La Grande-Bretagne est entrée dans une nouvelle phase de crise politique. Le gouvernement du leader travailliste Keir Starmer est au bord de l'effondrement — ébranlé par les démissions et les lettres de défiance, comme celle du ministre de la Santé Wes Streeting, fervent partisan de Tony Blair — et attend l'élément qui déclenchera une contestation ouverte de son leadership.
Pour apporter une réponse socialiste, les travailleurs et les jeunes doivent regarder au-delà du psychodrame médiatique qui réduit la politique à un feuilleton et à des affrontements de personnalités, et se concentrer sur les réalités sous-jacentes à l'origine de cette crise.
La crise du gouvernement Starmer est le résultat de deux processus à long terme étroitement liés: le déclin mondial de l'impérialisme britannique dans le contexte des bouleversements du capitalisme mondial, et l'effondrement total de la base électorale ouvrière du Parti travailliste.
Au cours des quelque 30 années allant de 1979 à 2007, la Grande-Bretagne n’a connu que trois premiers ministres. Deux d’entre eux — Margaret Thatcher pour les conservateurs et Tony Blair pour les travaillistes — ont exercé des mandats continus de 10 ans. Depuis, en moins de vingt ans, le Royaume-Uni a vu se succéder sept Premiers ministres, dont quatre – et potentiellement cinq – au cours des quatre dernières années seulement.
Dans chaque cas, la chute d’un premier ministre britannique a été précipitée par un choc international qui a mis à nu la fragilité de la position mondiale de l’impérialisme britannique et a par là exacerbé les antagonismes de classe sur le plan intérieur.
Le mandat de Gordon Brown fut terminé par le krach financier de 2008, alors que les travaillistes renflouaient les banques et ouvraient la porte à une nouvelle ère d’austérité. David Cameron a été chassé du pouvoir après le référendum sur le Brexit, lequel avait été alimenté par l’austérité et a plongé l’économie britannique dans la tourmente tout en précipitant la politique étrangère du Royaume-Uni dans la crise.
Les départs en cascade de Boris Johnson, Liz Truss et Rishi Sunak, tous du Parti conservateur, reflétaient en fin de compte l’impact de la pandémie de COVID-19 et de la guerre des États-Unis et de l’OTAN contre la Russie en Ukraine. Ces deux événements ont révélé l’extrême vulnérabilité du capitalisme britannique. La guerre imposa à l’impérialisme et au militarisme britanniques des exigences qu’aucun de ces politiciens ne fut jugé capable de gérer par la classe dirigeante.
Les conservateurs ont eu maintes occasions de résoudre la crise parce que le Parti travailliste blairiste combinait un engagement impitoyable à réprimer l’opposition sociale avec une impopularité si profonde que, pendant des années, il n’a pu lancer de défi électoral crédible. Et lorsque des millions de personnes ont adopté la perspective d’une alternative de gauche au blairisme, Jeremy Corbyn — élu sur cette promesse — a répondu en capitulant devant l’aile droite du parti, en désarmant ses partisans et en sabotant systématiquement toute riposte sérieuse tout au long de ses cinq années à la tête du Labour.
Starmer a fini par accéder au pouvoir dans ce que les médias ont justement qualifié de «raz-de-marée sans amour». Il obtint une écrasante majorité parlementaire sur la base d'un pourcentage de voix historiquement bas, grâce au dégoût pour les conservateurs (Tories) et au système électoral non démocratique de la Grande-Bretagne. Aujourd’hui, il est renversé par les ondes de choc de la guerre en Iran et par le sabordage, sous l’impulsion du président Donald Trump, de la «relation spéciale» entre États-Unis et Royaume-Uni.
La classe dirigeante britannique est prise dans un étau qui se resserre. D’un côté, un choc brutal des prix — avec des coûts alimentaires qui devraient finir l’année en hausse de 50 à 64 % par rapport à la mi-2021, et des coûts de carburant qui montent en flèche, étranglant les familles ouvrières et frappant l’industrie. De l’autre, l’exigence d’une campagne de réarmement massive — ce qu’un haut conseiller du gouvernement, cité dans le Financial Times, a appelé un «'réveil brutal' face au sous-investissement du pays dans son armée».
Une fois de plus, alors que la haine populaire envers le gouvernement Starmer s’intensifie et que son effondrement électoral est rapide, la «gauche» travailliste joue le rôle décisif pour préparer le terrain afin que la crise soit réglée exclusivement au sein d’une bande de blairistes droitiers en plein désarroi.
