Perspective

Comment les travailleurs peuvent-ils combattre la vague de licenciements due à l’IA ?

Le logo de Cloudflare est affiché à la Bourse de New York, le mardi 18 novembre 2025. [AP Photo/Richard Drew]

Des licenciements collectifs se propagent à travers l'économie mondiale, les entreprises s'efforçant de supprimer des emplois, de faire baisser les salaires et de déclarer des millions de travailleurs superflus en raison de l'introduction des technologies d'IA.

Le 7 mai, la société de cybersécurité Cloudflare a annoncé le licenciement de 20 % de ses effectifs. Les 1 100 employés concernés ont été informés par courriel qu'il n'y avait pas d'avenir pour leurs postes dans ce que le PDG, Matthew Prince, a qualifié d'« ère de l'IA agentive ».

Les services de sécurité Internet et le réseau de diffusion de contenu (CDN) de l'entreprise jouent un rôle central dans l'architecture d'Internet, desservant plus d'un cinquième de tous les sites Web. Cloudflare affirme être utilisé par 35 % des entreprises du classement Fortune 500 et avoir de nombreux contrats avec le département de la Défense américain et les agences de renseignement. En février, l'entreprise a été désignée comme l'un des sous-traitants du programme SHIELD de l'Agence de défense antimissile (MDA), un projet de 151 milliards de dollars intégré au programme « Golden Dome » de Trump.

L'annonce des licenciements est tombée le jour même où l'entreprise a publié son chiffre d'affaires trimestriel le plus élevé jamais enregistré : 639,8 millions de dollars, en hausse de 34 % sur un an. Interrogé par un analyste sur la nécessité de telles coupes drastiques après un trimestre record, Prince a répondu : « Ce n'est pas parce qu'on est en forme qu'on ne peut pas l'être encore plus. »

Cette annonce s'inscrit dans une vague de licenciements de masse qui déferle sur l'économie mondiale, où l'intelligence artificielle est devenue le nouvel instrument le plus puissant dont dispose la classe dirigeante pour détruire des emplois et faire baisser le coût du travail.

Il s'agit d'une guerre mondiale contre la classe ouvrière, à laquelle il faut répondre par une campagne coordonnée à l'échelle mondiale pour la défense de l'emploi. L'enjeu principal est de reprendre le contrôle des nouvelles technologies puissantes aux mains de l'oligarchie patronale. L'Alliance ouvrière internationale des comités de base encourage et organise une résistance de masse face à l'accélération du massacre des emplois.

Selon le cabinet de reclassement Challenger, Gray & Christmas, les employeurs américains ont annoncé plus de 300 000 suppressions de postes au cours des quatre premiers mois de 2026. Le secteur technologique (85 411 emplois) arrive en tête, soit plus du double du secteur des transports (33 479), deuxième. Pour le deuxième mois consécutif, l'intelligence artificielle (IA) est citée comme principale cause de ces licenciements.

D'après les dernières statistiques du Bureau des statistiques du travail (BLS), le secteur de l'information enregistre des pertes d'emplois depuis 16 mois consécutifs, ayant perdu 342 000 postes, soit 11 %, par rapport à son pic de novembre 2022.

De manière générale, les entreprises technologiques qui suppriment des emplois sont non seulement rentables, mais jouent également un rôle central dans l'essor de l'IA. Meta, la maison mère de Facebook, supprime 8 000 postes et annule 6 000 offres d'emploi. Microsoft prévoit également d'investir 145 milliards de dollars cette année, principalement dans l'infrastructure d'IA. L'entreprise a lancé son premier programme de départs volontaires en 51 ans d'existence, ciblant jusqu'à 8 750 employés. Oracle supprime jusqu'à 30 000 postes, dont, selon des employés interrogés par le magazine Time, des personnes ayant passé leurs derniers mois à entraîner les systèmes d'IA qui les ont ensuite rendus superflus.

La bourse réagit favorablement aux annonces de licenciements collectifs, surtout lorsqu'ils sont liés à une restructuration de l'IA, inaugurant ce que le Wall Street Journal appelle « l'ère des méga-licenciements ».

Alors que le secteur technologique allie profits florissants et licenciements collectifs, la classe dirigeante recourt également aux faillites, une méthode éprouvée pour supprimer des emplois du jour au lendemain. Ce fut le cas de Spirit Airlines, qui s'est effondrée la semaine dernière, laissant 17 000 employés sans emploi. Le facteur déclencheur immédiat a été le doublement des prix du carburant dû à la guerre contre l'Iran. La Maison-Blanche a refusé de renflouer Spirit afin d'accélérer la prochaine vague de fusions-acquisitions dans le secteur aérien.

Des licenciements collectifs sont également en cours dans d'autres secteurs, où l'IA a un impact moins immédiat. Dans la logistique, UPS supprime ou va supprimer 68 000 postes par l’établissement de mégacentres de distribution automatisés ; l'entreprise a récemment annoncé la fermeture de 26 autres sites d'ici la fin de l'année. Dans l'automobile, Volkswagen vise 50 000 suppressions de postes d'ici 2030, Renault réduit ses effectifs d'ingénierie de 15 à 20 % et les constructeurs automobiles américains licencient des milliers de personnes.

Néanmoins, l'IA joue un rôle absolument central dans les plans de licenciements collectifs de la classe dirigeante. Chez Block, la société de technologie financière propriétaire de Cash App et Square, le PDG Jack Dorsey supprime 40 % des effectifs, déclarant : « D'ici un an, je pense que la majorité des entreprises arriveront à la même conclusion. »

Le PDG d'Anthropic, Dario Amodei, prédit que l'IA écrira la quasi-totalité du code logiciel d'ici un an. Sundar Pichai, PDG d'Alphabet, la maison mère de Google, affirme que les trois quarts du nouveau code de Google sont déjà écrits par l'IA. L'investisseur Vinod Khosla prévoit que d'ici 2030, « 80 % des emplois pourront être effectués par une IA ».

