Les leçons de la lutte menée par les mineurs turcs à Ankara

Une scène de la marche des travailleurs de Doruk Mining, le 14 avril 2026.

À la suite d'une réunion tenue le 28 avril entre les ministres turcs et le syndicat de la base Bağımsız Maden-İş (Syndicat indépendant des mineurs), il a été annoncé que toutes les revendications des travailleurs de Doruk Mining avaient été acceptées. Il a été rapporté qu'une partie des salaires impayés des travailleurs avait été versée et que le solde devrait l'être d'ici la mi-mai.

Dans une déclaration, Gökay Çakır, président du Bağımsız Maden-İş, a affirmé: «Cela couvre non seulement les salaires, mais aussi les indemnités de licenciement et tous les autres avantages sociaux. Les paiements à tous les travailleurs qui souhaitent quitter leur emploi et qui ont droit à une indemnité de départ seront effectués dans les 15 jours. L'entreprise a donné sa parole à ce sujet.»

La lutte des mineurs offre des leçons importantes pour les luttes naissantes de la classe ouvrière à l'échelle internationale. Le 13 avril, plus d'une centaine de mineurs, menés par le syndicat Bağımsız Maden-İş, ont entamé une marche d'Eskişehir à Ankara pour réclamer des salaires et les avantages sociaux qui leur étaient refusés depuis des années. Ils ont parcouru à pied ce trajet d'environ 190 kilomètres en neuf jours, avant d'atteindre la capitale où ils ont poursuivi leur lutte.

La décision des mineurs de porter leur combat dans la capitale a signifié que la lutte des classes s'est imposée à l'ordre du jour national. Outre le soutien de la population d'Ankara, des travailleurs, des intellectuels et des artistes de tout le pays ont exprimé publiquement leur solidarité avec les mineurs. La presse bourgeoise et l'establishment politique ont également été contraints d'inscrire la lutte des mineurs à leur ordre du jour — dans le but d'empêcher qu'elle ne déclenche un mouvement plus large au sein de la classe ouvrière.

Dans le contexte des répercussions de la guerre des États-Unis et d’Israël visant l’Iran et de la dévastation économique due à la hausse continue du coût de la vie, le fait qu’une étincelle dans la lutte des classes ait mobilisé un soutien populaire massif a dévoilé les véritables préoccupations de la classe dirigeante. C'est pourquoi le gouvernement du président Recep Tayyip Erdoğan a lancé une offensive acharnée contre les droits démocratiques des travailleurs et de leurs dirigeants pour réprimer cette lutte, qui s'était développée hors du contrôle des confédérations syndicales, dont la position avait été dès le début hostile envers les mineurs.

Başaran Aksu, spécialiste de l'organisation au Bağımsız Maden-İş, a été emprisonné peu avant le début de la marche à Eskişehir. Lorsque les travailleurs ont atteint Ankara, ils ont été confrontés à une violente répression policière et à un blocus. Leurs droits constitutionnels de manifester et de marcher ont été violés. La police les a attaqués avec du gaz poivré et les a détenus en masse, ainsi qu'Aksu et Çakır. Les travailleurs ont répondu à la répression en entamant une grève de la faim et en appelant l'ensemble de la classe ouvrière à soutenir la lutte. En réponse à cet appel, des déclarations de soutien sont venues des usines et l'Association médicale d'Ankara est intervenue pour s'occuper de l'état de santé des mineurs.

Le World Socialist Web Site et le Sosyalist Eşitlik Partisi – Dördüncü Enternasyonal (Parti de l'égalité socialiste – Quatrième Internationale) ont appelé la classe ouvrière de Turquie et du monde entier à défendre les mineurs et les dirigeants ouvriers. Des articles publiés sur le WSWS ont été diffusés en de nombreuses langues et les discours prononcés au Rassemblement international en ligne du 1er mai ont spécifiquement mis en avant la lutte des travailleurs de Doruk Mining et condamné la répression d'État.

Dans ses affiches du 1er mai, le Sosyalist Eşitlik Partisi a appelé les travailleurs et les jeunes à exiger la fin de la guerre contre l'Iran, la libération de Bogdan Syrotiuk et des autres prisonniers de la guerre de classe, ainsi que la reconnaissance des droits démocratiques du peuple kurde, et à manifester leur solidarité avec les mineurs de Doruk.

Le courage et la détermination des mineurs face à la répression d'État démontrent comment les conditions objectives poussent la classe ouvrière à la lutte. Dans un discours après l'accord, Başaran Aksu a déclaré: «Des travailleurs qui avaient été réprimés pendant 16 ans par des mécanismes politiques, administratifs et des syndicats jaunes se sont tournés vers nous en dernier recours.» Au cours de la période écoulée, le Türkiye Maden-İş (Syndicat des mineurs de Turquie), affilié à la confédération Türk-İş, a agi comme complice de l'entreprise dans le processus de privation des droits des mineurs.

Aksu a expliqué que la propagande anticommuniste avait échoué, affirmant: «Ils ont diffusé de la propagande et proféré des menaces — nous traitant de traîtres, de dangereux, d'agressifs, de terroristes ou de tout ce qui leur passait par la tête — juste pour éloigner les travailleurs de nous.»

Les contradictions insolubles du système capitaliste, qui alimentent la guerre impérialiste et la montée de l'autoritarisme, intensifient également partout la lutte des classes. Les travailleurs sont contraints de payer le prix de la guerre et du militarisme, tandis que les dépenses sociales sont réduites et que la richesse sociale est transférée aux banques et aux grandes entreprises. Alors que licenciements massifs, hausse du coût de la vie et baisse des salaires plongent les travailleurs dans la pauvreté, la richesse d'une poignée d'oligarques capitalistes s'envole vers des niveaux sans précédent. Les conditions de travail précaires et dangereuses se généralisent, les décès sur le lieu de travail sont en hausse et les droits démocratiques sont supprimés pour réprimer la résistance croissante des travailleurs à ces conditions insupportables.

