La lutte des travailleurs de Doruk Mining pour réclamer leurs salaires impayés et autres avantages sociaux – focalisée sur une marche partie d'Eskişehir et qui a maintenant atteint la capitale, Ankara – se poursuit avec une grève de la faim sous le joug de la police.
L'arrivée des mineurs à Ankara a placé la lutte des classes au cœur du débat national. Tandis que la population d'Ankara manifestait son soutien aux mineurs, des déclarations de solidarité avec les travailleurs étaient diffusées dans les usines et sur les places publiques à travers tout le pays. Des dizaines d'acteurs, de musiciens, de poètes, d'universitaires, d'écrivains et de journalistes – parmi lesquels Hüsnü Arkan, İlyas Salman, Vedat Yıldırım, Orhan Alkaya, Menderes Samancılar, Ataol Behramoğlu, Müjdat Gezen, Suavi, Tülin Özel et Füsun Demirel – ont publié des vidéos de solidarité.
La lutte des classes à Ankara se déroule sur fond de guerre d'agression impérialiste contre l'Iran, menée par l'administration Trump – alliée du gouvernement du président Recep Tayyip Erdoğan – en collaboration avec Israël. Malgré les appels du gouvernement à un « cessez-le-feu » et à la « paix », il se range de fait du côté des États-Unis et condamne le droit de l'Iran à la légitime défense, alors que plus de 90 pour cent de la population s'oppose à la guerre menée par les États-Unis et Israël contre l'Iran.
Dans ces conditions, l'entrée des travailleurs sur la scène politique et leur capacité potentielle à bloquer la mise en œuvre du programme de l'oligarchie capitaliste sont jugées inacceptables par le gouvernement. De nombreux dirigeants ouvriers indépendants ont été arrêtés ces derniers mois. Le Sosyalist Eşitlik Partisi – Dördüncü Enternasyonal (Parti de l'égalité socialiste – Quatrième Internationale) a appelé à ce que la libération des prisonniers de la lutte des classes soit l'une des principales revendications du prochain Premier mai.
Le fait que la lutte d'une centaine de mineurs seulement, réclamant leurs salaires impayés et leurs droits sociaux, ait trouvé un écho si large souligne le caractère décisif de la lutte des classes, réprimée depuis des décennies non seulement par l'État, mais aussi par l'appareil syndical et les politiques d’identités. Ces mineurs démontrent la force sociale qu'il est indispensable de mobiliser pour défendre les droits sociaux et démocratiques de l'immense majorité de la population et s'opposer à la guerre impérialiste.
Vendredi matin, les mineurs ont tenté de marcher du parc Kurtuluş jusqu'au ministère de l'Énergie et des Ressources naturelles, mais ils se sont de nouveau heurtés à un barrage policier. Encerclés par les forces de l'ordre, les mineurs ont été aspergés de gaz poivré lorsqu'ils ont tenté de franchir le barrage pour exercer leur droit constitutionnel à la manifestation pacifique. Lors de l'intervention initiale, six mineurs ont été pris de malaise et trois ont été hospitalisés. Les mineurs, toujours bloqués par le barrage, poursuivent leur protestation en enlevant leurs chemises et en frappant le sol avec leurs casques.

Başaran Aksu, responsable de l'organisation au sein du Syndicat indépendant des mineurs (Bağımsız Maden-İş), qui mène la lutte ouvrière, a déclaré dans son discours : « Ils ont peur des mineurs, et ils ont raison ! Quand les mineurs manifestent, les compagnies minières et les centres du pouvoir tremblent. Voilà la raison de ce blocus. Ils sont conscients de la misère, la pauvreté et la faim qu'ils ont engendrées. Ils orchestrent tout cela pour empêcher le peuple de se révolter et le maintenir sous leur joug. »
Bağımsız Maden- İş a annoncé avoir été encerclé par environ 1 000 policiers, a appelé la population d'Ankara à le soutenir et a lancé un appel à manifester dans tout le pays, déclarant : « Nous appelons toutes les usines, tous les bureaux et tous les campus à se faire la voix des travailleurs de Doruk Mining. » À l'usine Elastron Kimya de Kocaeli, les travailleurs membres du syndicat Petrol-İş ont publié une vidéo annonçant leur soutien aux travailleurs de Doruk Mining depuis leurs usines.
Les revendications des mineurs comprennent le paiement de plusieurs mois de salaires impayés, des indemnités de licenciement et de préavis pour les travailleurs licenciés, la fin de l'imposition de congés sans solde, des conditions de travail sûres, la réintégration des travailleurs congédiés pour adhésion à un syndicat et la nationalisation de la mine pour garantir la sécurité de l'emploi.
