L’administration Trump dévoile ses plans pour la « Grande Amérique du Nord » alors que la guerre avec l’Iran secoue les économies latino-américaines

Le secrétaire à la Guerre Pete Hegseth lors de la première « Conférence contre les cartels des Amériques » (Americas Counter Cartel Conference) au quartier général du Commandement Sud des États-Unis à Doral, en Floride. [Photo: Air Force Staff Sgt. Madelyn Keech]

Dimanche 29 mars, le secrétaire américain à la Guerre Pete Hegseth a présenté une nouvelle doctrine stratégique baptisée la « Grande Amérique du Nord », redéfinissant explicitement l’hémisphère occidental comme un périmètre de sécurité exclusif des États-Unis sous la direction du président Donald Trump.

S’exprimant au quartier général du Commandement Sud des États-Unis à Doral, en Floride, Hegseth a déclaré que « tous les pays et tous les territoires souverains situés au nord de l’équateur, allant du Groenland à l’Équateur et de l’Alaska à la Guyane », relèvent de ce « périmètre de sécurité immédiat » des États-Unis.

Cette annonce s’est accompagnée de l’appel lancé la semaine dernière par le département d’État en faveur d’une conférence des gouvernements alliés en juin ou juillet afin de coordonner le partage de renseignements et les opérations contre les organisations de gauche sous la bannière de la lutte contre « Antifa ». La porte-parole de la Maison-Blanche, Karoline Leavitt, a confirmé la création d’un groupe de travail « chargé de se concentrer sur la menace posée par Antifa », signalant ainsi une répression intérieure associée à une domination hémisphérique.

Cette doctrine équivaut à une version dopée de la doctrine Monroe : un plan préventif pour la recolonisation de l’hémisphère et la mise en place de régimes policiers soutenus par les États-Unis, visant à écraser les explosions sociales imminentes alimentées par la flambée des prix de l’essence, des engrais et des denrées alimentaires, provoquée par la guerre d’agression américano-israélienne contre l’Iran.

Alors qu’Hitler invoquait la lutte contre le bolchevisme pour justifier l’asservissement de l’Europe, Trump et Hegseth exigent que les Amériques s’unissent en tant que « nations chrétiennes sous Dieu » contre le « narco-communisme radical ».

Plusieurs commentateurs ont établi des parallèles avec le projet sioniste du « Grand Israël » soutenu par l’impérialisme américain au Moyen-Orient, mais le projet de la Grande Amérique du Nord opère à une échelle bien plus vaste, faisant écho à l’Anschluss d’Hitler – l’annexion de l’Autriche dans une « Grande Allemagne ». Tout comme Hitler a rassemblé les Allemands de souche sous une bannière raciale, Hegseth promeut une idéologie de suprématie religieuse, les deux servant de couverture à l’asservissement anticommuniste des masses opprimées.

Ce timing n’est pas le fruit du hasard. La fermeture du détroit d’Ormuz a déclenché ce que les analystes qualifient de « bombe financière » dans toute l’Amérique latine, région dépendante des importations, les prix du pétrole ayant augmenté de 75 % dans des pays comme le Pérou, parallèlement à la dévaluation de leurs monnaies face au dollar.

Le coût des engrais, essentiels pour les économies agro-exportatrices de la région dans des pays comme le Brésil, l’Argentine et le Chili, a bondi de 30 % depuis fin février, l’urée – l’engrais le plus utilisé – ayant augmenté de 74,67 % en raison de la guerre.

Ces chocs rappellent la crise pétrolière des années 1970, qui a déclenché deux des plus grands mouvements de masse d’Amérique latine : les grèves brésiliennes de 1978-1980, auxquelles ont participé plus de 100 000 métallurgistes et qui ont failli renverser la dictature militaire, et les mouvements révolutionnaires contre les dictateurs soutenus par les États-Unis à travers l’Amérique centrale.

