, et de la nécessité de spécifier leur usage dans le cadre d’une analyse marxiste de la situation internationale».
Selon les morénistes, une chose est sûre quant à la nature de la situation: elle n’est absolument pas objectivement révolutionnaire.
La conférence n'a pas non plus réussi à s'entendre sur la caractérisation de la Chine comme impérialiste. Cette impasse reflète directement le dilemme de la bourgeoisie latino-américaine, vers laquelle les morénistes sont principalement orientés, qui cherche à trouver un équilibre entre la Chine et l'impérialisme américain. Les décisions du CRP indiquent néanmoins une préparation en cours pour justifier l'offensive impérialiste de Washington contre la Chine sous de faux prétextes d’«anti-impérialisme».
« Nouveaux phénomènes politiques à gauche du libéralisme social »
Incapables de présenter une analyse cohérente de la crise historique mondiale, les morénistes ont néanmoins défini des lignes directrices. Ils écrivent :
Par conséquent, le congrès a réaffirmé que nous nous préparons à une période d'exacerbation des rivalités entre les pouvoirs et des processus de radicalisation politique et de lutte des classes. Dans ce contexte, il a abordé la question de l'intervention dans la lutte des classes et des nouveaux phénomènes politiques à gauche du social-libéralisme.
Par « nouveaux phénomènes politiques à gauche du libéralisme social », le CRP entend les pièges politiques que constituent les partis de la pseudo-gauche tels que les Socialistes démocrates d'Amérique (DSA) aux États-Unis, le Parti de gauche en Allemagne et le «Your Party» de Corbyn au Royaume-Uni, vers lesquels ils chercheront à détourner le soulèvement de masse des travailleurs et des jeunes contre la guerre et le capitalisme.
L'orientation du CRP représente une intensification du rôle contre-révolutionnaire joué par le révisionnisme pabliste, dont le morénisme fut l'une des manifestations les plus à droite au XXe siècle. La quintessence du pablisme résidait dans la liquidation de la Quatrième Internationale et le sabotage par là de la lutte pour résoudre la crise historique de la direction prolétarienne.
Dans son discours de clôture du « Grand Rassemblement internationaliste », qui ouvrait les travaux de la conférence moréniste, Diana Assunção, dirigeante du MRT brésilien (Mouvement révolutionnaire ouvrier), a déclaré:
Je crois que la conclusion est qu'il faut nous préparer et lutter avec plus de vigueur afin que la classe ouvrière internationale dispose d'un outil à la hauteur des événements à venir de la lutte des classes que la situation internationale pourrait annoncer. En ce sens, plus que jamais, il est fondamental de lutter pour la reconstruction de la Quatrième Internationale…
La Quatrième Internationale s'est fragmentée après la Seconde Guerre mondiale, donnant naissance à des courants qui ont fini par rechercher des raccourcis, c'est-à-dire par céder à l'opportunisme d'antan, ou par sombrer dans des dogmes inutiles...
C’est pourquoi, lors de cette conférence, nous débattrons de la manière de reprendre avec force la lutte pour un mouvement qui promeut une Internationale de la révolution socialiste, qui pour nous est la Quatrième Internationale […] nous voulons renforcer cet appel et ouvrir ce débat avec toute la gauche qui se revendique révolutionnaire.
Notre courant est le plus dynamique du trotskysme au niveau international, mais nous sommes peu nombreux face aux défis considérables qui se présentent à nous. C'est pourquoi nous ne nous proclamons pas en tant qu’Internationale révolutionnaire, mais cherchons plutôt à en appeler à tous ceux qui souhaitent lutter pour ce programme et cette stratégie afin d'affronter ensemble les nouveaux enjeux et défis.
La conception pabliste d’un « parti international » prônée par Assunção est diamétralement opposée à celle défendue par Léon Trotsky.
Dans le Programme de transition, Trotsky répondait aux « sceptiques » qui s’opposaient à la fondation de la Quatrième Internationale en affirmant : « ses rangs ne sont pas nombreux » mais, écrivait-il, « En dehors de ces cadres, il n'existe pas, sur cette planète, un seul courant révolutionnaire qui mérite réellement ce nom. Si notre Internationale est encore faible en nombre, elle est forte par la doctrine, le programme, la tradition, la trempe incomparable de ses cadres ».
En se proclamant « courant le plus dynamique du trotskysme au niveau international », le CRP s’arroge le droit de répudier la doctrine, le programme et les traditions de la Quatrième Internationale — rejetés depuis longtemps par le morénisme comme des « dogmes inutiles ».
Le CRP crée un amalgame politique grossier entre le courant qui a embrassé « l’opportunisme d’antan » – c’est-à-dire le pablisme – et la tendance qui a lutté pour défendre les principes révolutionnaires du trotskysme – c’est-à-dire le Comité international de la Quatrième Internationale (CIQI). Il s’agit d’une déformation grossière et délibérée du rôle criminel joué par le pablisme et sa variante moréniste. Les pablistes n’ont pas simplement « sombré » dans l’opportunisme ; ils ont mené une lutte consciente et prolongée pour liquider complètement le mouvement trotskyste.
Par cette calomnie, les morénistes espèrent blanchir l'histoire des trahisons commises contre la classe ouvrière, non seulement par le pablisme, mais aussi par le stalinisme et les différentes forces anti-trotskystes qu'ils cherchent à réhabiliter en les qualifiant de « gauche qui se revendique révolutionnaire ».
Alors que nous entrons dans une période marquée par les plus grandes luttes révolutionnaires de l'histoire, le sabotage de la construction de la direction trotskyste dans la classe ouvrière revêt une importance capitale pour la préservation du pouvoir de l'oligarchie capitaliste.
Assimiler les conquêtes de la lutte contre le révisionnisme anti-marxiste, en particulier du combat du CIQI contre le pablisme au sein de la Quatrième Internationale, et développer cette lutte à la lumière des expériences stratégiques du XXIe siècle est le facteur le plus crucial pour développer l'avant-garde révolutionnaire qui instaurera le pouvoir de la classe ouvrière au plan international.
L’assaut redoublé des morénistes contre la Révolution permanente
Le caractère perfide de l'opération moréniste est démasqué de façon on ne peut plus accablante par le fait que le changement de nom de leur mouvement en «Courant Révolution Permanente» s'est accompagné d'un appel à une révision totale de la théorie de la révolution permanente de Trotsky.
En préparation de leur conférence internationale, les morénistes ont organisé un séminaire en Argentine intitulé «théorie de la révolution permanente: vers une formulation élargie». Ses principaux documents ont été publiés en décembre par La Izquierda Diário sous le titre: «Dossier : Débats sur la théorie de la révolution permanente et sa pertinence aujourd’hui.»
Le « débat » des morénistes revient à une déclaration de guerre contre ce principe fondamental du trotskysme. Si leurs chefs ne parviennent pas à s'entendre sur la « forme actuelle » que pourrait prendre la révolution permanente, ils s'accordent néanmoins à déclarer les formulations de Trotsky incompatibles avec la réalité présente.
