La guerre menée par les États-Unis contre l'Iran a contraint le Fonds monétaire international (FMI) à revoir à la baisse ses prévisions de croissance mondiale, qui seront publiées la semaine prochaine lors de sa réunion de printemps.
Dans une interview accordée à Bloomberg mardi, la directrice générale du FMI, Kristalina Georgieva, a déclaré que le monde était mal préparé à faire face au choc économique engendré par la guerre. Elle a précisé qu'avant l'entrée en guerre des États-Unis, « nous étions en voie de revoir à la hausse nos prévisions de croissance pour 2026. Compte tenu de l'impact de la guerre, nous allons les revoir à la baisse. »
La pénurie de pétrole avait déclenché un «choc d’offre négatif, ce qui signifie qu’il fait grimper les prix» et «par conséquent, la lutte contre l’inflation devrait être une priorité ».
Comme c'est toujours le cas pour les institutions financières du capitalisme mondial, la lutte contre l'inflation ne se traduit pas par la mise en place de mesures pour faire baisser les prix. L'objectif est de s'assurer que toute hausse significative des salaires de la classe ouvrière, en réaction à des hausses de prix de plus en plus insupportables, soit compensée par une hausse des taux d'intérêt.
Elle a déclaré que le monde était moins préparé qu'auparavant à affronter un ralentissement économique majeur et disposait de moins d'outils politiques. Cela était dû à deux facteurs.
Premièrement, les tensions et conflits entre grandes puissances avaient rendu la coopération internationale plus difficile face aux situations d'urgence, alors même que ces conflits les avaient rendues plus fréquentes.
Cette évaluation est appuyée par le fait qu'il s'agit de la deuxième réunion de printemps consécutive au cours de laquelle le FMI est confronté à une situation d'urgence provoquée par les actes de l'administration Trump.
En 2025, la réunion de printemps s'était tenue alors que Trump dévoilait ses soi-disant «tarifs douaniers réciproques» visant le reste du monde et qui anéantissaient de fait le cadre commercial international d'après-guerre. Cette année, la réunion se déroule dans le contexte de la guerre menée par les États-Unis contre l'Iran.
Le deuxième facteur était la croissance de la dette publique.
«Le monde est confronté à ce choc après avoir subi les conséquences de la Covid-19 et de la guerre en Ukraine: autrement dit, avec une marge de manœuvre politique considérablement réduite», a-t-elle déclaré, notant que peu de gouvernements avaient pris des mesures significatives pour réduire leur dette post-Covid.
L'autre facteur, qu'elle a choisi de ne pas mentionner par égard pour les maîtres politiques du FMI, les grandes puissances impérialistes, est l'augmentation des dépenses militaires des gouvernements du monde entier. Ces dépenses-là doivent être financées par des coupes dans les services sociaux, la santé et l'éducation, au motif que la restriction de la «marge de manœuvre politique» l'exige.
Elle a déclaré que les banques centrales devaient trouver un équilibre entre la lutte contre l'inflation et le souci de ne pas freiner la croissance. «Il faut être très prudent dans sa réaction au choc, la situation est très délicate.»
Un article de blog du FMI publié fin mars résumait certains des effets de la guerre qui avaient déjà « gravement perturbé les économies des pays les plus directement touchés, en endommageant notamment de manière durable leurs infrastructures et leurs industries.
«Certaines régions du Moyen-Orient, d’Afrique, d’Asie-Pacifique et d’Amérique latine sont confrontées à des difficultés supplémentaires liées à la hausse du prix des aliments et des engrais, ainsi qu’au durcissement des conditions financières. Les pays à faible revenu sont particulièrement exposés à l’insécurité alimentaire; certains pourraient avoir besoin d’une aide extérieure, même si cette aide était récemment en baisse.»
L’article de blog indiquait que même si la guerre pouvait influencer différemment certains secteurs de l’économie mondiale, «tous les chemins mènent à une hausse des prix et à un ralentissement de la croissance».
Outre l'effet de la hausse des prix de l'énergie, la guerre perturbe les chaînes d'approvisionnement des secteurs de production non énergétiques. «Le détournement des pétroliers et porte-conteneurs augmente les coûts de fret et d'assurance et allonge les délais de livraison. La perturbation du trafic aérien autour des principaux aéroports du Golfe ont un impact sur le tourisme mondial et rendent les échanges commerciaux encore plus compliqués.»