L'IA en elle-même n'est pas le problème. C'est une technologie extraordinaire, capable d'éliminer les tâches répétitives et d'améliorer considérablement la productivité, de réduire la journée de travail à un minimum théorique tout en accélérant considérablement le potentiel d'apprentissage humain.

La question cruciale est celle du contrôle de cette technologie. Elle doit être libérée des chaînes de la propriété privée. Le développement et l'entraînement des systèmes d'IA constituent un travail social au sens plein du terme, et ses avantages doivent être accessibles à tous.

Les systèmes d'IA ont été construits grâce au travail, aux connaissances et à la production créative accumulés par des millions de travailleurs : le code écrit par les ingénieurs logiciels, les conversations gérées par les agents du service client, les analyses produites par les chercheurs et les analystes de données.

L'IA sape fatalement les fondements mêmes du système capitaliste. Lorsque Khosla prédit que la quantité de travail nécessaire pourrait être réduite de 80 % en quelques années, ou lorsque les dirigeants du secteur technologique parlent d'« abondance » générée par l'IA, ils décrivent, sans la comprendre, un état de fait où le capitalisme est irrémédiablement obsolète.

En réalité, le potentiel de cette technologie ne pourra jamais se réaliser sous le capitalisme, car ce dernier doit la restreindre, la déformer et l'instrumentaliser pour survivre. Au lieu de l'abondance, il engendre un chômage de masse. Au lieu de libérer les populations des tâches pénibles, il intensifie la pénibilité du travail pour celles qui travaillent. Au lieu du développement humain, il produit une génération déclarée superflue par des systèmes construits à partir de son propre savoir.

Parallèlement, le contrôle de cette nouvelle technologie, ainsi que des ressources et des chaînes d'approvisionnement nécessaires à son développement, est devenu un facteur de plus en plus central dans l'essor des guerres impérialistes – aujourd'hui contre l'Iran et la Russie, demain contre la Chine.

La réponse socialiste à cette offensive consiste en une attaque frontale de la classe ouvrière contre le « droit » même de la propriété capitaliste. Ceux qui, dans la pseudo-gauche, exigent que l'IA soit réglementée, stoppée net ou soumise à des conseils d'administration syndicaux, détournent l'attention de la question centrale de la classe et, dans bien des cas, orientent l'opposition vers une attaque réactionnaire contre le progrès technologique lui-même.

Les bureaucraties syndicales sont incapables de mener ce combat – même si elles le voulaient, ce qui n'est pas le cas – en raison de leur intégration totale au patronat, fondée sur leur soutien au capitalisme et au nationalisme.

Leur réaction face aux licenciements collectifs a été un silence quasi total, voire coupable. Dans l'industrie automobile, le syndicat United Auto Workers n'a rien dit des milliers de licenciements survenus ces deux dernières années et demie. La semaine dernière, il a annulé au dernier moment un vote de grève à l'usine d'assemblage de Sterling Heights. En Australie, la fédération syndicale nationale a signé un accord formel avec Microsoft, aux termes duquel les responsables syndicaux seront formés par Microsoft sur la manière de présenter aux travailleurs les restructurations pilotées par l'IA comme étant bénéfiques, et feront pression aux côtés de Microsoft contre toute ingérence réglementaire dans le déploiement de l'IA sur le lieu de travail.

Un mouvement ouvrier mondial de masse exige de nouvelles formes d'organisation : des comités de base, indépendants de l'appareil syndical existant, capables de préparer et de coordonner des actions sans avoir à solliciter l'aval de bureaucraties dont les intérêts sont ailleurs. L'Alliance ouvrière internationale des comités de base milite pour la création et le développement de ces organisations à l'échelle mondiale, avec des comités actifs dans tous les secteurs d'activité.

Les revendications centrales d'un tel mouvement doivent être les suivantes :

  • Aucun licenciement lié à l'intelligence artificielle ! Si l'IA accroît réellement la productivité, les gains doivent revenir aux travailleurs qui les ont générés. La semaine de travail doit être réduite proportionnellement, sans perte de salaire.
  • Le contrôle des travailleurs sur l'introduction des nouvelles technologies. Les travailleurs doivent être pleinement informés, disposer d'un véritable droit de veto et d'un contrôle réel sur la répartition des gains de productivité.
  • Des emplois bien rémunérés et valorisants pour tous les travailleurs déjà licenciés, quelle qu'en soit la raison, y compris les travailleurs de Spirit et les centaines de milliers de personnes licenciées dans le secteur technologique.
  • L'expropriation des grandes entreprises technologiques, des banques et des institutions financières et leur transformation en services publics sous le contrôle démocratique de la classe ouvrière, incluant le contrôle et la propriété démocratiques des technologies d'IA.

La lutte contre les licenciements et la « restructuration par l'IA » ne peut être menée usine par usine ou pays par pays. Les multinationales opèrent à l'échelle mondiale, délocalisent le travail et utilisent le nationalisme pour dresser les travailleurs les uns contre les autres. La seule solution réside dans l'unité internationale de la classe ouvrière, unissant les travailleurs des secteurs de la technologie, de la logistique, de l'industrie, de l'éducation et de tous les autres dans une lutte commune.

Ce qui empêche la classe ouvrière d'accéder à un avenir où la technologie sert le développement humain au lieu de détruire les moyens de subsistance n'est pas un problème technique, mais un problème social et politique : la propriété privée des moyens de production. C'est ce qu'il faut renverser.

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