Dans un article présenté comme des « Notes aux militants », Juan Dal Maso, principal théoricien moréniste dans la nouvelle offensive contre le trotskysme, tente « de donner un aperçu des débats en cours concernant la pertinence de la théorie de la révolution permanente».
Dal Maso écrit:
Par formulation élargie de la TRP [théorie de la révolution permanente], nous entendons une nouvelle interprétation de la TRP qui prend en compte diverses élaborations de Trotsky, mais aussi de Gramsci […] Nous incluons également les développements de Gramsci sur l’hégémonie comme « forme actuelle » de la révolution permanente […] car, d’une part, cela contribue à penser le problème des mécanismes de la révolution permanente dans les pays périphériques métropolitains ou « occidentalisés » et, d’autre part, cela permet de réfléchir à la stratégie qui découle d'une lecture de la révolution permanente qui met l’accent sur les aspects de la lutte pour l’hégémonie.
Anticipant les critiques, les « Notes » de Dal Maso posent la question rhétorique suivante: «Cela ne risque-t-il pas de déformer la TRP ? » Il y répond de manière bureaucratique :
Non, car nous ne changeons ni le concept marxiste de révolution, ni celui de révolution permanente, ni le concept de théorie, ni ne combinons des élaborations incompatibles entre elles.
Autrement dit, il faut tout changer pour que rien ne change.
Le mépris des morénistes pour la théorie et le programme (et pour leurs propres membres) est tel que l'adoption de leur prétendue « nouvelle interprétation de la théorie de la révolution permanente » n'a même pas fait l'objet d'un vote direct. Laissant la direction mener son œuvre révisionniste à son gré, la conférence s'est contentée de « voter pour organiser, en tant qu'événement majeur, un séminaire international public sur la théorie de la révolution permanente au XXIe siècle ».
Il est clair que la décision des morénistes de renommer leur organisation visait à prévenir toute contestation de leur offensive théorique contre la théorie de la révolution permanente.
L’essence de cette attaque révisionniste consiste, premièrement, à déclarer lettre morte les préceptes de la théorie de la révolution permanente et, deuxièmement, à redéfinir complètement le terme «révolution permanente» afin d’abolir son association historique et politique avec Trotsky et la Quatrième Internationale.
Présentant les conclusions fondamentales du séminaire des morénistes, Dal Maso écrit dans un essai intitulé «À la recherche de la forme actuelle de la révolution permanente»:
Comprenez bien : lorsque nous disons que l'actualité de la théorie de la Révolution Permanente est en débat, nous ne disons pas qu'elle n’est pas valide. Cela signifie simplement que les dynamiques typiques, classiques ou optimales envisagées par cette théorie ne correspondent pas aux processus actuels. C'est précisément pour cette raison qu'il est important de distinguer prescription et description. La prescription implique une volonté pratique (en l'occurrence, la réalisation de la révolution socialiste avec une stratégie propre au prolétariat). La description elle, cherche à rendre compte d'un état de choses ou d'un processus qui, non pas nécessairement dans son développement, mais dans son existence même, est indépendant de cette volonté. Compte tenu de cette distinction, la théorie de la révolution permanente est irréprochable d'un point de vue prescriptif, à moins d'être favorable aux alliances avec la bourgeoisie nationale, la social-démocratie, le stalinisme ou le capitalisme en général. D'un point de vue descriptif cependant, les processus pour lesquels cette théorie a été conçue ne correspondent pas à ceux qui se produisent dans notre réalité. Cette circonstance nous oblige à repenser la question de l’actualité de la TRP afin de réarticuler les deux dimensions (prescriptive et descriptive) par rapport à la réalité de cette époque.
Cette déclaration frappe d'emblée par son hypocrisie. Non seulement on peut être «favorable aux alliances avec la bourgeoisie nationale, la social-démocratie, le stalinisme ou le capitalisme en général», mais, si l'on est membre du «Courant Révolution Permanente», on est tenu de rechercher systématiquement de telles alliances.
De plus, dès lors qu'il est établi que la théorie de la révolution permanente ne «décrit» pas les processus à l'œuvre dans «notre réalité», elle ne peut plus être invoquée que dans des discours de circonstance. En réalité, ce que les morénistes présentent comme la « forme actuelle » ou la « formulation élargie de la théorie de la révolution permanente » n'est autre que la politique réactionnaire de la pseudo-gauche, affublée d’une rhétorique pseudo-trotskyste.
Le marais politique de la pseudo-gauche
Aussi vulgaire soit-elle, l'affirmation de Dal Maso concernant la « différence entre prescription et description » soulève de profondes questions théoriques.
En opposant la «volonté pratique» à «l’état de choses indépendant de cette volonté», Dal Maso présuppose une scission fondamentale entre les éléments subjectif et objectif du développement historique. Un parti qui conçoit son activité subjective indépendamment de la réalité objective et de ses contradictions inhérentes n’est pas une tendance marxiste ancrée dans la classe ouvrière, mais une bande de flibustiers petits bourgeois pseudo de gauche.
Dans ses Thèses sur Feuerbach, ouvrage fondateur de la méthode matérialiste historique, Marx déclarait:
Le principal défaut, jusqu'ici, du matérialisme de tous les philosophes – y compris celui de Feuerbach est que l'objet, la réalité, le monde sensible n'y sont saisis que sous la forme d'objet ou d'intuition, mais non en tant qu'activité humaine concrète, en tant que pratique, de façon non subjective. C'est ce qui explique pourquoi l'aspect actif fut développé par l'idéalisme, en opposition au matérialisme, — mais seulement abstraitement, car l'idéalisme ne connaît naturellement pas l'activité réelle, concrète, comme telle.
Le développement de la compréhension humaine des éléments subjectifs et objectifs de la réalité, au sein d'un même système de pensée matérialiste, fut le grand accomplissement de la théorie marxiste. De là découle une pratique politique que Lénine a résumée ainsi:
La tâche la plus noble de l'humanité est d'embrasser cette logique objective de l'évolution économique (évolution de l'existence sociale) dans ses traits généraux et essentiels, afin d'y adapter aussi clairement et nettement que possible, avec esprit critique, sa conscience sociale et la conscience des classes avancées de tous les pays capitalistes.
Mais un parti qui dissocie sa volonté subjective de la nécessité objective oriente son activité vers des objectifs radicalement différents. Il n'agit pas pour adapter la conscience sociale à la logique objective du développement historique, mais pour la conformer à ses idéaux subjectifs et à ses normes morales. Son but principal n'est pas d'éclairer les masses sur les tâches posées par l'évolution objective de la crise capitaliste et de la lutte des classes, mais de faire appel à leurs émotions. Le domaine de l'irrationnel est son terrain politique de prédilection.
Tout en omettant de dégager clairement les implications anti-marxistes de leurs conclusions, les morénistes n'en sont pas pour autant inconscients. La justification des «élaborations de Gramsci sur l'hégémonie» leur sert en réalité de passerelle stratégique vers le vaste marais des théories et de la politique de la pseudo-gauche.
L'orientation du CRP moréniste vers des tendances anti-trotskystes virulentes a été mise à nu dans le cadre même de son débat pré-conférence sur la « pertinence actuelle » de la théorie de la révolution permanente.