La guerre avait, selon l’article, «déstabilisé les marchés financiers», entraînant une baisse des cours boursiers et une hausse des rendements obligataires dans les principales économies. Si la chute des marchés était restée contenue jusqu'à présent, du moins par rapport aux chocs mondiaux passés, les conditions financières s’étaient néanmoins durcies à l'échelle mondiale.
Mais cette perspective relativement optimiste sur la situation financière pourrait ne pas durer car, comme l'a souligné Ruchir Sharma, chroniqueur du Financial Times dans un récent commentaire, le choc pétrolier avait révélé une «nouvelle réalité dans l'économie mondiale».
«Jamais auparavant le monde n'avait connu de crise, quelle qu'elle soit, avec des déficits et des niveaux d'endettement aussi élevés», a-t-il écrit. «Ce fardeau limitera la capacité des gouvernements à atténuer l'impact de la hausse des prix de l'énergie.»
Il a noté que depuis le premier choc pétrolier du début des années 1970 le déficit budgétaire typique des principales économies par rapport au PIB avait plus que doublé, de 2 pour cent qu’il était, et que le niveau total de la dette publique des pays du G7 était passé de 20 pour cent à plus de 100 pour cent du PIB.
«L’an dernier», a-t-il écrit, «sous l’effet des emprunts publics, la dette mondiale totale a augmenté au rythme le plus rapide depuis le début de la pandémie, pour atteindre le chiffre record de 348 000 milliards de dollars, soit plus de trois fois le PIB mondial. De ce fait, très peu de gouvernements sont en mesure de mettre en œuvre un nouveau plan de relance.»
Bien que les États-Unis bénéficiaient d'une autosuffisance énergétique, ils restaient «néanmoins vulnérables à un conflit prolongé car ils affichaient l'an dernier le déficit le plus élevé du monde développé, près de 6 pour cent du PIB».
Alors que les intérêts de la dette publique américaine dépassaient désormais les dépenses militaires, la réaction du marché obligataire au choc pétrolier avait été une hausse des rendements. Cela envoyait un signal d'alarme alors que l'administration, habituée à des dépenses sans limites, augmentait les dépenses militaires à 1 500 milliards de dollars. Conjuguée à des allégements fiscaux et à d'autres décisions, cette hausse pouvait porter le déficit à près de 7 pour cent du PIB cette année.
Sharma a conclu son article en observant que toute hausse prolongée des prix du pétrole risquait «d’être amplifiée par le fait que les gouvernements disposent de moins en moins de leviers politiques pour la contrer… [et] cette nouvelle vulnérabilité » exposerait l’économie mondiale « non seulement aux répercussions de la guerre contre l’Iran, mais aussi à tous les chocs à venir».
Outre le montant de la dette publique, se pose également la question de son détenteur et de son financement. Dans un article récent Gillian Tett, chroniqueuse au Financial Times, a attiré l'attention sur une étude importante menée par la Réserve fédérale de New York en octobre dernier concernant les opérations de « base trade » sur les bons du Trésor américain.
C’est ainsi que les fonds spéculatifs et autres acteurs du marché exploitent les écarts infimes entre le prix à terme des bons du Trésor et leur prix au comptant. Parce que cette différence est si faible, il faut recourir à un effet de levier important pour réaliser des bénéfices substantiels.
Il en avait résulté une transformation de la structure du marché des bons du Trésor de 30 000 milliards de dollars – base du système financier mondial – au cours des quatre dernières années.
Comme Tett l’a souligné dans son article, les îles Caïmans, qui abritent 85 pour cent des fonds spéculatifs, installés là à des fins de minimisation fiscale, étaient «le plus grand détenteur étranger de titres du Trésor américain, en détenant considérablement plus que la Chine, le Japon et le Royaume-Uni».
Les économistes de la Fed ont constaté qu'entre 2022 et 2024, les fonds spéculatifs avaient «absorbé 37 pour cent des émissions nettes de titres et d'obligations», soit «presque autant que tous les autres investisseurs étrangers réunis». (Italiques dans l’original.)
Ces fonds fonctionnent selon des algorithmes similaires, ce qui veut dire qu'en cas de choc du marché, ils ont tendance à réagir de la même manière, créant ainsi les conditions d'une ruée vers la sortie et d'une crise financière.
Ainsi, alors que l’inquiétude grandit face à l'augmentation de la dette dans le contexte du choc subi par l'économie mondiale suite à la guerre – quel que soit le résultat des négociations de cessez-le-feu en cours – le marché des bons du Trésor, qui finance cette dette, est en train de se transformer en gigantesque casino.
(Article paru en anglais le 9 avril 2026)