La lutte des travailleurs de Doruk Mining, faisant suite aux grèves sauvages des mineurs de Polyak et des travailleurs des entrepôts Migros qui se sont soldées par des acquis cette année, fait partie d'un mouvement ouvrier émergent déclenché par ces conditions objectives et sera une source d'inspiration pour les luttes futures.

En effet, le 29 avril, immédiatement après que la lutte des mineurs se soit conclue par des avancées, quelque 2 000 travailleurs des usines Doğtaş Furniture à Biga (Çanakkale) et Kelebek Furniture à Düzce se sont mis en grève pour réclamer les avantages liés à la promotions auxquels ils avaient droit en vertu de leur contrat. Ces travailleurs, dont les revendications étaient restées longtemps ignorées par l'entreprise, avaient vu la résistance des travailleurs de Doruk Mining dans les deux semaines précédentes et compris qu'ils devaient se battre pour faire valoir leurs droits.

Il est impératif de tirer les leçons nécessaires. Avant toute chose, un mouvement ouvrier ne peut se développer en Turquie et à l'échelle internationale que s'il est indépendant de l'appareil syndical – qui fonctionne comme un prolongement du patronat et de l'État – et s'il s'y oppose.

Les conditions épouvantables auxquelles sont confrontés les travailleurs ont été créées par la collaboration entre les syndicats, les entreprises et l'État au cours de décennies. Dans une déclaration sur X, le département du personnel de Yıldızlar SSS Holding — propriétaire de Doruk Mining, qui entretient des liens étroits avec des représentants du gouvernement — a admis avoir mené des attaques contre les mineurs «en communication constante avec le syndicat Türkiye Maden-İş, qui détient l'autorité nécessaire en vertu de la loi».

Il est plus clair que jamais que la confédération DİSK, contrôlée par des partis d'«opposition» bourgeois et petits-bourgeois, n'est pas fondamentalement différente des autres confédérations. Comme leurs alliés syndicaux européens, ils ont pour fonction de réprimer la lutte des classes depuis la «gauche».

Le fait que la direction du DİSK, qui a pratiqué la politique de l'autruche face à ces luttes et aux arrestations de dirigeants ouvriers, ait perdu sa crédibilité aux yeux des masses est une expression de la radicalisation de la lutte des classes. Que 11 syndicats au sein du DİSK aient publié des déclarations communes de soutien aux mineurs montre que le développement du mouvement ouvrier indépendant menace de démanteler ces appareils bureaucratiques.

Une autre leçon que les travailleurs doivent tirer est que, pour faire avancer leur lutte, ils ne doivent pas faire appel aux gouvernements ou à l'establishment politique, mais aux autres sections de la classe ouvrière afin de mobiliser leur force collective. Il ne faut pas oublier que l'appareil d'État, qui a accepté leurs revendications et a agi en tant que «garant», a cherché à réprimer violemment les mineurs. Cela montre qu'on ne peut pas faire confiance à de telles promesses.

Si la lutte des mineurs était restée isolée à Eskişehir, la défaite aurait été inévitable. Le dirigeant syndical Çakır a souligné l'importance de la solidarité de classe ainsi: «Nous avons lancé la protestation avec 150 travailleurs, mais nous avons vu que 86 millions de gens étaient de notre côté.»

Le fait que les mineurs aient reconquis par la lutte des droits qui leur étaient refusés depuis des années est une réussite importante. Mais, pour rendre ces acquis permanents, il faut réorganiser l'économie afin de donner aux besoins humains la priorité sur le profit privé. S'adressant aux mineurs, Başaran Aksu a lui-même reconnu les limites de la perspective syndicaliste. «Même s'il s'agit du Syndicat indépendant des travailleurs de la mine, un syndicat est en fin de compte un outil qui accepte l'exploitation,» a-t-il déclaré.

Les travailleurs doivent lier leur lutte pour les droits sociaux et économiques à un combat plus large visant à mettre fin à l'exploitation capitaliste. Les mines, les conglomérats, les banques et les autres secteurs clés de l'économie doivent être nationalisés et mis sous contrôle ouvrier. Cela signifie lutter pour le pouvoir ouvrier et le socialisme international.

Le fait que le capitalisme soit un système mondial et que la classe ouvrière soit une classe mondiale démontre que cette lutte ne peut être menée que sur une base internationale. Les travailleurs sont confrontés à une offensive capitaliste mondiale à laquelle on ne peut riposter qu'avec une stratégie et une organisation mondiales. Le nationalisme promu par les bureaucraties syndicales sert à diviser les travailleurs et fait le jeu de l'élite dirigeante capitaliste.

Dans sa déclaration suite à l'arrestation de Mehmet Türkmen, dirigeant du syndicat indépendant du textile BİRTEK-SEN, Will Lehman, travailleur de la base chez Mack Trucks et candidat à la présidence du syndicat automobile UAW (United Auto Workers) aux États-Unis sur la base d'un programme pour «le pouvoir de la base», a déclaré: «Les trusts opèrent à l'échelle mondiale et leurs attaques sont coordonnées au-delà des frontières. Notre réponse doit être la même.»

La classe ouvrière mondiale — objectivement unifiée par la production, les chaînes d'approvisionnement et les technologies de communication — constitue la force sociale capable de résoudre les problèmes fondamentaux de l'humanité sur la base d'un programme socialiste. La voie à suivre consiste à rendre cette immense force politiquement consciente et organisée. L'Alliance ouvrière internationale des comités de base (acronyme anglais, IWA-RFC) est en train d’être construite pour répondre à cette urgente nécessité.

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