Comme le rapporte Dal Maso :
Les ouvrages que nous avons examinés lors de la première séance proposent différentes synthèses de la théorie de la révolution permanente au cours du XXe siècle, chacune étant liée aux diverses questions abordées dans la section précédente. Il s'agit de «The Age of Permanent Revolution (L’ère de la révolution permanente)» d'Isaac Deutscher, de «Léon Trotsky comme théoricien», chapitre 4, de Philosophie et révolution de Raya Dunayevskaya, de l'« Épilogue » de Réflexions sur le marxisme occidental de Perry Anderson, et du chapitre 2 de l'ouvrage d'Ernesto Laclau et Chantal Mouffe. Hégémonie et stratégie socialiste.
Ainsi, l’analyse par les morénistes de la «théorie de la révolution permanente au cours du XXe siècle» repose entièrement sur des travaux consacrés à réfuter les prémisses et les perspectives fondamentales de la Quatrième Internationale et du marxisme dans son ensemble.
Les biographies politiques des auteurs cités par les morénistes illustrent un vaste processus historique de démoralisation politique et de rejet du socialisme par l'intelligentsia petite-bourgeoise. Elles révèlent, en outre, le lien fondamental entre les principaux courants révisionnistes apparus après la Seconde Guerre mondiale au sein de la Quatrième Internationale – le pablisme et le shachtmanisme – et le développement du postmodernisme et des politiques de la pseudo-gauche.
Isaac Deutscher, présenté par les morénistes juste comme le «grand biographe de Trotsky», s'opposa frontalement à la fondation de la Quatrième Internationale, rejetant la caractérisation du stalinisme comme contre-révolutionnaire par Trotsky. Deutscher défendait l'idée que Staline avait joué le rôle d'un Napoléon soviétique et que la bureaucratie moscovite pouvait être amenée, sous la pression populaire, à jouer un rôle historique progressiste; des théories qui seront plus tard développées dans les conceptions du pablisme.
Raya Dunayevskaya (Forest) et C.L.R. James (Johnson) furent des figures de proue d'un courant petit-bourgeois au sein du SWP (Socialist Workers Party) américain dans les années 1930-1940. Ce courant rompit avec le trotskysme pour les mêmes raisons que la fraction schachtmanienne. À l'instar des schachtmaniens, le courant Johnson-Forest rejeta la conception trotskyste de l'Union soviétique comme État ouvrier, bien que dégénéré, et celle de la bureaucratie dirigeante comme formation parasitaire, et non comme classe. L'interprétation que Dunayevskaya donna de l'Union soviétique comme formation impérialiste, capitaliste d'État, évolua rapidement vers un rejet fondamental du marxisme et du rôle révolutionnaire de la classe ouvrière, au profit de l'«humanisme» et de la centralité des luttes raciales et de genre.
Perry Anderson a longtemps été rédacteur en chef de la New Left Review, organe d'un courant petit-bourgeois apparu dans le contexte de la profonde crise du stalinisme et des bureaucraties syndicales à la fin des années 1950. Ce courant se caractérisait par une rupture morale d’avec le stalinisme, fondée sur le rejet du rôle révolutionnaire de la classe ouvrière et l'hostilité à la perspective historique du trotskysme.
Résumant les conceptions idéologiques qui animaient la New Left (nouvelle gauche) — profondément liées à la politique actuelle des morénistes, le SGP (Sozialistische Gleichheitspartei – Parti de l'égalité socialiste en Allemagne) explique dans son document fondateur:
Au lieu de l'exploitation capitaliste, les figures de proue de la Nouvelle Gauche placèrent au cœur de leur analyse sociale le concept d'aliénation, qu'elles interprétaient de manière psychologique ou existentielle. La classe ouvrière n'était plus considérée comme une classe révolutionnaire, mais plutôt comme une masse apolitique, voire arriérée, pleinement intégrée à la société bourgeoise par le biais du consumérisme, de la domination des médias et de formes répressives d'éducation. Herbert Marcuse, élève de Heidegger et membre de l'École de Francfort, détecta même un «syndrome proto-fasciste au sein de la classe ouvrière». La «révolution» ne viendrait pas de la classe ouvrière, mais de la jeune intelligentsia, des groupes marginaux ou des mouvements de guérilla. Son moteur n'était pas les contradictions de classe de la société capitaliste, mais la pensée critique et l'action d'une élite éclairée.
Les racines historiques et sociales communes des perspectives antimarxistes démoralisées qui en sont venues à dominer la «gauche» petite-bourgeoise et les tendances liquidatrices qui se sont développées au sein de la Quatrième Internationale au cours de la même période ont été expliquées par David North dans The Political Origins of the Pseudo-Left:
L’après-guerre a vu se développer, au sein de diverses franges de l’intelligentsia petite-bourgeoise, une vision de plus en plus ouvertement anti-matérialiste, anti-marxiste, anti-trotskyste, anti-socialiste et anti- ouvrière. En particulier alors que le pouvoir capitaliste se rétablissait aux États-Unis et en Europe occidentale et que la bureaucratie soviétique consolidait son pouvoir, la petite-bourgeoisie s’est efforcée de développer les conceptions intellectuelles et d’élaborer le programme politique les plus à même de défendre ses propres intérêts dans le nouvel ordre mondial. L’émergence du pablisme entre 1949 et 1953 fut l’expression, au sein de la Quatrième Internationale, de ce processus social, politique et intellectuel.
Il ne s'agissait pas d’erreurs politiques malheureuses de quelques individus désorientés. Les «erreurs» théoriques et politiques de Michel Pablo et d'Ernest Mandel, pour ne citer que les principaux opposants au trotskysme orthodoxe (c'est-à-dire à l'expression politique du marxisme révolutionnaire), résultaient bien plutôt de processus socio-économiques apparus après la Seconde Guerre mondiale. À travers le courant connu sous le nom de pablisme, la petite bourgeoisie tenta de s'emparer de la Quatrième Internationale et d'instrumentaliser son prestige à son profit.
La trajectoire à droite de ces tendances petites-bourgeoises a abouti à leur intégration complète dans la politique bourgeoise et à la consolidation de la vision de ce que le CIQI a scientifiquement qualifié de pseudo-gauche.
Les perspectives de la pseudo-gauche ont trouvé leur expression accomplie dans l'ouvrage influent de Chantal Mouffe et Ernest Laclau, Hégémonie et stratégie socialiste. Publié en 1985 par la maison d'édition pabliste Verso (qui publia également Réflexions sur le marxisme occidental d'Anderson), ce livre déclarait: «Ce qui est aujourd'hui en crise, c'est toute une conception du socialisme qui repose sur la centralité ontologique de la classe ouvrière, sur le rôle de la Révolution, avec un R majuscule, comme moment fondateur du passage d'un type de société à un autre.» La perspective «populiste de gauche» de Laclau et Mouffe trouva une expression concrète dans les trahisons et les catastrophes politiques organisées par Syriza en Grèce et Podemos en Espagne.