John McDonnell — ancien ministre fantôme des Finances de Corbyn — parle au nom du Socialist Campaign Group du Parti travailliste, dont l'influence ne cesse de décliner, pour appeler à une «transition ordonnée», en vue de prévenir toute tentative de la classe ouvrière de prendre l'initiative par le biais de grèves et de manifestations.
La bureaucratie syndicale a donné les mêmes conseils, déclarant qu’«il est clair que le premier ministre ne dirigera pas le Parti travailliste lors des prochaines élections, et qu’à un moment donné, un plan devra être mis en place pour l’élection d’un nouveau chef ».
Corbyn a franchi un nouveau cap dans ses efforts pour neutraliser l'opposition politique. Sa campagne pour faire avorter l’initiative de Your Party en faveur d’un parti «à gauche du Labour», qui avait rassemblé une liste de diffusion de plus de 800 000 noms en quelques jours l’année dernière, a été un succès total. Ce parti qui n'en a que le nom n'a présenté que 20 candidats aux récentes élections locales et en a soutenu 50 sur plus de 5 000 scrutins.
À chaque crise de gouvernement qu’a traversée la classe capitaliste britannique, à mesure que sa position mondiale s’affaiblissait, les diktats de la finance internationale et les exigences du militarisme se sont imposés de manière toujours plus directe et flagrante. On consacre bien plus d’espace dans la presse – et bien plus encore de déclarations anonymes d’initiés du Parti travailliste – à répondre aux attentes des marchés obligataires qu’à celles de la population, lorsqu’il est question d’un éventuel nouveau Premier ministre.
Kathleen Brooks, directrice de recherche pour la société d’investissement XTB, a résumé la question sans détour: «Le Royaume-Uni a toujours les coûts d’emprunt les plus élevés de tous les membres du G7, et nos rendements ont augmenté au rythme le plus rapide depuis le début de la guerre au Moyen-Orient. Tant qu’une contestation de la gauche du Parti travailliste ne sera pas éradiquée, ou que le gouvernement ne s’engagera pas dans une politique économique favorable à la croissance, nous ne voyons pas les rendements obligataires britanniques chuter de manière substantielle.»
Sur le front militaire, quel que soit le premier ministre travailliste pour le reste de cette législature, on attend de lui qu’il inverse le déclin prolongé des forces armées britanniques en transférant des milliards des dépenses sociales vers la guerre.
Ces exigences sont incompatibles avec les programmes sociaux les plus minimes. Les prétendants à la direction de la mal-nommée « gauche molle » — Andy Burnham et Angela Rayner — ont déjà commencé les pèlerinages requis aux QG des grandes entreprises, offrant les quelques miettes de rhétorique sociale qui auraient pu échapper à leur liste par le passé. La finance mondiale, rassurent-ils, aura le dernier mot.
Le Parti travailliste n'est pas seulement soumis à la pression de ces forces. Ayant rompu tout lien qui lui restait avec son ancien électorat ouvrier, il est devenu, corps et âme, un instrument politique au service de l'oligarchie financière et des grandes entreprises.
À tel point qu'il est désormais le parti préféré des « cadres supérieurs, des administrateurs et des professionnels », selon un sondage YouGov réalisé en janvier.
Le soutien au Labour diminue avec le revenu des ménages. Il ne recueille que 17 % des intentions de vote chez ceux occupant des « professions intermédiaires » et seulement 14 % chez ceux exerçant des professions « routinières et manuelles ». Dans ces deux catégories, il est largement devancé par le parti d'extrême droite Reform (respectivement 29 % et 39 %) et nettement battu par les conservateurs (respectivement 23 % et 17 %).
Parmi les électeurs de moins de 35 ans qui rejettent le nationalisme, la xénophobie et les normes sociales conservatrices de Reform et des conservateurs, le Parti vert devance largement le Parti travailliste — qui a repris à son compte une grande partie du programme anti-immigrés de la droite. Starmer et son éventuel successeur sont à la tête d’un parti vidé de sa substance, dépourvu de base populaire, qui ne répond qu’aux diktats des banques et des grandes entreprises.