La vision de Hegseth s’inscrit explicitement dans la continuité de la coalition « Shield of the Americas » (Bouclier des Amériques) de Trump, regroupant des régimes d’extrême droite d’Amérique latine, lancée début mars. Le World Socialist Web Site a qualifié cette initiative d’« Opération Condor » moderne – en référence au réseau de dictatures militaires orchestré par la CIA qui a coordonné la répression et les coups d’État à travers le continent dans les années 1970 et 1980.

Ce programme contre-révolutionnaire est déjà en marche. Le Venezuela a été transformé en protectorat américain à la suite de l’opération du 3 janvier qui a renversé Nicolás Maduro, livrant ses richesses pétrolières à Chevron et Shell. Cuba est menacée d’étranglement par un blocus pétrolier, alors que Trump menace ouvertement de faire de « Cuba la prochaine cible » d’une intervention militaire. Les forces américaines ont bombardé de petits bateaux de pêche dans les Caraïbes et le Pacifique, tuant 163 hommes lors de ce que des sources du Pentagone qualifient de « frappes préventives » contre le trafic de drogue. En Équateur, de récentes opérations militaires conjointes avec le Pentagone ont donné lieu à des actes de torture contre des ouvriers agricoles et à l’incendie des maisons de petits agriculteurs sous prétexte de lutter contre le narcoterrorisme. Les menaces d’envahir et de bombarder le Mexique, d’annexer le Groenland, de s’emparer du canal de Panama et même d’absorber le Canada se sont intensifiées, parallèlement au soutien apporté aux régimes d’extrême droite au Honduras, en Argentine, au Costa Rica et au Chili.

Plus tôt cette année, la Maison-Blanche a glorifié la guerre américano-mexicaine de 1846-1848 – au cours de laquelle les États-Unis ont volé la moitié du territoire mexicain pour étendre l’esclavage – en la présentant comme un précédent déterminant pour aujourd’hui.

Perturbations économiques

Cette campagne agressive de recolonisation répond à la dévastation économique croissante qui touche l’Amérique latine, la région la plus inégalitaire au monde et l’une des plus durement touchées par la pandémie de COVID-19, la guerre menée par les États-Unis et l’OTAN en Ukraine et, désormais, le conflit avec l’Iran.

La hausse des prix des engrais et des denrées alimentaires était déjà au cœur du coup d’État parlementaire de 2022 contre le président péruvien Pedro Castillo, déclenchant des manifestations de masse qui ont été réprimées dans le sang, faisant des dizaines de morts.

Aujourd’hui, les répercussions sont bien plus vastes et plus graves. Au Chili, la hausse de 60 % du prix du diesel et de 30 % de celui de l’essence décidée par le nouveau président fascisant José Antonio Kast a déclenché des manifestations de masse et des rassemblements accompagnés de coups de casseroles.

Au Mexique, des agriculteurs et des camionneurs ont bloqué les routes lundi dans le cadre d’une grève nationale, réclamant une hausse des prix des céréales, les leaders de la contestation évoquant explicitement « les nouveaux problèmes découlant de la guerre en Iran, tels que l’augmentation du coût du diesel et des prix des engrais ». Tout cela se déroule dans le contexte d’une vague de grèves dans les secteurs de l’automobile, de l’éducation et de l’industrie manufacturière partout à travers le Mexique, pour des revendications salariales afin de contrer l’inflation et s’opposer aux licenciements massifs.

Le nouvel objectif stratégique, ancré dans les leçons tirées des crises pétrolières des années 1970, est d’étouffer toute répétition de soulèvements de masse susceptibles de remettre en cause le contrôle impérialiste sur les minéraux et les ressources clés ainsi que sur l’accès à une main-d’œuvre bon marché.

