Le 3 mai, Jean-Luc Mélenchon a annoncé sa candidature à l'élection présidentielle de 2027 sur le plateau du journal télévisé de TF1. L'entretien qu'il a accordé à Anne-Claire Coudray a exposé non pas une perspective révolutionnaire, mais l'absence d’une telle perspective. Avec son parti La France insoumise (LFI), il agit non pas pour mobiliser les travailleurs contre l’austérité et la guerre, mais pour les étouffer par une orientation nationaliste vers les institutions capitalistes françaises.
Sommé d’expliquer sa décision d’être candidat après avoir proclamé qu’il prenait sa retraite lors de dernières élections présidentielles de 2022, Mélenchon a balayé la question: «J'ai pas changé d'avis. ... la discussion s'est pas portée sur quel est le meilleur candidat du point de vue de je ne sais quoi, quelle esthétique. C'était: qui est-ce qui est le mieux préparé pour faire face à la situation qui arrive?» Il a cité le danger d’une «guerre généralisée.»
Aujourd’hui, Mélenchon affirme qu’il est l’homme dont la France a besoin pour affronter la crise. Mais ses propres capitulations successives ont joué un rôle important dans l’émergence de cette crise. Et à propos des présidentielles, il a bien changé d’avis. En avril 2022, au soir du premier tour des présidentielles, alors que le décompte des voix continuait et qu'il pouvait encore espérer se qualifier au second tour, il s’est précipité sur les caméras pour concéder sa défaite, annoncer sa retraite politique et appeler ses électeurs à voter «contre Le Pen», donc pour Macron.
Le World Socialist Web Site avait alors analysé ce revirement. Loin d'être l'aveu sincère d'une défaite, la «retraite» de Mélenchon visait à démobiliser les millions d'ouvriers et de jeunes qui avaient voté pour lui, et à les priver de toute perspective de lutte indépendante contre la guerre et l'austérité. La déclaration de retrait n'était pas un acte de modestie, mais un geste de capitulation préventive, destiné à éteindre l'énergie sociale suscitée par sa campagne.
On l’a vu lors des grèves de 2023 contre la réforme des retraites, imposée par Macron sans vote parlementaire malgré l’opposition d’une écrasante majorité des Français. Des millions de travailleurs ont fait grève à de multiples reprises entre janvier et mai. LFI – loin de chercher à mobiliser cette opposition en une grève générale pour faire chuter Macron et stopper la guerre déjà en cours en Ukraine – l’a poussée vers une impasse parlementaire: il a appelé à ce que l'Assemblée vote une loi d'abrogation, alors que la majorité de l’Assemblée y était fermement hostile.
Mélenchon avait alors déclaré: «Nous avons un rendez-vous à l'Assemblée nationale … Personne ne veut que ce conflit dure.» Ces mots résument sa politique aujourd’hui: non pas préparer la classe ouvrière à une lutte décisive, mais la pousser dans l’impasse d’une issue purement institutionnelle.
Iran et Gaza: le silence sur la complicité de l’impérialisme français
Mélenchon a analysé la situation internationale ainsi: «Nous entrons dans une saison très agitée de l'histoire du monde. Nous sommes menacés d'une guerre généralisée. Nous sommes menacés par un changement spectaculaire du climat. Et puis nous avons une crise économique et sociale qui s'avance vers nous.» Il a poursuivi en évoquant la hausse des prix du pétrole en France:
«Tout ça ne tombe pas du ciel. C'est pas une erreur qu'aurait commis les pauvres gens qui ne seraient pas allés assez travailler. Tout ça, c'est une guerre déclenchée par deux pays: Israël et les USA. Et qui a déclenché cette situation a donc une cause politique.»
