Perspective

Qu'est-ce qui, dans le Met Gala, nous fait porter un regard bienveillant sur la guillotine?

« La lèpre de l’irréalité défigurait chaque créature humaine présente... » [Le Conte de deux cités]

C'est ce qu'écrivait Charles Dickens à propos de l'aristocratie française à la veille de la grande Révolution. Ces mots s'appliquent avec tout autant de force aux participants du Met Gala 2026, une manifestation annuelle d'autosatisfaction où l'oligarchie américaine et ses amuseurs à gages se réunissent pour s'admirer. L'édition 2026 a été achetée, payée et présidée par Jeff Bezos, fondateur d'Amazon et troisième homme le plus riche du monde, propriétaire et exécuteur politique du Washington Post, aux côtés de son épouse Lauren Sánchez Bezos.

Un chèque de 10 millions de dollars, somme dérisoire au vu d'une fortune estimée entre 223 et 279 milliards de dollars, a permis au couple d'obtenir les fonctions de coprésidents d'honneur. La fortune que Bezos distribue aujourd’hui à travers de tels gestes a été arrachée, dollar après dollar, à des salariés d’entrepôt au dos brisé urinant dans des bouteilles pour tenir le rythme. À l'extérieur du musée, des manifestants avaient projeté le slogan «Boycottons le Met Gala des Bezos» sur le penthouse à 80 millions de dollars des Bezos, situé à Madison Square Park. Les invités à l'intérieur, costumés à leur propre image, ne considéraient visiblement pas que les conditions ayant produit leur richesse étaient les mêmes que celles ayant causé la manifestation.

Lauren Sánchez Bezos (à gauche) et Jeff Bezos arrivent à la soirée des Oscars de Vanity Fair le dimanche 15 mars 2026, au Musée d'art du comté de Los Angeles. [AP Photo]

Le terme «vulgarité» est bien trop faible pour décrire ce qui s'est déroulé sur les marches du musée, car il sous-entend une vitalité grossière. Le gala de 2026 était un spectacle de décrépitude si poussé à l'autodérision qu'on ne savait plus s'il fallait rire, vomir ou chercher sur eBay une réplique en état de marche de l'invention du docteur Guillotine.

L’auteure Dorothy Parker, notoire pour son esprit, a un jour déclaré, pince-sans-rire: «Si vous voulez savoir ce que Dieu pense de l'argent, regardez à qui il le donne.» Voici quelques exemples qui illustrent parfaitement cette remarque de Parker:

Une héritière de la télé-réalité est arrivée vêtue d'un body caoutchouté Schiaparelli sur mesure, orné de tétons sculptés, sous une jupe bouffante en satin brodée de 10 000 perles baroques et de 7 000 écailles de poisson peintes à la main. La maison a reconnu que cette pièce avait nécessité 11 000 heures de broderie, soit l'équivalent de plus de cinq ans de travail à temps plein pour une femme active, pour être porté un seul soir. Sa sœur aînée portait une cuirasse orange métallisée, imaginée par un artiste pop britannique et confectionnée dans un véritable atelier de carrosserie, avec des soutiens-gorge coniques inspirés de Jean Paul Gaultier.

Une chanteuse pop, née dans le Michigan et assez grande pour se comporter mieux, a gravi les marches dans un ensemble Saint Laurent accompagnée de femmes avec des bandeaux transparents sur les yeux, coiffée d'un chapeau équipé de ce que des observateurs ont comparé à un mât de navire, portant une trompette en cuivre et traînant une cape violette d’organdi si vaste qu’il fallait sept assistantes pour la manœuvrer. La presse spécialisée dans la mode, en parfaite harmonie avec ces prétentions aristocratiques, qualifia ces femmes de «dames d'honneur». L'hôtesse elle, femme du milliardaire qui a acheté l'an dernier un voyage de 11 minutes aux portes de l'espace à bord de la fusée de prestige de son mari, est apparue dans une robe Schiaparelli qui serait inspirée de la Madame X de John Singer Sargent.

Le mauvais goût rivalisait avec la sottise. Une actrice avait une cage attachée au dos. Une chanteuse était immobilisée à l'intérieur d'une sculpture dans laquelle elle pouvait à peine marcher. Une robe Chanel avait, comme le rapportaient fièrement les publications de Condé Nast, englouti 761 heures de travail en atelier. Le thème officiel était «l’Art du costume». Le véritable thème était l’argent et la soirée fonctionnait selon le principe qu’il n’existe aucune quantité de travail humain trop importante pour être consacrée à quatre heures de divertissement des riches.

