Les éditions Mehring Books ont le plaisir d'annoncer la parution d'un recueil d'essais du World Socialist Web Site : L’Art et influence de la révolution, sous la direction de David Walsh, rédacteur en chef de la rubrique art et culture du WSWS. Nous publions aujourd'hui sa préface. L'ouvrage est disponible sur Mehring.com ici.
Ce recueil d’essais, centré sur les réalisations artistiques marquantes de 1925, explore le lien profond entre la création intellectuelle de haut niveau et les bouleversements sociaux du début du XXe siècle. Walsh soutient que l’épanouissement de la littérature américaine – représentée par des figures comme Dreiser, Fitzgerald et Hemingway – ne fut pas un phénomène isolé, mais plutôt une réponse à l’émergence des États-Unis comme puissance mondiale et à la considérable « pression » culturelle exercée par la révolution bolchevique de 1917. Un engagement envers le réalisme et la recherche de la vérité objective permirent à ces artistes de s’orienter dans une époque définie par la guerre et la révolution.
En contraste avec les triomphes historiques de 1925, la préface présente un réquisitoire cinglant contre la décadence intellectuelle contemporaine, caractérisée par l’irrationalisme postmoderne et un isolement cynique de la réalité extérieure. Walsh rejette l’idée que l’art doive demeurer indifférent à la vie sociale, affirmant qu’une œuvre durable et significative ne peut être forgée qu’à travers un engagement envers les défis fondamentaux de notre époque.
Préface du rédacteur
L’Art et l’influence de la révolution est un recueil d’articles et d’essais consacrés à des romans, des films, de la poésie et de la musique qui ont paru ou ont été créés il y a un siècle, en 1925. Le point de départ fut à la fois la reconnaissance que les œuvres en question étaient d’un niveau artistique et intellectuel supérieur aux productions contemporaines, et une tentative de déterminer ce qui avait rendu possible cette réalisation d’ensemble.
1925 demeure un sommet de la littérature américaine, avec la publication de An American Tragedy de Dreiser, The Great Gatsby de Fitzgerald, Manhattan Transfer de Dos Passos, Arrowsmith de Lewis, et In Our Time de Hemingway (recueil de nouvelles), tandis que The Sun Also Rises de ce dernier et The Weary Blues de Langston Hughes paraissent l’année suivante, et que Oil! d’Upton Sinclair, œuvre très inégale mais intrigante, sort en 1927.
Divers facteurs ont contribué au développement de cette complexité artistique et de cet épanouissement, notamment l’émergence des États-Unis comme puissance mondiale et sa participation à la Première Guerre mondiale, la croissance rapide de l’industrie lourde, les concentrations ouvrières dans les grands centres urbains d’un caractère de plus en plus mondial et cosmopolite, et parallèlement, l’érosion générale du provincialisme dans la vie intellectuelle. Comme il est avancé dans plusieurs de ces textes, dans de telles conditions, l’impact et la « pression » de la révolution de 1917 dirigée par les bolcheviks sur la culture américaine, malgré les mythologies de l’anticommunisme et du libéralisme universitaire, furent considérables.
Le plus grand bouleversement des temps modernes, la première étape de la révolution mondiale, remettant en cause l’existence du système capitaliste partout, secoua la vie américaine comme il secoua la vie dans tous les coins du globe. Aucune compréhension sérieuse de la vie culturelle du XXe siècle, de ses plus grands triomphes et de ses plus grands reculs, ainsi que des défis auxquels nous sommes confrontés aujourd’hui, n’est possible sans prendre en considération l’impact du mouvement socialiste et de sa lutte, menée pendant des décennies, pour élever la pensée et l’activité de la classe ouvrière, aboutissant à la révolution de 1917. Bien sûr, l’impact de la révolution d’Octobre fut le plus direct et le plus indissociable pour les artistes russes-soviétiques eux-mêmes, Eisenstein, Chostakovitch, Gorki et d’autres.