Ayant critiqué la responsabilité évidente et indéniable de Trump et du régime israélien pour leur agression militaire contre l’Iran, Mélenchon a ensuite répondu à la question de la journaliste de ce qu’il aurait fait à la place de Macron. Mélenchon a répondu en affirmant qu’il aurait créé une alliance avec le gouvernement PSOE-Sumar en Espagne pour défendre le droit international et stopper la guerre. Il a dit:
«J'aurais fait du droit international mon drapeau... J'aurais créé un front du refus avec les Espagnols... On commençait par une chose : couper le rapport de coopération commerciale de l'Union européenne avec Israël. Israël ne peut pas vivre sans l'Union européenne. Et avec ça l'embargo sur les armes».
Ce raisonnement a une apparence de cohérence et propose des mesures défendables, comme un embargo visant Israël suite au génocide à Gaza. Mais il fait le silence sur plusieurs questions décisives. D’abord, et on y reviendra, il n’aborde par les conséquences pour les travailleurs d’une alliance avec le gouvernement capitaliste PSOE-Sumar.
Mais surtout, Mélenchon ne dit pas que Macron est un criminel politique. Il ne dit pas que la France, depuis le début de la guerre le 28 février, a mis ses bases militaires d'Istres et du Golfe persique à la disposition de l'agression américano-israélienne contre l'Iran. Il ne dit pas que la France, sous Macron, a continué de livrer des armes à Israël alors même que le génocide à Gaza était en cours. Il ne dit pas que Macron, en déclarant publiquement son amitié avec le régime Netanyahu, s'est rendu complice de crimes contre l'humanité.
Mélenchon, qui veut imposer aux travailleurs le cadre des institutions françaises, ne dit rien sur l’évolution politiquement criminelle de l’impérialisme français ou sur fait que les ministres de Macron ont manifesté aux côtés du RN néofasciste pour défendre le régime israélien.
D’où vient ce silence? C’est de son propre bilan. Lors des élections législatives de 2024, alors même que le génocide à Gaza était en cours depuis des mois, Mélenchon appelait à voter pour des candidats du PS et de l'arc macroniste, des formations qui soutenaient la politique d'Israël. Pointer aujourd'hui du doigt Macron comme complice de génocide obligerait Mélenchon à rendre compte de son propre Nouveau Front Populaire. Ce silence n'est pas de la modestie, mais de la complicité.
Comme le WSWS l'a documenté, lorsque les États-Unis et Israël ont lancé leur guerre contre l'Iran, Mélenchon n'a pas appelé les millions d’électeurs LFI à faire grève contre la guerre. Il s'est borné à déplorer la violation du droit international, tout en restant silencieux sur les luttes des travailleurs iraniens et sur les manœuvres de Washington pour préparer cette guerre.
Bien plus, il a qualifié un mouvement dans lequel intervenaient la CIA et le Mossad de «révolution citoyenne», notamment dans ses tweets du 14 janvier et après. Ainsi il se faisait le chantre de toutes les forces qui intervenaient dans ce mouvement, car la «révolution citoyenne» est le concept central de son propre livre, L'Ère du peuple, et la perspective qu’il met en avant encore aujourd’hui. Ainsi il blanchissait l’intervention de l'impérialisme et du sionisme en Iran et à travers le Moyen Orient.
Sur la crise sociale: bloquer les prix, mais attendre 2027
Mélenchon a consacré une large partie de l'entretien au prix des carburants, appelant à bloquer les prix. Il a continué, en des termes qui sonnent juste pour des millions de travailleurs, en affirmant:
«Une masse de gens sont en train de se faire voler une partie de leur salaire pour payer l'essence qui notamment leur sert à aller au travail. Oui, c'est leur salaire qui passe directement dans les poches des actionnaires de Total. Si je vais parler avec l'ancien vocabulaire [c’est-à-dire un langage marxiste que Mélenchon traite de désuet, NDLR], je vous dirai: c'est de l'argent qui passe du travail au capital.»