Les mineurs partis d' Eskişehir le 13 avril pour réclamer satisfaction sont arrivés à Ankara lundi, après une marche de neuf jours et environ 190 kilomètres. L'arrestation arbitraire du dirigeant syndical Aksu, juste avant le début de la marche, laissait présager la riposte que le gouvernement du président Recep Tayyip Erdoğan préparait.
Lundi, la police a aspergé de gaz poivré des travailleurs à l'entrée d'Ankara, arrêtant 30 personnes, dont Aksu et le président général du syndicat, Gökay Çakır, avant de les relâcher. Mardi, 110 mineurs ayant entamé une grève de la faim pour manifester pacifiquement devant le ministère de l'Énergie et des Ressources naturelles ont été interpellés par la police. Face à l'indignation croissante de l'opinion publique concernant ces arrestations illégales et la répression des travailleurs par le gouvernement, les mineurs ont été libérés après 14 heures. Cependant, leurs revendications n'ont pas été satisfaites et la menace d'une répression étatique sévère reste présente.
Mercredi, les travailleurs ont rencontré les partis politiques au Parlement pour solliciter leur soutien. Jeudi, ils ont de nouveau été confrontés à l'obstruction de la police lorsqu'ils ont tenté de manifester devant le siège d’Yıldızlar SSS Holding, propriétaire de Doruk Mining.
Le président du syndicat, Gökay Çakır , a souligné que lorsqu'il s'agit des droits et des luttes de la classe ouvrière, la loi est souvent bafouée : « [Concernant la façade du bâtiment de la holding] Ils disent que c'est une propriété privée. Oui, c'est sacré. Ce type [la holding] a piétiné sans vergogne les droits des travailleurs ; depuis 15 ans, elle n'a versé ni indemnités de licenciement ni salaires ; elle a ignoré les préavis et les indemnités de départ ; elle détient 6 000 permis [miniers]. 70 pour cent du secteur minier est entre ses mains […] On a 10 policiers par travailleur. Quelle honte ! Cette loi a-t-elle été votée uniquement pour lui ? Sommes-nous des esclaves ? Votez une loi sur l'esclavage pour qu'on puisse agir en conséquence ! Qu'est-ce que ça signifie d'être payé deux fois par an ? »
Ces remarques ont mis en lumière les mécanismes par lesquels le gouvernement et l'appareil d'État servent les intérêts de l'oligarchie capitaliste.
Plus tard, les travailleurs se sont rassemblés au parc Kurtuluş avec leurs conjoints et leurs enfants, déclarant : « Nous sommes venus réclamer ce qui nous revient de droit », à l'occasion de la Journée de la souveraineté nationale et des enfants, le 23 avril. Alors que des représentants de nombreux partis politiques et organisations de masse rendaient visite aux mineurs, l'événement s'est transformé en rassemblement.
Le dirigeant du Parti républicain du peuple (CHP), Özgür Özel, a rendu visite aux travailleurs et leur a déclaré : « Vous êtes un bon exemple pour les travailleurs, mais le régime considère cela comme un mauvais exemple. Car le régime s’est rangé du côté du capital et contre les travailleurs. » Il a ajouté : « À l’avenir, lorsque ce gouvernement changera et qu’un véritable gouvernement du peuple [CHP] arrivera au pouvoir […] la classe ouvrière turque s’organisera et chacun se battra bec et ongles pour ses droits. Personne n’exploitera le travail des travailleurs ».
Le discours « pro-ouvrier » d'Özel est une imposture. Pas plus tard que cette semaine, des travailleurs des municipalités de Bayraklı, Konak, Karşıyaka et Bayraklı à Izmir – toutes gouvernées par le CHP – ont manifesté pour réclamer leurs droits garantis par les conventions collectives. L'affirmation du CHP, qui prétend « mettre fin à l'exploitation des travailleurs » en tant que représentant de la même oligarchie capitaliste que le gouvernement d'Erdoğan, est dénuée de fondement.
L'urgence de mettre fin à l'exploitation capitaliste et à la propriété privée – causes profondes des problèmes sociaux – exige que la classe ouvrière s'empare du pouvoir. C'est la question fondamentale soulevée par la lutte des mineurs de Doruk : qui contrôle la société et l'économie ? Les difficultés rencontrées par les mineurs de Doruk s'inscrivent, au fond, dans les problématiques plus vastes de la classe ouvrière en Turquie et dans le monde. Une solution fondamentale requiert une restructuration de l'économie sur des bases socialistes, au service de la société et non d'une poignée d'oligarques capitalistes.