En outre, nous avons inclus le remarquable hommage de Léon Trotsky au poète soviétique Sergueï Essenine, qui s’est suicidé durant la dernière semaine de 1925, ainsi qu’une appréciation du poète soviéto-arménien peu connu mais important Yeghishe Charents. Les écrivains et cinéastes dont il est question ici avaient des parcours et des approches esthétiques très différents, mais ils partageaient un attachement au réalisme, non comme école artistique, mais comme philosophie de la vie; un sentiment profond pour le monde « à trois dimensions » tel qu’il est, et la détermination d’en faire ressortir les caractéristiques les plus essentielles. Le commentaire de Stendhal, « Maintenant, par-dessus tout, je veux être véridique », servit de mot d’ordre à des générations d’artistes au XIXe siècle et au début du XXe siècle. En fait, Dreiser lui fit écho de manière assez directe : « La somme et la substance de la morale littéraire aussi bien que sociale peuvent s’exprimer en trois mots : dire la vérité », tandis que Fitzgerald insistait sur le fait que le but principal d’un auteur est « de vous faire voir ».
Des décennies d’irrationalisme, de postmodernisme, et de cynisme généralisé ainsi que de décadence intellectuelle ont produit de mauvais résultats. On nous dit que l’art n’est pas un reflet de la réalité extérieure, mais simplement d’autres images. Les choses n’ont ni profondeur ni essence, seulement des surfaces. La connaissance est socialement construite et la « vérité » (toujours entre guillemets) entièrement relative, de sorte que l’art ne peut pas agir comme un miroir objectif. Au lieu de refléter fidèlement la réalité, l’art et la pensée en général ne font que formuler à notre égard d’autres prétentions instables et peu fiables, parfois entièrement trompeuses. L’œuvre d’art influencée, en tout ou en partie, par de telles conceptions fausses et démoralisantes est inévitablement affaiblie, dépourvue d’assurance, repliée sur elle-même et détournée d’un dévouement à « la vie telle qu’elle est ».
C’est une question lourde de sens, étant donné l’état actuel de la vie. Alors que nous travaillons à publier ce livre, en réfléchissant aux efforts artistiques et aux problèmes du passé et du présent, des bombes et des missiles américains et israéliens s’abattent sur des villes d’Iran. La guerre sanglante et illégale a commencé avec le pulvérisation d’une école à Minab, dans le sud de l’Iran, entraînant la mort de plus de 150 fillettes «âgées de sept à douze ans ». Un compte rendu de presse décrit les corps d’enfants gisant en partie ensevelis sous les décombres. Dans une vidéo, le bras sectionné d’un très jeune enfant est extrait des gravats. Des sacs à dos colorés, couverts de sang et de poussière de béton, reposent parmi les ruines. Une fillette porte une robe verte avec des pièces de tissu à carreaux sur les poches et le col, sa silhouette étant partiellement dissimulée par une housse mortuaire noire. On entend des cris à l’arrière-plan. [1]
C’est la « guerre de choix » de Trump et de Netanyahou, une « guerre totale » telle qu’inventée par les nazis. Le World Socialist Web Site a soutenu à juste titre que les pyromanes et les sadiques de Washington et leurs alliés à Tel-Aviv « mettent toute la région à feu et à sang et menacent de plonger le monde dans une catastrophe aux dimensions stupéfiantes ». Dans le cadre de ce plan, les barbares américains et israéliens se sont également mis à bombarder des sites du patrimoine mondial iranien et des monuments historiques, notamment le palais du Golestan, la citadelle de Falak-ol-Aflak datant du IIIe siècle, ainsi que d’autres « joyaux culturels », dans le cadre de l’effort visant à terroriser la population et à détruire l’Iran en tant que société. Rosa Luxemburg a formulé, au beau milieu de la Première Guerre mondiale, une dénonciation saisissante de la « civilisation » impérialiste :
Souillée, déshonorée, pataugeant dans le sang, couverte de crasse ; voilà comment se présente la société bourgeoise [...] c'est quand elle ressemble à une bête fauve, quand elle danse le sabbat de l'anarchie, quand elle souffle la peste sur la civilisation et l'humanité qu'elle se montre toute nue, telle qu'elle est vraiment. [2]
L’humanité se trouve face au choix entre le socialisme ou la descente dans la barbarie. C’est précisément dans un tel moment que nous entendons des voix insistantes proclamer que les cinéastes (et sans doute les artistes en général) « doivent rester en dehors de la politique, parce que si nous faisons des films délibérément politiques, nous entrons dans le champ de la politique. Or nous sommes le contrepoids de la politique, nous sommes l’opposé de la politique. Nous devons faire le travail des gens, non le travail des politiciens. » Tel fut le commentaire erroné du cinéaste vétéran allemand Wim Wenders à l’ouverture de la Berlinale 2026.