Ce diagnostic, mis à part l’affirmation minimisant la portée de la distinction capital-travail, est correct dans ses grandes lignes. La crise des prix du carburant est le produit direct du blocus par Trump du détroit d'Ormuz et la spéculation des marchés énergétiques qui aliment de crises en cascade à travers l'économie mondiale. En effet, c’est du vol organisé. Mais Mélenchon ne pose pas la question: Comment obtenir le blocage des prix?
La réponse qu'il donne implicitement dans l'entretien est: Attendez un an, puis élisez-moi président. Dans la situation actuelle, c’est de l’attentisme qui revêt un caractère politiquement criminel.
La crise déclenchée par le blocus d'Ormuz frappe dès maintenant — dans les transports, dans l'alimentation, dans le logement. Elle n’attendra pas la fin du second tour des présidentielles 2027. D'ici là, une récession mondiale pourrait être installée, des millions de travailleurs pourraient avoir perdu leur emploi. Une mobilisation sociale internationale est nécessaire pour imposer le blocage des prix, exproprier les profits de guerre des compagnies pétrolières, et surtout pour stopper la guerre et l’étranglement énergétique de l’économie mondiale.
Or, Mélenchon fait l'inverse : il propose à ses électeurs d'attendre l'échéance électorale, de patienter dans le cadre des institutions bourgeoises, de déléguer leur force sociale à un tribun qui promet de négocier avec Total, plutôt que de l'exproprier. Ainsi il bloque la prise de conscience de la classe ouvrière sur sa propre force collective et désamorce une perspective de mobilisation internationale. Ce n'est pas un programme révolutionnaire de lutte, c'est un programme de démobilisation.
La «Nouvelle France»: peuple contre classe
Mélenchon a annoncé que sa campagne mettrait en avant ce qu’il a appelé la «Nouvelle France», auquel il a tenté de donner un contenu populaire, invoquant l’identité raciale et de genre. Pour donner un contenu à ce slogan, il a poursuivi:
«Un Français sur trois a un ancêtre étranger. Une famille sur deux a quitté son département d'origine. Vous ne voyez pas que les femmes ont un statut complètement différent de celui qu'elles avaient en 1958? Les jeunes, les personnes âgées qui sont plus nombreuses que jamais. Tout ça, c'est la Nouvelle France. La Nouvelle France, c'est pas un bout de la France contre l'autre, c'est toute la France.»
En mettant en avant les femmes et les minorités raciales ou nationales, Mélenchon laisse de côté la division de classe au sein de cette France, qui est la même que dans «l'ancienne». Embrassant pêle-mêle les bourgeois, les petits propriétaires et les travailleurs dans ces catégories identitaires, il laisse de côté précisément ce qui est essentiel du point de vue marxiste: L’écrasante majorité de la «nouvelle» comme de «l’ancienne» France est composée de travailleurs exploités par l’oligarchie capitaliste.
Contre la guerre, le fascisme et l’austérité, il faut souder les travailleurs par-delà des frontières nationales, y compris de frontières raciales et de genre érigées dans chaque pays. La politique «Nouvelle France» va à l’encontre d’une pareille évolution. Se focalisant sur des campagnes électorales dans les banlieues des grandes villes, Mélenchon abandonne au RN d’autres centres traditionnels du mouvement ouvrier tels les bassins miniers et sidérurgiques du nord et de l’est du pays. Lors des élections de 2024, il a même rejeté des appels au sein de LFI d’y faire campagne.
La substitution du «peuple» et de catégories raciales ou de genre pour une perspective de classe n'est pas un simple ajustement rhétorique: c'est une décision politique. Détournant les travailleurs de la lutte nécessaire pour l’unité ouvrière, il favorise la normalisation d’un climat politique populiste dans lequel l’oligarchie capitaliste peut normaliser le populisme néofasciste.
L’alternative: bâtir l’unité internationale, l'indépendance politique de la classe ouvrière
L'entretien de Mélenchon sur TF1 démontre qu’aucune des questions brûlantes auxquelles sont confrontés les travailleurs ne sera résolue lors des élections présidentielles. Cet entretien lance un signe clair à la classe dirigeante: Mélenchon essaie de créer un cadre politique pour la campagne électorale qui exclura les questions de la guerre mondiale, du génocide, et de la mobilisation nécessaire des travailleurs contre l’austérité et le fascisme.