Une place individuelle au gala de 2026 coûtait 100 000 dollars, contre 75 000 dollars l'année dernière. Une table de dix personnes coûtait 350 000 dollars. Les quelque 400 invités ont ainsi dépensé, rien qu'en billets, environ 42 millions de dollars, ce que le musée présente comme un record en matière de collecte de fonds. Les costumes, prêtés par les maisons de couture à titre d’investissement marketing et dont la valeur s’élève généralement à plusieurs centaines de milliers de dollars chacun, ne sont pas pris en compte dans ce chiffre. La robe Guo Pei portée par Rihanna en 2015 aurait coûté près de 4 millions de dollars à produire. Une seule robe Schiaparelli représente plus d’heures de travail qu’un enseignant d’une école publique de New York n’en effectuera en trois années scolaires complètes; elle est ensuite portée pendant quatre heures, photographiée, puis renvoyée à l’atelier d’où elle vient. Voilà ce que la classe dirigeante entend par «soutien aux arts».

Toute cette mise en scène est traitée par la presse avec la gravité d'une cérémonie d'État. Le New York Times, le Washington Post, Vogue, les réseaux de diffusion et leurs filiales de streaming consacrent d’innombrables pages à l'événement, diffusent en direct les images du tapis rouge et réunissent des panels de commentateurs solennels pour analyser le thème de l'année comme si quelque chose d'importance culturelle majeure se produisait. Les rédacteurs de mode discutent d'un body caoutchouté dans un vocabulaire autrefois réservé à un Manet ou à un Renoir.

Les conditions à l'extérieur du cordon de velours sont inséparables de celles à l'intérieur. Tandis que le body était ajusté par des assistants, les foyers d'accueil de la ville de New York hébergeaient plus de 100 000 personnes. Pendant que Bezos signait son chèque de 10 millions de dollars, les travailleurs des entrepôts d'Amazon s'effondraient à des taux d'accidents du travail dépassant ceux du reste de l'industrie de l'entreposage réunie. Alors que l'atelier Schiaparelli confectionnait la robe de l'hôtesse, l'administration Trump annonçait que les États-Unis n'avaient plus les moyens de financer garderies, soins de santé ou sécurité sociale, bien qu'ils puissent se permettre de consacrer 1 500 milliards de dollars à l'armée. Le lien entre ces deux mondes n'est que trop réel: la richesse étalée au Met Gala est la celle accumulée au cours de quatre décennies de guerre de classe menée d'en haut.

Le Metropolitan Museum lui-même, fondé en 1870, gardien du temple égyptien de Dendour, de peintures de Rembrandt, Vermeer et du Greco, de 5 000 ans de travail créatif humain, a été réduit au rang d'accessoire de scène. Le financement public représente peut-être 8 à 10 % de son budget de fonctionnement. Le reste est fourni par les donateurs mêmes qui se sont présentés lundi pour faire étalage de leur décadence. Et puis il y a Bezos même. Sous sa direction, le Washington Post fait désormais office de pom-pom girl du régime fasciste de Donald Trump et de sa guerre génocidaire. Cet Ozymandias des temps modernes hurle au monde: « Je suis Bezos, milliardaire des milliardaires, contemplez mes œuvres, ô mortels... et vomissez. »

La fausse dissidence entourant l'événement était aussi nauséabonde que l'événement même. Le nouveau maire élu de New York est Zohran Mamdani, dont la vision d’une utopie socialiste consiste à boucher les nids-de-poule de la ville avec de l'asphalte. Il a pris physiquement ses distances du gala mais ne l'a pas condamné. Mamdani a excusé son absence pour des raisons de «coût», comme si le gala était un restaurant onéreux plutôt qu'une célébration rituelle de l'ordre social qu'il a été élu pour combattre. Alexandria Ocasio-Cortez, quelques années plus tôt, avait ouvert la voie à l'art des gestes hypocrites en assistant au gala dans une robe «Taxez les riches». C'était une tentative de critiquer Versailles en prenant place à la table de Marie-Antoinette. Cette année, diverses célébrités ont publié, sourcils froncés, des déclarations à propos de Bezos avant de se présenter malgré tout, de sourire aux caméras, de manger les plats et de poster les photos.

Le Met Gala est un rituel dont le but est de faire paraître le règne des milliardaires prestigieux et, d'une certaine manière, mérité. Ce que le spectacle communique, dans la seule langue que cette classe parle encore couramment, c'est le mépris pour l'écrasante majorité de la population de la ville.

Quant à la guillotine, nous l'avons évoquée à des fins satiriques. La question qui ouvre cet article, en revanche, est bien réelle. Les ultra-riches peuvent garder leur tête vide, mais pas leur argent. L'expropriation des méga-millionnaires et des milliardaires est une nécessité sociale. Les États-Unis sont contrôlés par une classe dirigeante oligarchique aussi impudente que brutale. Par son propre comportement, elle s'est rendue intolérable. La société ne peut plus se permettre les riches. La classe ouvrière devra les détacher de leurs comptes en banque.

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