Dans l’esprit de Wenders, il se peut qu’il ait cherché à préserver le domaine plus « pur » de l’art du monde corrompu et contaminant de la politique conventionnelle. Mais l’idée, en effet, que « la politique devrait être laissée aux politiciens » est terrifiante compte tenu de la trajectoire de la société mondiale sous la « gestion » de Trump, Netanyahou, Merz, Starmer, Macron, et du reste des criminels et voleurs qui dirigent actuellement le monde. Non, il ne faut pas éviter ces figures et leur domaine; tout cela doit être soumis à une dénonciation et à une critique incessante, y compris de la part des artistes. Le commentaire du type de Wenders implique que le « foyer naturel » de l’art est la vie intérieure (ou spirituelle) de l’humanité, comme si celle-ci pouvait être séparée de sa « vie extérieure ». Mais l’essence de l’humanité, comme l’a expliqué Marx il y a fort longtemps, n’était « pas une abstraction inhérente à l’individu pris isolément. Dans sa réalité, elle est l’ensemble des rapports sociaux ». Et l’art est l’un des moyens que les êtres humains ont développés, au fil des millénaires de pratique sociale et d’interactions, pour éclairer cet « ensemble ».
Comme il est révélateur que Wenders et d’autres en soient venus à la conclusion que l’art devrait se tenir à l’écart de la « politique » – en réalité, de l’opposition au statu quo impérialiste – au moment même où les diverses classes dirigeantes sont plus que jamais effrayées par « chaque mot nouveau ». Le système, miné par la crise, de plus en plus discrédité et politiquement fragile, ne peut tolérer aucun artiste d’opposition qui pourrait avoir – ou acquérir – une audience populaire et contribuer à déclencher une révolte. La Maison-Blanche s’en prend avec nervosité et de manière insultante à chaque musicien ou acteur populaire qui ose critiquer l’aspirant dictateur. Le gouvernement israélien a montré la voie en la matière, comme dans tant d’autres domaines, en liquidant par centaines à Gaza des poètes, des photographes, des artistes visuels, des universitaires, des intellectuels et des journalistes, mais l’administration Trump et les autres, chacun à sa manière, ont déclaré la guerre à la vie culturelle progressiste. L’apparition du « The Donald J. Trump and The John F. Kennedy Memorial Center for the Performing Arts », quelle qu’en soit l’issue ultime, restera à jamais un monument à la condition actuelle périlleuse de la création intellectuelle, mise en danger par le maintien du système du profit.
Les gouvernements aimeraient bien que les artistes « restent en dehors de la politique ». Et lorsqu’ils sortent du cadre établi, ils se heurtent à la censure et à la répression d’État. Encore une fois, quel genre d’artiste ignore le « fléau pour la culture et pour l’humanité » que représente l’ordre politique et social actuel ? Quel type d’œuvre émerge d’une telle attitude ? En fait, il suffit de regarder autour de soi pour voir aujourd’hui une grande quantité de ce genre de choses : triviales, repliées sur elles-mêmes, complaisantes, ou simplement conçues pour tel ou tel marché. L’« art pur », comme l’ont suggéré Trotsky et André Breton dans le « Manifeste pour un art révolutionnaire indépendant » de 1938, sert trop souvent « les fins extrêmement impures de la réaction ». Ils insistaient sur le fait que leur « conception du rôle de l’art est trop haute pour lui refuser une influence sur le destin de la société ».
