Son prédécesseur, Olaf Scholz avait «toujours affirmé qu’il ne voulait pas jouer la politique de sécurité contre la politique sociale», a déclaré le chancelier Friedrich Merz au magazine Der Spiegel lors d’un long entretien. «Nous ne pouvons plus nous le permettre», a ajouté Merz. «Nous devons établir des priorités.»
C'est exactement ce qu'a fait le gouvernement mercredi. Les dépenses militaires sont prioritaires. Elles sont en forte hausse, tandis que les dépenses sociales sont sabrées d'autant.
Selon les repères financiers présentés par le ministre des Finances Lars Klingbeil (Parti social-démocrate, SPD) et adoptés par le gouvernement, les dépenses du ministère de la Défense financées par le budget de base passeront de 82,2 milliards d’euros cette année à 179,9 milliards d’euros en 2030. Près d'un euro sur trois du budget allemand sera alors directement consacré au réarmement et à la guerre. Au cours des deux prochaines années, des milliards supplémentaires proviendront du «fonds spécial pour la Bundeswehr [forces armées]» adopté en 2022, qui expire à la fin de 2027.
Les dépenses liées au service de la dette augmentent également, car les dépenses de réarmement sont largement financées par des emprunts supplémentaires. Selon les plans de Klingbeil, les charges d'intérêt du gouvernement grimperont à 78,7 milliards d'euros d'ici 2030, soit environ 12,5 % du budget. Cette année, elles s'élèvent encore à 30,3 milliards d'euros. Il ne restera que peu de choses pour les dépenses sociales.
Parallèlement aux critères budgétaires, le gouvernement a présenté un projet de loi visant à réformer l'assurance maladie obligatoire, élaboré par la ministre de la Santé Nina Warken (Union chrétienne-démocrate, CDU). Ce projet va désormais être débattu au Bundestag (parlement allemand) et devrait être adopté avant les vacances d'été. Il portera un coup fatal au système de santé tel qu'il existe aujourd'hui.
Dès l'année prochaine, les dépenses des caisses d'assurance-maladie légales doivent être réduites de 16,3 milliards d'euros. Cet objectif doit être atteint par la réduction et le renchérissement des prestations, ainsi que par l'imposition d'objectifs d'économies stricts aux hôpitaux et aux médecins. Ces derniers devront supporter l'essentiel de la charge des coupes.
Dans l'ensemble, les dépenses dans le secteur de la santé ne pourront augmenter que dans la même proportion que le revenu moyen des cotisants par assuré. Cette mesure devrait permettre d'économiser 11,3 milliards d'euros sur un total de 16,3 milliards. En conséquence, les hôpitaux et les cabinets médicaux se retrouveront confrontés au choix suivant: réduire les salaires ou licencier du personnel. Beaucoup feront faillite ou ne parviendront plus à trouver suffisamment de personnel disposé à effectuer un travail exigeant dans des conditions de sous-effectif et de faible rémunération.
À l'origine, Warken avait même proposé des économies de 20 milliards d'euros. Celles-ci ont désormais été légèrement revues à la baisse afin que les différents partis au pouvoir puissent se vanter d'un «succès». Par exemple, les indemnités de maladie ne sont pas réduites comme prévu initialement, ce que le SPD considère comme un succès. La prise en charge gratuite des conjoints est restreinte; les conjoints ne doivent désormais payer que 2,5 % de leur revenu brut à titre de cotisation, au lieu des 3,5 % initialement prévus, comme l’avaient exigé les chrétiens-démocrates.
Mais ces corrections de façade ne changeront rien au démantèlement du système de santé, car les coupes seront reconduites d'année en année et leurs conséquences se multiplieront. La destruction massive d'emplois industriels bien rémunérés, le vieillissement de la population et la hausse de l'inflation aggraveront encore les déséquilibres des caisses d'assurance-maladie et entraîneront de nouvelles mesures d'austérité.
Le gouvernement retire lui-même un total de 10 milliards d'euros des caisses. Selon les plans initiaux, l'État devait verser un milliard d'euros en 2029 et en 2030 pour la consolidation financière des caisses d'assurance-maladie; il baisse désormais ses subventions pour les années 2027 à 2030 de 2 milliards d'euros par an, soit un total de 8 milliards d'euros de coupes, en plus des 2 milliards non versés de 2029 et 2030. Le ministre des Finances Klingbeil tente ainsi de boucher les trous qui subsistent dans la planification budgétaire actuelle malgré le niveau élevé des nouveaux emprunts. Pour la seule année 2028, le trou est de 29 milliards d'euros.
Même la demande fréquemment soulevée que le gouvernement fédéral couvre les coûts d'assurance santé pour ceux qui touchent l’allocation de base n'est satisfaite que très lentement. Jusqu'à présent, ces coûts ont été largement cofinancés par les cotisations des assurés du régime public, alors que les assurés privés, dont les revenus sont nettement plus élevés, n'y contribuent pas.
La hausse de 50 % de la participation aux frais de médicaments, la réduction des aides pour les prothèses dentaires et la suppression de prestations comme le dépistage gratuit du cancer de la peau, qui figurent dans le projet de loi du gouvernement, toucheront principalement les plus démunis et les personnes âgées, qui n'auront plus les moyens de se permettre des médicaments et des traitements vitaux.
Ce qui manque totalement dans le projet de loi — mis à part un léger relèvement du plafond de paiement des cotisations, c'est-à-dire la limite de revenu jusqu'où sont dues des cotisations d'assurance-maladie — ce sont des mesures visant à faire payer les riches. Les richesses massives accumulées grâce à la hausse des cours boursiers, aux valeurs immobilières exorbitantes et aux fortunes héritées ne contribuent pas à ces coûts. En Allemagne, il n'existe même pas d'impôt sur la fortune.
Le problème n'est donc pas le manque de moyens pour garantir des soins de santé de qualité à tous, mais le fait que les soins de santé fassent obstacle à l'enrichissement et aux projets militaires des élites dirigeantes. Ils ne s'y intéressent que dans la mesure où ils en tirent du profit.
Le plan budgétaire de Klingbeil contient de nombreuses autres mesures d'austérité aux dépens de la population. Les subventions fédérales pour l'assurance-dépendance et l'assurance-retraite doivent également être réduites, et les prestations sociales sabrées. Pour la seule assurance-retraite, 4 milliards d'euros doivent être économisés par an, alors même que ses besoins croissent en raison de l'augmentation du nombre de retraités; la commission des retraites mise en place par le gouvernement ne présentera son rapport qu'à l'été.
L'aide au développement à l'étranger doit également être massivement réduite. En outre, tous les ministères doivent réduire leurs dépenses de 1 %, alors même que l'inflation repart fortement à la hausse. Le ministère de la Défense en est, bien entendu, exempté.