Les attaques virulentes contre la théorie de la révolution permanente, perpétrées par ces auteurs issus de diverses traditions anti-trotskystes, constituent le fondement indéniable de la réécriture malhonnête de la théorie de Trotsky par le CRP. Ces scélérats morénistes omettent cependant de préciser ce qui, si l’on fait un bilan du 20e siècle, a été réfuté dans la théorie de la révolution permanente et pourquoi une révision s'avère nécessaire.
La réponse à cette question apparaît plus clairement dans d'autres écrits de Juan Dal Maso, l'architecte de la «formulation élargie» moréniste de la théorie de la révolution permanente.
Les élaborations théoriques du dirigeant moréniste se concentrent, outre sur Gramsci, sur les travaux du penseur socialiste hétérodoxe péruvien José Carlos Mariátegui. En 2025, La Izquierda Diário a publié deux essais de Dal Maso où celui-ci récupérait les contributions de Mariátegui dans le but d’élaborer un « mythe » politique contemporain.
Il y faisait l'éloge de l'idée de Mariátegui que «le mythe est l'étendard, le but, ou ce que poursuit un groupe de personnes, en particulier les foules». Affirmant que ce concept était «le plus fécond pour penser le problème de la politique révolutionnaire aujourd'hui», Dal Maso reconnaissait son lien indissoluble avec les idées du «mythe comme nécessité métaphysique, comme quelque chose qui répond au ‘besoin d'infini’ de l'être humain», et «comme ce qui anime les êtres humains dans l'histoire […] comme lorsque [Mariátegui] dit que l'histoire est faite par des hommes possédés et éclairés par une ‘croyance supérieure’ et que les autres ne sont que ‘le chœur anonyme du drame’ ».
Mariátegui, décédé en 1930 à l'âge précoce de 35 ans, défendait la nécessité pour le mouvement communiste d'un «mythe révolutionnaire». Dal Maso, quant à lui, préconise un «mythe démocratique» pour le XXIe siècle.
Mais pourquoi le «problème de la politique révolutionnaire aujourd’hui» exigerait-il de plonger dans le domaine du «mythe»? Dal Maso répond :
Pour reprendre les termes de Mariátegui, plutôt qu'une crise de l'«absolu bourgeois», c'est-à-dire plutôt qu'une crise de l'idée de Progrès avec un grand P et de l'ouverture à des imaginaires «héroïques et volontaristes» tels que ceux du début de l'après-guerre, ce que nous vivons aujourd'hui est un épuisement de l'idéologie bourgeoise dû à sa propre banalité, ce qui en retour constitue paradoxalement le processus même de la survie de cette idéologie: l'idée que le capitalisme est le seul système possible et l'idée de présentisme qui occulte toute perspective sur le passé (notamment dans ses aspects révolutionnaires) et sur l'avenir (comme possibilité de changement), car nous vivons et devons vivre dans un présent immédiat et instantané où nous devons nous consacrer à la consommation. Cet imaginaire, comme il sied à toute situation de crise, n'est pas non plus homogène, mais il exerce une attraction suffisante pour nous amener à nous interroger sur l'existence d'un certain aspect chronique dans la crise idéologique, qui ne pourrait être surmontée que comme une étape de la subjectivité de masse, à travers des événements historiques majeurs.
Cette formulation montre clairement non seulement comment les morénistes conçoivent le «problème de la politique révolutionnaire aujourd’hui», mais aussi pourquoi la théorie de la révolution permanente dans sa «forme classique» est totalement inadaptée à ses objectifs.
La perpétuation du système capitaliste est présentée comme le résultat de sa domination idéologique sur la classe ouvrière.
Si cette crise idéologique des masses a pris un caractère chronique que seuls des événements majeurs non spécifiés peuvent surmonter, comme le propose Dal Maso, alors nous vivons dans une époque historique complètement différente de celle analysée par Trotsky, et dans laquelle ses postulats théoriques sont absolument inutiles.
La seule originalité des idées des morénistes réside dans leur audace pour les présenter comme un « développement » de la théorie de Trotsky. Mais le fondateur de la Quatrième Internationale a déjà il y a longtemps répondu à leurs prétentions petites-bourgeoises démoralisées:
Au contraire toutes les variétés de représentants désenchantés et apeurés du pseudo-marxisme partent du point de vue que la banqueroute de la direction ne fait que refléter 'l'incapacité' du prolétariat à remplir sa mission révolutionnaire. Tous nos adversaires n'expriment pas clairement cette idée, mais tous – ultra-gauches, centristes, anarchistes, sans parler même des staliniens et des sociaux-démocrates – se déchargent de la responsabilité de la défaite sur le dos du prolétariat. Aucun d'eux n'indique dans quelles conditions précisément le prolétariat s'avérera capable de réaliser la révolution socialiste.
Si l'on admet que les qualités sociales du prolétariat même constituent la cause des défaites, il faut alors considérer comme sans espoir la situation de la société contemporaine.
La confirmation historique et l'actualité de la théorie de la révolution permanente de Trotsky
Le CRP n'explique jamais clairement ce qu'il considère comme incompatible avec la réalité dans la théorie de la révolution permanente. Or, la pratique historique du morénisme apporte une réponse à cette question. La longue histoire politique du courant moréniste est marquée par son rejet constant des prémisses fondamentales et interdépendantes de la théorie de Trotsky: 1. Le caractère international de la révolution socialiste qui, comme l'écrivait Trotsky, «découle de l'état actuel de l'économie et de la structure sociale de l'humanité»; 2. Le rôle révolutionnaire décisif de la classe ouvrière dans tous les pays dans l'époque impérialiste actuelle.
Contrairement aux affirmations des morénistes, la théorie de la révolution permanente correspond parfaitement à la crise capitaliste mondiale objective qui se déroule actuellement et aux problèmes politiques des mouvements révolutionnaires contemporains. Les dynamiques politiques mondiales fondamentales décrites par la théorie de Trotsky sont tout à fait actuelles.
Les principes fondamentaux de cette conception politique mondiale ont été élaborés par Trotsky dès 1905, lorsqu'il a défini le cadre programmatique nécessaire à la future révolution russe.
Trotsky insistait sur le fait que la bourgeoisie russe arriérée, à la fois opprimée par l'impérialisme et confrontée à la menace d'une classe ouvrière puissante, était incapable d'accomplir les tâches historiquement liées aux révolutions démocratiques du passé. Seule la classe ouvrière, en prenant le pouvoir, pouvait mener à bien ces tâches révolutionnaires. Le prolétariat russe, cependant, ne pourrait se limiter aux seules tâches démocratiques et serait contraint de mettre en œuvre des mesures directement socialistes, dont l'achèvement dépendait de l'extension internationale de la révolution socialiste.
Comme l'explique David North dans son essai de 1993, «La révolution permanente et la question nationale aujourd'hui»:
La relation entre la Révolution russe et la révolution socialiste mondiale constituait le fondement essentiel de la théorie de la révolution permanente de Trotsky. Avec une cohérence et une clairvoyance sans égales chez ses contemporains, Lénine y compris, Trotsky affirmait que le caractère de la révolution russe serait déterminé, en dernière analyse, non par des conditions nationales, mais internationales. Aux pédants mencheviques, qui ne cessaient d’expliquer que la Russie était trop en retard économiquement pour se lancer dans un programme de développement économique socialiste, Trotsky répliquait qu’on ne pouvait évaluer correctement le potentiel économique de la Russie si on ne considérait que son niveau de développement national et les ressources nationales à sa disposition. La véritable dynamique du développement russe ne pouvait être comprise que dans le contexte de l'économie mondiale et des relations politiques internationales dans lesquelles elle existait réellement.