Tel est l’enjeu. L’art n’est pas une simple expression de soi. L’artiste non plus n’est pas une « machine vide » qui n’existe que pour créer de la forme. Il n’est pas vrai non plus que l’art se situe au-delà de toute critique ou influence rationnelle parce qu’il s’adresse à la vie intérieure de l’individu, engendrée par la « nature tragique de la vie humaine en tant que telle ». L’art n’est pas la politique, et une œuvre d’art doit être jugée en premier lieu selon sa propre loi, selon la loi de l’art, mais si les artistes ne se préoccupent pas des problèmes humains les plus pressants, alors, franchement, leurs oeuvres n’auront pas grande valeur. Elles ne seront que des gribouillages ou des jouets servant à leur diversion personnelle ou à celle des classes dirigeantes.
L’art a, avant tout, pour objet d’examiner et de reproduire la vie des hommes et des femmes, leurs rapports les uns avec les autres et avec le monde qui les entoure, sous tous les angles possibles. L’artiste est un spécialiste de cela, il en est obsédé. L’artiste et le lecteur, ou le spectateur, ou l’observateur, sont des hommes et des femmes vivants, capables de communiquer entre eux et de se comprendre en raison d’une psychologie commune résultant de circonstances sociales et historiques. L’art est une fonction de l’humanité sociale, inextricablement liée à sa vie et à son environnement. C’est une forme de conscience sociale, l’un des principaux moyens par lesquels les êtres humains s’orientent dans le monde. Comment l’art pourrait-il rester indifférent aux séismes sociaux que nous traversons ? « Les événements sont préparés par des hommes, ils sont faits par des hommes, ils s’abattent sur des hommes et transforment ces hommes. L’art, directement ou indirectement, affecte la vie des hommes qui font ou subissent les événements. Cela vaut pour tout art, pour le plus grand comme pour le plus intime. » (Trotsky)
Ce sur quoi les marxistes ont insisté depuis la révolution russe de 1917, c’est que, quelle que soit la manière dont ils accomplissent cette tâche, les artistes devaient composer avec la nature de leur époque, une époque de guerres et de révolutions. Ce n’était pas une exigence ou un « ultimatum » que les marxistes leur adressaient; c’était simplement une formulation franche de ce qui a défini les artistes importants à chaque moment de l’histoire : ils doivent se hisser à la hauteur des défis fondamentaux de leur temps si leur œuvre doit avoir un caractère profond, durable et significatif.
Malgré les vicissitudes du siècle passé et davantage encore, tragiquement marqué par plus de défaites que de victoires, les premières se concentrant surtout dans la dégénérescence de l’Union soviétique et l’émergence de la bureaucratie stalinienne contre-révolutionnaire, nous conservons ce point de vue. Le plus souvent, cette conception a été « prouvée » négativement, à mesure que les artistes et les intellectuels, particulièrement à partir de la fin des années 1930, se détournaient de leur attirance pour le socialisme, la révolution et la classe ouvrière. Le pessimisme et la désorientation qui en ont résulté, prenant racine dans les divers courants existentialistes, irrationalistes, de l’École de Francfort et, plus récemment, postmodernistes, n’ont pas été propices à l’œuvre d’art. Qu’ont donné à voir, à cet égard, ces dernières décennies ? Les écrivains, les peintres et les cinéastes se sont, le plus souvent, distingués les uns des autres de la manière la plus révélatrice par les moyens ingénieux qu’ils ont trouvés pour éviter d’affronter le caractère de l’époque.
Cette période est maintenant en train, sous les coups de la violence impérialiste, des bouleversements économiques et de la résurgence de la lutte des classes, de céder la place à une autre, plus explosive et plus dynamique sur les plans social et culturel. Le nouvel art, soutenait Trotsky dans Littérature et révolution, également publié il y a presque exactement un siècle – l’art qui laisserait une marque significative et élargirait le véritable canal créatif – serait créé « sous l’influence de la révolution ». Les coups politiques à venir rendirent cela plus difficile que Trotsky n’aurait pu l’imaginer à l’époque, mais l’œuvre examinée ici prouve le caractère indéracinable de la justesse de son argument : l’art durable de notre temps ne serait être créé, et ne le sera, que sous l’influence de la révolution.
Notes
1. « Minab School Bombing: What Evidence Is There That the US Was Responsible? », Guardian, 10 mars 2026.
2. Rosa Luxemburg, La crise de la social-démocratie (1915), également connu sous le nom de Brochure de Junius, chap. 1.