Ceci illustre ce que le Parti de l'égalité socialiste (PES), section française du Comité international de la IVe Internationale (CIQI), a toujours soutenu: LFI est une formation de pseudo-gauche petite bourgeoise, qui canalise l'opposition ouvrière vers les urnes et vers le cadre de l'État capitaliste.
Face à la guerre contre l'Iran, Mélenchon ne mobilise pas, il observe. Face au génocide à Gaza, il tait la complicité de Macron, parce qu'il a lui-même appelé à voter pour ses complices lors des élections de 2024. Face à la crise sociale déclenchée par le blocus d'Ormuz, il propose non pas la mobilisation, mais l'attente électorale. Et face à l’explosion des tensions de classe, il substitue le «peuple» à la classe ouvrière pour préserver l'unité d’un bloc interclassiste.
Son appel à une alliance avec le gouvernement PSOE-Sumar, anciennement PSOE-Podemos, doit également servir d’avertissement sur ce que serait un gouvernement Mélenchon. Le gouvernement espagnol n’est pas favorable aux travailleurs. Il a mené une politique d’augmentation massive des dépenses militaires, d’austérité sociale, de répression des manifestations contre la répression des nationalistes catalans et, avant tout, de répression systématique des grèves en Espagne.
Et quand les travailleurs sont entrés en lutte, lors des grèves des métallos à Cadiz en novembre 2021 ou de la grève nationale des routiers de mars-avril 2022, le gouvernement PSOE-Podemos a envoyé les forces de l’ordre pour les réprimer. Ces expériences, sur lesquelles Mélenchon fait le silence, doivent servir d’avertissement aux travailleurs. Si Mélenchon arrivait au pouvoir, il serait tout à fait capable de réprimer des mobilisations ouvrières, comme l’a fait le PS en France dans les années 1980 et 1990, alors que Mélenchon était encore membre du PS.
En effet, la guerre américano-israélienne contre l'Iran et ses conséquences économiques mondiales démontrent que nous sommes entrés dans une phase de crise capitaliste aiguë. Elle exige une réponse politique internationale à la hauteur. Les travailleurs de France, d'Iran, des États-Unis et du monde entier font face aux mêmes ennemis — les oligarchies capitalistes qui font la guerre pour défendre leurs profits, au prix de dizaines de milliers de vies. La réponse à cette situation ne peut pas être nationale, institutionnelle, et différée d'un an.
Les travailleurs qui souhaitent véritablement combattre la guerre, l'austérité et le pillage organisé ne trouveront pas leur instrument dans la candidature de Mélenchon. Ils doivent construire des comités de la base indépendants des bureaucraties syndicales, s'unir à leurs frères et sœurs de classe internationalement, et se mobiliser indépendamment des appareils politiques syndicaux liés au Nouveau Front Populaire que dirige Mélenchon.
Afin de mener une telle lutte, les partisans de cette perspective et de cette stratégie politique doivent d’abord s’unir et s’organiser. Ceci signifie bâtir le Parti de l'égalité socialiste — seule organisation en France qui défend la perspective de l’organisation internationale et indépendante de la classe ouvrière sur la base de la Révolution permanente.
Afin de donner une indication du contenu de cette perspective dans le cadre des élections présidentielles françaises, le PES avance les revendications suivantes :
— Halte à la guerre contre l'Iran et au génocide à Gaza!
— Troupes françaises hors du Moyen-Orient et d’Afrique!
— Pas un euro, pas un soldat pour les guerres de l'impérialisme!
— Blocage des prix et expropriation des profits de guerre par la mobilisation ouvrière!
— Pour un mouvement international de la classe ouvrière contre la guerre, pour l’expropriation de l’oligarchie capitaliste et pour le socialisme!