Nord poursuivait ainsi:
Le début de la Première Guerre mondiale confirma la primauté accordée par Trotsky à la situation internationale sur les facteurs nationaux. La guerre impérialiste signifiait, en essence, l'impossibilité de réconcilier pacifiquement les forces productives du capitalisme mondial avec l'état-nation dépassé. La classe ouvrière, dans les pays développés comme dans les pays arriérés, était confrontée au même dilemme: ce n’était qu’au niveau du développement économique mondial et par le moyen de la lutte révolutionnaire internationale que l’on trouverait la solution à tous les problèmes fondamentaux de la société humaine.
Cette conception scientifique sous-tendait l'évaluation par Trotsky de tous les problèmes politiques.
Les expériences historiques cruciales du siècle dernier ont maintes fois vérifié les lois du développement politique décrites par la théorie de la révolution permanente.
La théorie de Trotsky fut positivement confirmée par la victoire de la révolution d'Octobre 1917, qui instaura avec succès le pouvoir ouvrier en adoptant les préceptes programmatiques de la théorie de la révolution permanente. Mais elle fut également confirmée par la négative dans une série de défaites révolutionnaires provoquées par les perspectives nationalistes perfides promues par les ennemis staliniens et pablistes du trotskysme. Nulle part ailleurs dans le monde les conséquences désastreuses du renoncement à la théorie de la révolution permanente ne furent démontrées de manière aussi répétée et définitive qu'en Amérique latine.
Le stalinisme est apparu comme une réaction politique consciente contre le programme internationaliste révolutionnaire qui a inspiré la révolution d'Octobre. Ses perspectives exprimaient les intérêts matériels de la bureaucratie d'un État ouvrier instauré dans un pays économiquement arriéré, cerné par l'impérialisme. Sa quête d’arrangement fut rationalisée dans la théorie anti-marxiste de Staline du «socialisme dans un seul pays », qui rompait le lien entre le développement du socialisme en Union soviétique et l’avancée de la révolution prolétarienne mondiale.
Les revers majeurs infligés à la révolution internationale par les trahisons du Komintern, depuis l'écrasement de la révolution chinoise de 1927 jusqu'à l'arrivée au pouvoir d'Hitler en 1933, ont consolidé le stalinisme comme instrument contre-révolutionnaire de l'impérialisme. C'est sur la base de ce constat que Trotsky lança l'appel à la création de la Quatrième Internationale.
Le rôle contre-révolutionnaire du stalinisme s'est clairement manifesté par son adoption d’alliances de « Front populaire » visant à préserver la domination bourgeoise alors que la crise capitaliste préparait une seconde guerre mondiale inter-impérialiste. Mais il a été encore plus mis à nu par ses efforts pour liquider physiquement l'avant-garde marxiste révolutionnaire, qu'il assimilait à juste titre au trotskysme.
Le mouvement trotskyste s'est forgé politiquement dans la lutte pour développer la stratégie révolutionnaire internationaliste de la classe ouvrière et défendre son indépendance politique face aux tentatives du stalinisme de la subordonner à des alliances nationales avec la bourgeoisie. Le révisionnisme pabliste constituait une tentative systématique de saboter cette lutte depuis l'intérieur de la Quatrième Internationale.
Le courant pabliste – mené par Michel Pablo et Ernst Mandel qui présidaient le Secrétariat international de la Quatrième Internationale – s’est adapté aux conditions de la relative stabilisation du capitalisme dans la période d’après-guerre, obtenue uniquement grâce aux trahisons staliniennes des luttes révolutionnaires de la classe ouvrière à la fin de la Seconde Guerre mondiale.
En dissimulant les crimes contre-révolutionnaires du stalinisme, les pablistes saluaient ses «succès» dans l'instauration d'États ouvriers déformés en Europe de l'Est. Ces «succès», ainsi que la progression de la révolution anticoloniale et la «quiétude» du mouvement ouvrier dans les centres impérialistes, étaient présentés de manière impressionniste comme les éléments d'une «nouvelle réalité». «La réalité sociale objective», affirmait Pablo, «se compose essentiellement du régime capitaliste et du monde stalinien».
Cette appréciation grossièrement impressionniste a donné naissance à une perspective historique entièrement nouvelle. Comme l'écrivait David North dans The Heritage We Defend (L’Héritage que nous défendons) :
[Le] trotskysme n’est plus conçu comme la doctrine guidant l’activité pratique du parti déterminé à conquérir le pouvoir et à changer le cours de l’histoire, mais plutôt comme une interprétation générale du processus historique au cours duquel le socialisme est finalement réalisé sous la direction de forces non prolétariennes, hostiles à la Quatrième Internationale. Et si on admettait que le trotskysme avait un rôle direct quelconque à jouer dans le cours des événements, ce rôle était une sorte de processus mental subconscient, guidant l’activité des staliniens, néo-staliniens, demi-staliniens et bien sûr des nationalistes petits-bourgeois de l’une ou l’autre espèce.
Au troisième congrès mondial de la Quatrième Internationale en août 1951, Pablo exposa toutes les implications liquidatrices de sa perspective, déclarant qu'aucune organisation trotskyste ne pouvait se soustraire à « subordonner toutes les considérations organisationnelles, d'indépendance formelle ou autres, à une intégration réelle au sein du mouvement de masse, où qu'il s'exprime ». En vertu de cette doctrine, qualifiée d'« entrisme sui generis », les pablistes orientèrent les sections de la Quatrième Internationale vers une dissolution complète au sein des partis staliniens et sociaux-démocrates, ainsi que des mouvements nationalistes bourgeois des pays coloniaux et semi-coloniaux.
Quant aux sections latino-américaines, les thèses du Troisième Congrès orientaient leur «participation et activité, exemptes de tout sectarisme, dans tous les mouvements de masse et toutes les organisations qui expriment, même de manière indirecte et confuse, les aspirations des masses qui peuvent, par exemple, emprunter le canal des syndicats péronistes ou du mouvement MNR bolivien, ou de l’APRA au Pérou, du mouvement ‘travailliste’ de Vargas, ou de l’Action démocratique au Venezuela».
Cette ligne rejetait frontalement l'orientation antérieure des organisations trotskystes en Amérique latine. Au Brésil, par exemple, le Parti socialiste révolutionnaire (PSR) avait bâti son prestige au sein du mouvement ouvrier comme le principal opposant au gouvernement nationaliste de droite de Getúlio Vargas et à son appareil d'État corporatiste, auquel le Parti communiste stalinien s'était entièrement subordonné.
Concernant la Bolivie et le Pérou, la thèse de Pablo cautionna explicitement les alliances de front populaire avec la bourgeoisie nationale. Elle appelait le Parti révolutionnaire des travailleurs bolivien (POR) à intervenir dans le mouvement de masse «dans le but de le pousser le plus loin possible jusqu’à la prise du pouvoir par le MNR sur la base d’un programme progressiste de front uni anti-impérialiste».