Le cadre proposé par Hegseth s’appuie sur des initiatives du premier mandat de Trump, telles que le rapport de 2017 de l’Atlantic Council sur l’« Alliance pour la prospérité » en Amérique centrale, coprésidé par le criminel de guerre John Negroponte et présenté par l’ancien chef de cabinet de Trump, John Kelly. Il mettait l’accent sur la « sécurité des chaînes d’approvisionnement public-privé » pour le transport de marchandises physiques – un euphémisme pour désigner la militarisation des couloirs de main-d’œuvre à bon marché à travers l’Amérique du Nord, l’Amérique centrale et l’Amérique du Sud afin de la sécuriser pour la production de guerre contre la Chine et la Russie, tout en réduisant l’accès aux prétendus « alliés » européens.

Le WSWS avertissait dès 2017 que l’accent mis par le Pentagone sur les « chaînes d’approvisionnement résilientes » allait s’étendre profondément à l’ensemble de l’hémisphère pour garantir ainsi l’accès au lithium du « Triangle du lithium » (Argentine, Bolivie, Chili), au pétrole du Venezuela, au cuivre du Pérou et du Chili, ainsi qu’aux exportations agricoles du Brésil et de l’Argentine – toutes acheminées vers la machine de guerre américaine. L’objectif : un réseau de dictatures militaires et de régimes fantoches pour étouffer les grèves, les manifestations et les agitations révolutionnaires avant qu’elles n’éclatent.

Lors de la conférence en ligne organisée par le WSWS à l’occasion du 1er mai 2019, Bill Van Auken avait souligné la « composante intérieure qu’impliquait de brandir le drapeau souillé de la doctrine Monroe » par la première administration Trump, visant à promouvoir le fascisme et un État policier au sein même des États-Unis. L’ensemble de l’establishment de la politique étrangère américaine – des démocrates aux républicains – soutient cet Anschluss hémisphérique. Le New York Times et le Washington Post ont applaudi l’opération au Venezuela, le blocus de Cuba et le « Bouclier des Amériques ».

Il ne s’agit pas de simples paroles en l’air. C’est la première étape de la Troisième Guerre mondiale, fusionnant la guerre en Ukraine, les génocides à Gaza et désormais en Iran, l’asservissement hémisphérique et la dictature sur le territoire national, en une seule offensive contre-révolutionnaire.

La remarque désinvolte de Trump lors d’un forum d’investisseurs la semaine dernière – « J’ai bâti cette formidable armée. J’ai dit qu’on n’aurait jamais à l’utiliser, mais parfois on doit le faire. Et Cuba est la prochaine sur la liste, d’ailleurs. Mais faites comme si je n’avais rien dit, s’il vous plaît » – révèle la normalisation désinvolte de l’agression.

La voie à suivre

La classe ouvrière, objectivement unie au sein des chaînes de production transnationales, est confrontée à des ennemis communs : les banques de Wall Street, les multinationales, l’impérialisme américain et les oligarchies nationales d’Amérique latine. Comme le concluait Van Auken en 2019, « la classe ouvrière […] ne peut trouver de voie à suivre qu’à travers l’unification consciente des travailleurs américains et latino-américains dans la lutte pour vaincre leurs ennemis communs ».

De la grève des ouvriers des abattoirs JBS de Greeley, au Colorado, à celles de GM Silao et Tornel au Mexique, en passant par les manifestants chiliens qui tapent sur leurs casseroles, les ouvriers argentins de l’industrie du pneu et les métallurgistes brésiliens, les bases objectives d’une contre-offensive internationale sont présentes. Des comités de base, indépendants de tous les syndicats procapitalistes, doivent se coordonner par-delà les frontières pour défendre les emplois, écraser la campagne belliciste et exproprier toutes les grandes entreprises.

Sinon, nous faisons face à la dictature et la recolonisation. La doctrine d’une « Grande Amérique du Nord » est une déclaration de guerre à la classe ouvrière dans tout l’hémisphère. Sa réponse doit être la construction d’un mouvement socialiste unifié pour abolir le système des profits qui sont à la source de cette menace, et établir les États socialistes unis d’Amérique.

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