Les autorités frontalières canadiennes livrent des réfugiés aux fascistes de l’ICE

Manifestation contre l’Entente réactionnaire canado-américaine sur les pays tiers sûrs, qu’Ottawa continue de respecter malgré les atteintes aux droits des immigrants et des réfugiés perpétrées par l’administration Trump et ses agents de l’ICE. [Photo: David Asper, Centre for Constitutional Rights]

Le gouvernement libéral canadien, dirigé par Mark Carney, est pleinement complice de la chasse aux sorcières anti-immigrants menée par l’administration Trump et de sa mise en œuvre par les agents de l’Immigration et des Douanes américaines (ICE). Un récent article du Guardian a révélé que les autorités frontalières livrent systématiquement des demandeurs d’asile et des réfugiés à l’ICE, sachant pertinemment qu’ils seront détenus dans des conditions comparables à celles des camps de concentration avant d’être expulsés des États-Unis.

L’article décrit le vécu de réfugiés du monde entier, détenus (ou toujours détenus) par l’ICE après avoir déposé une demande d’asile légale au Canada. Cela fait suite, plus tôt cette année, à l’adoption par la Chambre des communes du projet de loi C-12 qui durcit encore davantage les règles d'immigration déjà restrictives du Canada, et à un reportage de CBC publié en février 2026 confirmant la présence d'agents de l'ICE dans cinq bureaux à travers le Canada (Toronto, Vancouver, Montréal, Calgary et Ottawa).

Markens Appolon, un étudiant haïtien de 25 ans livré à l'ICE par les gardes-frontières canadiens, a fui la violence des gangs et les troubles sociaux engendrés par un siècle de domination impérialiste, y compris l'impérialisme canadien lui-même. Arrivé à la frontière entre le Québec et le Vermont le 28 décembre 2025 pour demander l'asile au Canada, pays dont sa tante est citoyenne, Appolon a été refoulé par les agents frontaliers canadiens sous un prétexte fallacieux et remis à l'ICE. Il est détenu par eux depuis près de cinq mois.

Depuis le début du second mandat de Trump, les avocats canadiens spécialisés en immigration seraient submergés de cas similaires. « Le Canada participe à cela. Le Canada livre des gens à l’ICE », a déclaré au Guardian Erin Simpson, avocate en immigration à Toronto qui représente Appolon.

Tenzin, un réfugié tibétain de 29 ans, est arrivé à la frontière canadienne en août, accueilli par sa famille canadienne. Les agents frontaliers ont refusé d’interroger ses proches. Il a été placé au centre de détention de l’ICE à Buffalo, où il a été laissé sans soins médicaux adéquats, ce qui a gravement affecté sa santé. Gurbir Singh, qui avait fui des menaces de mort de la police indienne, a été remis à l’ICE parce que les agents frontaliers canadiens ont refusé de reconnaître son identité malgré ses documents.

Le gouvernement canadien a tenté de justifier sa longue collaboration avec le régime d’immigration brutal des États-Unis en invoquant l’Entente sur les tiers pays sûrs (ETPS) entre le Canada et les États-Unis. Signé initialement en 2004 à la suite des attentats du 11 septembre, l’ETPS oblige les demandeurs d’asile à déposer leur demande dans le premier pays « sûr » où ils entrent; c’est-à-dire les États-Unis pour la grande majorité des demandeurs arrivant au Canada par le sud.

Au mépris flagrant du consensus désormais largement établi parmi les organisations internationales de défense des droits de l’homme, ainsi que parmi les experts juridiques et universitaires, l'État canadien persiste à affirmer que les États-Unis répondent aux critères d'un « pays sûr » pour les réfugiés.

Sous l'administration Trump, cette affirmation a pris une tournure grotesque. Depuis janvier 2025, l'ICE a mené des rafles de masse de type militaire dans les grandes villes américaines, a interpellé des enfants en bas âge dans des écoles, a détenu des migrants latino-américains dans des conditions de camps de concentration aux États-Unis et au Salvador, et a tiré sur des civils lors d'opérations d'immigration. Plus d'une douzaine de personnes ont été tuées par des agents fédéraux ou sont mortes en détention de l'ICE rien qu'en 2026. En janvier, des manifestations de masse et des appels à la grève générale ont éclaté après qu'un agent de l'ICE a abattu Renee Nicole Good à Minneapolis. Moins de trois semaines plus tard, Alex Pretti, infirmier en soins intensifs, était tué par balle par un autre agent de l'ICE dans la même ville.

Les tribunaux canadiens ont déjà invalidé l’ETPS pour violation de l'article 7 de la Charte canadienne des droits et libertés. Suite à un appel interjeté par le gouvernement libéral de Trudeau, la constitutionnalité de l’Entente sur les tiers pays a finalement été confirmée par la Cour suprême en juin 2023. Le gouvernement Trudeau, puis l’administration Biden, ont ensuite étendu l’ETPS à l’ensemble de la frontière canado-américaine de 4 800 kilomètres, comblant ainsi la « lacune » du « passage irrégulier » qui permettait auparavant à des dizaines de milliers de personnes de demander l’asile au Canada en franchissant la frontière sans passer par un point de contrôle officiel.

Le gouvernement Carney est allé encore plus loin. Le projet de loi C-12, la Loi visant à renforcer le système d’immigration et la frontière du Canada, adopté ce printemps, confère au ministre de l’Immigration des pouvoirs étendus et sans contrôle lui permettant d’annuler ou de suspendre les demandes d’asile de catégories entières de personnes sans préavis ni supervision. Il impose également un délai rétroactif d’un an pour le dépôt des demandes d’asile et facilite le partage des données personnelles sensibles des migrants avec des organismes étrangers (y compris américains).