Comme North l'a observé de manière critique dans L’héritage que nous défendons :
Cette proposition démontrait clairement que le courant liquidateur pabliste menait directement à la collaboration de classe et à la trahison de la classe ouvrière sous le déguisement d’«une intégration dans le mouvement de masse». L’orientation proposée par Pablo n’avait rien de commun avec la tactique poursuivie par les bolcheviks en 1917 sur la base de la théorie de la révolution permanente. Elle sanctionnait l’adaptation de Lora au nationalisme bourgeois de Paz Estenssoro qui mena directement à la défaite de la classe ouvrière bolivienne en 1952…
L’idée que les trotskystes devaient défier les nationalistes bourgeois du MNR et de l’APRA pour gagner la direction de la classe ouvrière et de la paysannerie opprimée, qu’ils devaient chercher à démontrer aux masses l’incapacité de ces organisations à réaliser la révolution démocratique et à mener une lutte persistante contre l’impérialisme et qu’ils devaient démasquer la duplicité politique des prétentions démocratiques de ces organisations, sur tout cela, les conceptions politiques défendues par Pablo avaient jeté l’anathème.
La rupture de 1953 d’avec les révisionnistes pablistes et la fondation du Comité international de la Quatrième Internationale (CIQI) ont préservé le mouvement trotskyste international de cette attaque liquidatrice massive.
La «Lettre ouverte» du dirigeant du SWP (Socialist Workers Party Party), James P. Cannon, qui a lancé le CIQI, réaffirmait les principes fondamentaux du trotskysme attaqués par le pablisme. Elle défendait la caractérisation par Trotsky de l'époque comme celle de «l'agonie du système capitaliste», qui «menace de détruire la civilisation par l'aggravation des crises économiques, les guerres mondiales et des manifestations barbares comme le fascisme», et «ne peut être évitée qu'en remplaçant le capitalisme par l'économie planifiée du socialisme à l'échelle mondiale». «Jamais les rapports de force mondiaux n'ont été aussi favorables qu'aujourd'hui pour permettre aux travailleurs d'accéder au pouvoir», affirmait-elle, mais la crise de la direction dans la classe ouvrière devait être résolue. «Le principal obstacle à cela est le stalinisme», affirmait clairement la lettre de Cannon, «qui attire les travailleurs en exploitant le prestige de la révolution d'Octobre 1917 en Russie, pour ensuite, trahissant leur confiance, les jeter soit dans les bras de la social-démocratie, soit dans l'apathie, soit les replonger dans les illusions sur le capitalisme».
S’appuyant sur les divergences politico-théoriques fondamentales avec le pablisme concernant le rôle joué par la direction consciente et l’internationalisme, Cannon a écrit dans les mois qui ont suivi la scission :
Nous sommes les seuls à adhérer sans réserve à la théorie de Lénine et Trotsky du parti de l'avant-garde consciente et de son rôle de chef de file de la lutte révolutionnaire. Cette théorie acquiert une actualité brûlante et domine toutes les autres à l'époque actuelle.
Le problème de la direction ne se limite plus aujourd'hui aux manifestations spontanées de la lutte des classes dans un processus long et complexe, ni même à la conquête du pouvoir dans tel ou tel pays où le capitalisme est particulièrement faible. Il s'agit du développement de la révolution internationale et de la transformation socialiste de la société.
La fondation du CIQI a défini les questions politiques essentielles de la rupture d’avec le pablisme. Mais elle ne pouvait qu'amorcer ce qui, par nécessité, s'est transformé en une lutte politique longue et acharnée contre les puissantes pressions matérielles qui se manifestaient dans le révisionnisme pabliste.
Le rejet de la Révolution permanente par Nahuel Moreno
Les profondes implications de la scission de 1953 au sein de la Quatrième Internationale se sont manifestées avec une force accrue moins d'une décennie plus tard, lorsque le SWP a promu une réunification sans principes avec le Secrétariat international pabliste. Les divergences politiques avec le pablisme, qui n'avaient fait que s'accentuer, ont été déclarées surmontées par les dirigeants du SWP et leurs soutiens internationaux grâce à un accord sur des événements majeurs, notamment sur la révolution cubaine de 1959. Cet accord consistait essentiellement en une attaque frontale de la théorie de la révolution permanente.
La réunification fut justifiée par une entente avec les pablistes selon laquelle le mouvement de guérilla de Fidel Castro avait démontré que le renversement du capitalisme et l'instauration d'un État ouvrier pouvaient être accomplis avec des «instruments émoussés», c'est-à-dire par des directions petites-bourgeoises non marxistes s'appuyant sur des forces sociales autres que la classe ouvrière. Le Secrétariat unifié pabliste, créé en 1963 à la suite de cette fusion sans principes, assigna explicitement au trotskysme un rôle servile: celui «de renforcer et d’enrichir le courant international du castrisme ».
Les principaux architectes de cette opération de liquidation du mouvement trotskyste, visant à le faire entrer dans le domaine de la politique petite-bourgeoise étaient Joseph Hansen, l'ancien agent de la GPU puis du FBI dans la direction du SWP, et son allié latino-américain, Nahuel Moreno.
Hansen et Moreno, dont les héritiers du «Courant Révolution Permanente» ont repris les idées aujourd'hui, présentèrent avec cynisme leur attaque frontale de la théorie de la révolution permanente comme une «mise à jour» de la théorie de Trotsky. Hansen affirmait que le prétendu fait que la «direction petite-bourgeoise de Castro, initialement animée par un programme bourgeois-démocratique», avait été poussé par la logique objective des événements vers «l'établissement du premier État ouvrier de l'hémisphère occidental» constituait la confirmation ultime des lois de la révolution permanente.
La grossière révision de la théorie de la révolution permanente par Moreno fut développée parallèlement à son conflit croissant avec l'orientation de principe du CIQI en Amérique latine. Après avoir initialement soutenu le CIQI lors de la scission de 1953, soutien largement motivé par des querelles nationales de factions avec Juan Posadas, protégé de Pablo en Argentine, Moreno se retrouva rapidement en désaccord avec ses perspectives. Ces divergences furent formulées pour la première fois dans son rapport aux sections latino-américaines de la Conférence de Leeds de 1958, à laquelle il participa. Ce rapport fut publié ultérieurement sous le titre «La Révolution permanente dans l'après-guerre».
Le principal point du rapport de Moreno était son «opposition totale» à la résolution du CIQI selon laquelle «dans les pays coloniaux et semi-coloniaux, notre tâche centrale est de construire des partis prolétariens révolutionnaires», qui, «armés de la théorie de la révolution permanente», luttent pour «l’établissement d’une direction prolétarienne des masses». Rejetant cette formulation orthodoxe, il affirmait: «Le problème théorique et programmatique le plus important réside dans le fait que le processus révolutionnaire de cette période d’après-guerre a enrichi et donné un nouveau contenu à la thèse de la révolution permanente.»