Le Parti travailliste ne peut satisfaire pleinement ces exigences qu'en s'attaquant sans pitié au niveau de vie de la classe ouvrière, afin d'améliorer la compétitivité économique internationale de la Grande-Bretagne et de financer une remilitarisation rapide. Starmer n'en est qu'aux prémices de ce processus et doit soit l'accélérer, soit céder la place à quelqu'un qui le fera.
Le Times donne le ton en dénonçant Starmer pour un bilan qui « reflète les pires aspects de l’ancien Parti travailliste : la charge fiscale la plus élevée depuis 80 ans, une explosion des dépenses sociales, une législation du travail destructrice d’emplois et un exode des riches. Et pour couronner le tout, il n’a pas réussi à mettre fin à l’arrivée des bateaux ni à endiguer la vague d’antisémitisme », un mot-code pour l’opposition à Israël.
Les implications sociales de ces diktats sont illustrées par le déploiement prévu par la police métropolitaine de Londres de 4 000 policiers, de drones, dotés des pouvoirs de fouille renforcés et de véhicules blindés, pour une manifestation pro-palestinienne ce week-end, sous prétexte d’éventuels affrontements avec une manifestation d’extrême droite. Les manifestants ont été menacés d’arrestation immédiate pour l’utilisation du mot « intifada ».
En moins de deux ans, le gouvernement travailliste dirigé par Starmer a pleinement confirmé l’évaluation faite par le Parti de l’égalité socialiste (SEP - Socialist Equality Party) le jour de son élection : qu’un « nouveau monstre réactionnaire » avait été installé « à la tête d’un gouvernement travailliste sur une trajectoire de collision avec la classe ouvrière britannique ».
Cela a également confirmé l’opposition totale du SEP à la politique du « moindre mal » défendue par la pseudo-gauche en 2024: c’est à dire l’appel à voter pour le Parti travailliste (à part dans une poignée de circonscriptions), l’Alliance « Together » dirigée par le Socialist Workers Party et composée de partis capitalistes, ainsi que les tentatives ultérieures de canaliser le mécontentement derrière des projets tels que « Your Party » ou la promotion des Verts par le Parti communiste révolutionnaire. Tout cela revient à de nouvelles configurations de la même politique travailliste – des emballages différents pour le même programme pro-capitaliste d’austérité au niveau national, de militarisme à l’étranger et de répression de la résistance de la classe ouvrière.
Il y a cent ans, à l’approche de la grève générale de 1926, Léon Trotsky écrivait à propos d’une «déclin brutal et croissant du rôle mondial» de la Grande-Bretagne :
Ce processus inéluctable crée une situation révolutionnaire. La bourgeoisie anglaise, contrainte de s'incliner devant l'Amérique, de battre en retraite, de louvoyer, d'attendre, nourrit une inflexibilité croissante qui se manifestera dans la guerre civile, sous des formes effroyables.
Trotsky avertissait que dans ce contexte:
L'ensemble de la «superstructure» actuelle de la classe ouvrière britannique – dans toutes ses nuances et ses groupements sans exception – constitue un frein à la révolution.
Les travaillistes et la bureaucratie syndicale illustrent par leurs actions le propos de Trotsky. La ligne opportuniste imposée au Parti communiste de Grande-Bretagne par la faction stalinienne du Komintern — glorifiant la « gauche » syndicale et préservant l’autorité politique du Trades Union Congress — a étouffé la lutte pour construire un mouvement révolutionnaire indépendant. Le résultat fut d’accorder à la classe dirigeante le temps et l’espace nécessaires pour avancer ses propres « solutions » à la crise du capitalisme britannique : baisses de salaires, appauvrissement massif dans la Grande Dépression et marche au militarisme aboutissant à la Seconde Guerre mondiale.
Trotsky soulignait que le « principal frein à la révolution britannique est la faux 'gauchisme' diplomatique et de mascarade... qui est toujours prêt non seulement à la retraite, mais aussi à la trahison. »
Ce qui était vrai en 1926 l'est encore en 2026. Les « gauchistes » d'aujourd'hui — Jeremy Corbyn et ses acolytes — sont les premiers défenseurs et les piliers de la politique du Parti travailliste face à la radicalisation de la classe ouvrière. Ce sont eux qu'il faut démasquer et vaincre pour construire une nouvelle direction véritablement socialiste.
Participez à une réunion du Parti socialiste pour l'égalité (Royaume-Uni) consacrée à la grève générale de 1926.