Les nombreux partis qui ont rendu visite aux mineurs jeudi sont des représentants du même ordre capitaliste et de la même classe dirigeante que le gouvernement d'Erdoğan s'efforce de protéger en réprimant par la force les luttes ouvrières. Certains d'entre eux, comme le CHP et le Parti nationaliste kurde pour la démocratie et l'égalité des peuples (DEM), tentent de contrôler l'opposition sociale qui se développe au sein de la classe ouvrière en colportant les illusions de possible réforme sociale et démocratisation.
Le coprésident du parti DEM, Tülay Hatimoğulları, a rendu visite aux mineurs et a déclaré : « Nous soutenons la résistance des travailleurs de Doruk Maden. » Tout en critiquant la répression gouvernementale de l'opposition sociale et de la classe ouvrière, le parti DEM entretient simultanément l'illusion que le gouvernement pourrait étendre les droits démocratiques dans le cadre des négociations menées entre Ankara et le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK).
Jeudi, un représentant du parti islamiste Nouveau Parti du Bien-être a rendu visite aux mineurs. La veille, Şenol Sunat, député d'extrême droite du Bon Parti, avait exprimé son soutien aux mineurs lors d'une intervention au Parlement. Par ailleurs, de nombreux représentants syndicaux ont également rencontré les mineurs et leur ont témoigné leur soutien.
Aucun de ces partis traditionnels – y compris le CHP et le DEM – ni les bureaucrates syndicaux n'ont entrepris la moindre action pour mobiliser les masses en faveur des mineurs. En réalité, ils sont tout aussi réticents qu'Erdoğan à voir un vaste mouvement ouvrier éclater à travers le pays.
Le gouvernement et l'entreprise tentent désormais de calmer les mineurs en déployant non seulement la pression policière, mais aussi l'appareil syndical corrompu. Alors que la marche des travailleurs vers le ministère de l'Énergie et des Ressources naturelles était bloquée par les forces de police, les portes du ministère étaient ouvertes au syndicat Türkiye Maden-İş. Sendikası (Syndicat des mineurs turcs), affilié à la confédération Türk-İş – une organisation absente depuis des années et complice des attaques de l'entreprise contre les travailleurs. Mercredi, le ministre Alparslan Bayraktar a rencontré Nurettin Akçul, président général de Türkiye Maden- İş Sendikası.
Le ministre Bayraktar a déclaré avec cynisme : « Bien que l’État offre des incitations importantes à notre secteur, la condition préalable à ce que celui-ci puisse bénéficier de ce soutien est la protection des droits des travailleurs et le paiement des dettes qui leur sont dues. Nous veillerons à ce que nos collègues soient payés et qu’un environnement de travail soit créé où ils puissent faire valoir leurs droits en temps voulu. »
Aksu, organisateur spécialisé au sein du syndicat Bağımsız Maden- İş, a réagi en déclarant : « Seules les grandes entreprises sont protégées dans ce pays. Nous ne pourrons trouver une solution sans mettre un terme à cette situation. Même si les salaires sont versés, les travailleurs continueront d'être exploités. Le ministère convoque le syndicat jaune – responsable de cette injustice – à des négociations. »
Yıldızlar SSS Holding a également déclaré jeudi dans un message sur X que les congés sans solde et les difficultés rencontrées par les travailleurs découlaient des conditions du marché, et a admis avoir été « en communication constante avec le syndicat Türkiye Maden-İş, qui détient l'autorité nécessaire en vertu de la loi », pendant ces attaques.
Les grèves des mineurs de Polyak et des magasiniers de Migros ont démontré le potentiel d'expansion d'un mouvement ouvrier militant que la bureaucratie syndicale serait incapable de maitriser. Aujourd'hui, à l'approche du 1er mai, journée internationale de lutte et de solidarité des travailleurs, les mineurs de Doruk suivent la même voie. Il s'agit, par essence, d'une lutte internationale, qui exige des travailleurs qu'ils élaborent une contre-offensive contre le système capitaliste, dotée d'une stratégie et d'une organisation internationales.
L'Alliance ouvrière internationale des comités de base (acronyme en anglais, IWA-RFC), l'un des organisateurs du 13e rassemblement international en ligne du 1er mai, se bat contre la division de la classe ouvrière par les bureaucraties syndicales, partout dans le monde, selon des critères nationaux, au service de la grande entreprise et son pouvoir et s’engage également à unir les luttes ouvrières par-delà les frontières. Nous appelons tous les travailleurs à créer des comités de base affiliés à l'IWA-RFC sur leur lieu de travail, à manifester leur solidarité avec les travailleurs de Doruk Mining et les autres luttes ouvrières, et à participer au rassemblement international du 1er mai.