Les conclusions révisionnistes de Moreno furent formulées de la manière la plus claire dans son document programmatique, «La Révolution latino-américaine», publié l'année précédant sa réunification avec le pablisme. Ce document affirmait:
La vie a mis en évidence les lacunes, les omissions et les erreurs du Programme de révolution permanente […] Le dogme selon lequel seule la classe ouvrière est capable d’accomplir les tâches démocratiques est faux. Des segments de la classe-moyenne urbaine et de la paysannerie constituent parfois les directions révolutionnaires […] Ce ne sont pas seulement les ouvriers qui peuvent s’organiser et, dans les premières phases de la révolution, les mouvements agraires démocratiques peuvent également le faire.
Le marxisme occidental a oublié la lutte armée, méthode permanente des masses qui intègre à la lutte des classes un facteur nouveau et original: la géographie abolit la distinction entre régions matures et immatures. Tout pays, toute région est propice à une révolution permanente […] Les révolutions cubaine et chinoise se sont déroulées dans des circonstances que les marxistes classiques qualifiaient de défavorables: il n’y avait pas de grandes luttes sociales, et une poignée d’hommes a déclenché une lutte armée. Pourtant, ce groupe a su transformer les conditions en conditions favorables.
Cette perspective trouve un écho direct dans l'affirmation du CRP, faisant implicitement référence au CIQI, selon laquelle une partie de la Quatrième Internationale « a fini par sombrer dans des dogmes inutiles ». La conclusion tirée par Moreno dans le document de 1962 ne laisse également aucun doute quant aux origines de l'éclectisme flagrant dont témoigne la « formulation élargie » du CRP. Il écrivait: « Il est nécessaire de synthétiser la théorie et le programme généraux corrects (trotskysme) avec la théorie et le programme particuliers corrects (maoïsme et castrisme).»
Abordant les questions cruciales soulevées par sa ligne révisionniste, Moreno déclara dans «La Révolution latino-américaine» qu’il s’agissait de «découvrir pour quelles raisons objectives la révolution mondiale continuait de progresser malgré la trahison et l’absence de direction révolutionnaire prolétarienne». Autrement dit, le postulat fondamental de la Quatrième Internationale, selon lequel la crise de l’humanité se réduit à la crise de la direction révolutionnaire de la classe ouvrière, avait été historiquement réfuté.
La tentative de Hansen et Moreno d'anéantir définitivement le mouvement trotskyste fut bloquée par la contre-offensive politique menée par la CIQI sous la direction de la SLL (Socialist Labour League) de Gerry Healy. Rejetant la glorification par les pablistes de la guérilla petite-bourgeoise et démolissant le mythe que la révolution nationaliste bourgeoise de Castro aurait instauré un État ouvrier à Cuba, Healy et ses camarades réaffirmèrent la nécessité de construire des sections de la Quatrième Internationale comme direction révolutionnaire consciente de la classe ouvrière en Amérique latine et dans le monde entier.
Le refus de dissoudre le CIQI garantissait la préservation de la continuité historique du mouvement trotskyste international. Mais la perturbation de la construction de la direction révolutionnaire, provoquée par le pablisme, eut des conséquences catastrophiques. Des milliers de travailleurs et de jeunes révolutionnaires furent massacrés dans toute l'Amérique latine lors des guérillas promues par les pablistes.
De plus, tandis que le Secrétariat unifié proclamait le rôle stratégique central des guérillas rurales et de la paysannerie, la région était en réalité en proie à des soulèvements de masse de la classe ouvrière urbaine. Des mouvements comme le Cordobazo, qui a secoué l'Argentine en 1969, et le soulèvement révolutionnaire ouvrier chilien qui a suivi, ont objectivement posé la question de la prise du pouvoir politique par la classe ouvrière. Mais en l'absence d'une direction marxiste/trotskyste consciente, ces luttes sont restées politiquement subordonnées aux bureaucraties staliniennes et réformistes et ont été menées à la défaite.
En Argentine et au Chili, comme dans d'autres pays de la région, immédiatement après la rupture d’avec le CIQI, les partisans de Moreno ont poussé l'orientation visant à liquider les sections existantes de la Quatrième Internationale vers le «développement de courants militants qui veulent mener les choses à bien une fois pour toutes ‘à la cubaine’» comme l’écrit Luis Vitale, du POR (Parti révolutionnaire ouvrier) chilien. Moreno procéda à une fusion sans principes avec le Front révolutionnaire populaire indo-américain (FRIP), le parti nationaliste petit-bourgeois de Mario Sanrucho, pour former le PRT (Parti révolutionnaire ouvrier) en Argentine.
Comme l'écrit Bill Van Auken dans Argentine Workers at the Crossroads (Les travailleurs argentins à la croisée des chemins), Santucho «tira rapidement la conclusion logique de la ligne pabliste: qu'il était nécessaire de lancer immédiatement une guérilla armée en Argentine». En 1968, à la veille du soulèvement populaire dans le centre industriel argentin de Cordoba, «Santucho, qui organisait déjà des actions armées individuelles, et Moreno, dont la relation avec la guérilla était entièrement platonique, se séparèrent», les deux tiers de la direction du PRT se rangeant du côté de Santucho et le Secrétariat unifié reconnaissant son groupe comme la section officielle.
Tandis qu'une partie des pablistes argentins se lançait dans des luttes armées isolées et catastrophiques contre l'État, Moreno intégrait de plus en plus son organisation à l'appareil bourgeois qui assassinait ses anciens camarades. Comme l'écrit Van Auken:
Après l'arrivée au pouvoir de Perón en 1973, le PRT de Moreno joua un rôle de plus en plus crucial dans la trahison des travailleurs argentins. Alors que les escadrons de la mort Triple A, organisés par le ministre des Affaires sociales de Perón, López Rega, semaient la terreur et la violence, et que la répression militaire et policière faisait rage dans tout le pays, le PRT annonçait fièrement: «Notre parti est le seul de la gauche révolutionnaire argentine à avoir publiquement proclamé son soutien au ‘processus d'institutionnalisation’»...
Ainsi, au moment même où la question de vie ou de mort à laquelle était confronté le prolétariat argentin était la nécessité de rompre avec le péronisme et de construire une direction révolutionnaire d’alternative pour lutter contre l'État capitaliste et établir la dictature du prolétariat, les morénistes ont œuvré pour renforcer le péronisme et défendre la machine d'État bourgeoise.
Le désarmement politique de la classe ouvrière argentine par le pablisme a ouvert la voie au coup d'État militaire de 1976 mené par le général Videla, qui a donné naissance à l'un des régimes les plus meurtriers de l'histoire de cette région du monde.
Le règne de terreur qui s'est propagé à toute l’Amérique latine sous le réseau des dictatures militaires soutenues par les États-Unis fut le prix payé pour les défaites révolutionnaires de la classe ouvrière. Comme l'écrit Van Auken: «Le rôle contre-révolutionnaire du pablisme est écrit dans le sang des ouvriers et des jeunes d'Argentine» et au-delà.
Pour résoudre la crise historique de la direction dans la classe ouvrière, il faut construire le CIQI!