Le principe de non-refoulement – obligation fondamentale du droit international des réfugiés, auquel le Canada est signataire, qui consiste à ne pas renvoyer un réfugié vers un lieu où sa vie ou sa liberté est menacée – est ouvertement et systématiquement bafoué.

Le gouvernement libéral s’est engagé à atteindre l’objectif de l’OTAN, soit 5 % du PIB, pour les dépenses militaires d’ici dix ans, ce qui implique explicitement de démanteler ce qui reste des services sociaux canadiens. La militarisation rapide de la société exige des coupes drastiques dans les services publics et l’aide sociale à la classe ouvrière afin de financer les centaines de milliards de dollars investis dans le réarmement et les subventions aux entreprises.

Les attaques contre les travailleurs immigrants s’inscrivent dans cette offensive plus large contre l’ensemble de la classe ouvrière. Si le Canada est si ouvertement complice de la répression menée par l’administration Trump contre les immigrants et les travailleurs aux États-Unis, c’est parce que la classe dirigeante canadienne poursuit son propre programme autoritaire au pays : criminalisation des grèves, répression des manifestations, sape des programmes sociaux et normalisation du recours à la clause de dérogation de la Constitution pour bafouer les droits démocratiques. L’extrême droite, à la manière de Trump, est devenue la norme au sein des cercles dirigeants, comme en témoigne l’ascension de Pierre Poilievre, figure de proue de l’extrême droite, à la tête du Parti conservateur, principal parti d’opposition.

La collaboration du gouvernement canadien avec l’ICE révèle au grand jour le caractère fallacieux du nationalisme « Équipe Canada », promu par la classe dirigeante, les bureaucraties syndicales et les forces de pseudo-gauche en réaction à la menace de Trump d’annexer le pays pour en faire le 51e État et ruiner son économie. Selon ses partisans, le Canada est une société « plus humaine et plus douce » que les États-Unis, et une « Équipe Canada » rassemblant patrons, ministres et travailleurs peut résister au programme fasciste d’« Amérique d’abord » de Trump.

En réalité, comme le World Socialist Web Site l’a maintes fois souligné, la classe dirigeante canadienne partage de larges pans des politiques sociales et économiques de Trump. Son seul désaccord porte sur la question de savoir si la bourgeoisie canadienne doit conserver un « droit prioritaire » sur l’exploitation des travailleurs canadiens pour le profit.

Le Nouveau Parti démocratique (NPD), parti social-démocrate qui s'est efforcé de donner une façade de gauche au nationalisme d’« Équipe Canada », a proposé quelques mesures symboliques pour distancer Ottawa de la persécution féroce des immigrants menée par Trump. Les députés néo-démocrates ont appuyé les appels à limiter les contrats de défense avec les États-Unis, et en particulier avec l'ICE. La députée albertaine Heather MacPherson a écrit à Carney plus tôt cette année pour exiger la fermeture des cinq bureaux de l'ICE que les États-Unis maintiennent au Canada.

Une pétition demandant au gouvernement d'annuler les contrats avec les entreprises fournissant l'ICE a recueilli près de 16 000 signatures, témoignant d'une large opposition à l'ICE et à sa persécution des immigrants. Les députés néo-démocrates et verts ont appelé à écrire au premier ministre, à lancer des pétitions et à proposer des amendements à la loi sur les permis d'exportation. Le projet de loi C-233 de la députée néo-démocrate Jenny Kwan, qui aurait supprimé l'exemption générale dont bénéficient les États-Unis en matière de réglementation canadienne sur les exportations d'armes, a été rejeté en deuxième lecture en mars.

Fin mai, le NPD a demandé l'annulation d'un contrat de défense portant sur la fourniture de véhicules d'une valeur de 10 millions de dollars à l'ICE. Le PDG de Roshel, fournisseur ontarien, Roman Shimonov, a déclaré sans ambages au Hill Times : « Nous sommes la preuve vivante que l'industrie canadienne peut surpasser toutes les autres en matière de véhicules blindés, et nous continuerons d'apporter notre soutien au gouvernement américain. » Interrogé sur un éventuel appel du gouvernement canadien pour qu'il revoie sa position concernant ces contrats, il a nié toute démarche et a affirmé que cela serait « ridicule ».

Roshel n'est qu'une entreprise parmi d'autres au sein d'un secteur industriel en pleine expansion, spécialisé dans la production d'armes et d'équipements nécessaires à la machine de guerre de l'impérialisme canadien. Sa relation lucrative avec l'ICE illustre le lien entre militarisme et persécution des immigrants, et plus largement de la classe ouvrière. Les mêmes fournitures canadiennes utilisées par l'ICE contre les travailleurs américains seront utilisées contre les travailleurs canadiens. Malgré ses timides objections à faire affaire avec l'ICE, le NPD soutient sans réserve le vaste programme de réarmement du gouvernement Carney qui, entre autres, finance les entreprises fournissant les brutes fascistes de Trump.

La collaboration du Canada avec l’ICE découle d’un besoin commun aux classes dirigeantes américaine et canadienne. Afin de mettre en œuvre leur programme de guerre et d’austérité, elles doivent contrer la résistance de la classe ouvrière en la divisant selon des critères nationaux et ethniques et en renforçant le pouvoir répressif de leurs États respectifs.

La défense des droits des travailleurs immigrés, et de la classe ouvrière dans son ensemble, exige sa mobilisation politique indépendante en tant que force sociale – au Canada, aux États-Unis et à l’international – contre le système capitaliste qui engendre les conditions à l’origine des migrations de masse, et contre les classes dirigeantes des deux côtés de la frontière qui exploitent et persécutent les personnes contraintes à l’exil. La lutte pour les droits des réfugiés est, au fond, une lutte pour le socialisme.

(Article paru en anglais le 4 juin 2026)

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