L'attaque de la théorie de la révolution permanente par le pablisme à travers la glorification du castrisme et la promotion d’un rôle révolutionnaire des forces non prolétariennes, a eu un impact politique bien au-delà de l'Amérique latine. Elle a joué un rôle crucial en désorientant la classe ouvrière et la jeunesse des pays capitalistes avancés et en empêchant la vague révolutionnaire amorcée par la grève générale française de Mai 1968 d'aboutir au renversement du capitalisme.
Tous les « succès » apparents du stalinisme et du nationalisme bourgeois, utilisés par le pablisme pour réviser les perspectives fondamentales de la Quatrième Internationale, furent par la suite renversés, et le caractère contre-révolutionnaire du stalinisme fut définitivement établi par la dissolution de l'Union soviétique par la bureaucratie, avec le soutien des pablistes.
Au cours des 40 dernières années, les héritiers du pablisme et de sa variante moréniste se sont de plus en plus intégrés à l'ordre politique bourgeois et ont promu les guerres impérialistes américano-otaniennes pour le partage du monde.
En Amérique latine, ils ont joué un rôle déterminant dans la restabilisation du pouvoir bourgeois dans le contexte de la crise des dictatures militaires des années 1980. Moreno a présenté le retour d'un régime civil capitaliste en Argentine comme l'aboutissement d'une «révolution démocratique», une appellation étendue par ses partisans, peu après sa mort, à la restauration du capitalisme en URSS. Depuis, les pablistes et les morénistes ont été impliqués dans la mise en place de tous les principaux pièges nationalistes bourgeois tendus à la classe ouvrière latino-américaine, de la montée du Parti des travailleurs au Brésil aux gouvernements de la «vague rose» au XXIe siècle.
Tout le cadre nationaliste de l'action politique des Morénistes est en train d’éclater dû à l'explosion des contradictions de l'impérialisme. L'année 2026 a débuté par l'invasion américaine du Venezuela, l'encerclement de Cuba et le déclenchement d'une guerre d'anéantissement contre l'Iran, soutenue par toutes les grandes puissances impérialistes. Alors que l'impérialisme plonge le monde dans une Troisième Guerre mondiale qui se développe rapidement, la tâche qui est posée à la classe ouvrière internationale de façon immédiate et urgente est celle de la révolution socialiste.
Dans ce contexte, la conférence du CRP moréniste a déclaré :
La construction d'une internationale de la révolution socialiste est l'un des devoirs principaux des révolutionnaires face à la nouvelle étape qui s'ouvre. Nous sommes conscients qu'aucune organisation se réclamant de la révolution ne peut, à elle seule, accomplir cette tâche d'une ampleur historique. À l'encontre de toute auto-proclamation sectaire, nous affirmons que la construction de partis ouvriers révolutionnaires et l'édification d'une internationale de la révolution sociale, ce qui implique pour nous la refondation de la Quatrième Internationale sur des bases révolutionnaires, ne seront pas le fruit du développement évolutif de nos organisations ou de notre courant international, mais le résultat de la fusion d’ailes gauches des organisations marxistes révolutionnaires et de secteurs de l'avant-garde ouvrière et de jeunesse qui s'orientent vers la révolution sociale.
Répondons-leur clairement: l’organisation capable de résoudre cette tâche d’une ampleur historique existe bel et bien, il s’agit du Comité international de la Quatrième Internationale. Le CIQI n’a pas peur de l’affirmer car, contrairement à vous, il n’hésite pas à revendiquer sa propre histoire. Qu’il représente le seul parti international de la révolution socialiste n’est pas une opinion subjective, mais le fruit d’un bilan de lutte historiquement vérifiable.
Le XXe siècle ne s’est pas produit en vain! Les leçons des triomphes et des défaites historiques de la classe ouvrière, inscrites dans la théorie et le programme du CIQI, constituent l'arme fondamentale pour l'éducation de l'avant-garde révolutionnaire qui instaurera le socialisme au XXIe siècle.
Les principes énoncés dans la déclaration fondatrice du CIQI, rédigée par Cannon il y a 73 ans, ont une pertinence encore plus grande aujourd'hui. L'agonie du système capitaliste menace, plus que jamais, la civilisation de destruction par l'aggravation des crises économiques, les guerres mondiales et le fascisme. Dans le même temps, jamais le rapport des forces sociales dans le monde n'a été aussi favorable pour que la classe ouvrière prenne la voie du pouvoir et remplace le capitalisme par l'économie planifiée du socialisme.
Comme l'a souligné David North, président du comité de rédaction international du World Socialist Web Site, dans une déclaration de février 2026:
Effectivement, les contradictions qui poussent la classe dirigeante vers l'autoritarisme et le militarisme sont celles aussi qui créent simultanément les conditions d'un mouvement révolutionnaire de la classe ouvrière à l'échelle internationale.
… La cause [de la crise] est structurelle et systémique: l’irréconciliable contradiction entre la propriété privée des moyens de production et le caractère de plus en plus social du processus de production même. C’est la contradiction centrale identifiée par Marx, et son action à l’époque actuelle a atteint une intensité sans précédent dans l’histoire.
À cela s'ajoute une seconde contradiction, étroitement liée à la première: celle qui oppose la croissance de l'économie mondiale – le développement d'un système véritablement mondial de production, d'échanges et de communications – au système obsolète des États-nations dans le cadre duquel est toujours organisé le pouvoir politique. L'émergence de réseaux de production transnationaux, de chaînes d'approvisionnement mondiales s'étendant sur des dizaines de pays et d'une communication instantanée à l'échelle planétaire a fait des États-nations un carcan qui interdit le développement rationnel des forces productives.
La bourgeoisie impérialiste américaine cherche à résoudre cette contradiction par l'affirmation de sa puissance militaire, par la réorganisation violente des relations économiques mondiales à son avantage…
Il existe cependant une autre force engendrée par ce même processus de mondialisation: une force que la bourgeoisie n’avait pas l’intention de voir apparaître et dont elle ne saisit pas encore pleinement les implications révolutionnaires. L’intégration mondiale de la production a engendré une classe ouvrière mondiale massive, d’une ampleur, d’une concentration et d’une interconnexion objective sans précédent dans l’histoire de l’humanité…
De plus, malgré la prédominance politique de la réaction, le dernier demi-siècle a été témoin de ce que l'on peut à juste titre qualifier de plus grande révolution scientifique et technologique de l'histoire de l'humanité…
L'humanité possède, pour la première fois de son histoire, les connaissances scientifiques et les capacités technologiques nécessaires pour résoudre les problèmes les plus fondamentaux de l'existence matérielle: la faim, la maladie, la dégradation de l'environnement, la pénibilité du travail exploiteur. Pourtant, ces capacités sont prisonnières d'un système social qui les subordonne à l'accumulation de profits privés, qui canalise le génie scientifique vers l'ingénierie financière et le développement d'armements, qui laisse des enfants mourir de faim tandis que des algorithmes optimisent les revenus publicitaires.
Ce sont là les conditions matérielles objectives qui rendent possible et nécessaire l’adoption du programme de la révolution permanente et la construction du CIQI en tant que direction révolutionnaire de la classe ouvrière internationale.
(Article paru en anglais le 15 mars 2026)
