L'insurrection des travailleurs boliviens entre dans sa sixième semaine et défie le complot contre-révolutionnaire de Paz et Trump.

Manifestation de masse à El Alto, le 3 juin. [Photo: COB]

Trente-six jours après le début de la grève générale illimitée lancée en Bolivie, le gouvernement de Rodrigo Paz n'est pas parvenu à briser ce soulèvement. Les barrages routiers – qui ont culminé à plus de 100 points actifs en début de semaine dernière avant une réduction partielle pendant les vacances de la Fête-Dieu – continuent de paralyser l'accès à La Paz et s'étendent bien au-delà de la capitale.

Des manifestations ont lieu dans tout le pays, Cochabamba étant devenu leur nouvel épicentre. À Santa Cruz, des paysans mobilisés ont occupé le champ pétrolier Humberto Suárez Roca mardi et ont été brutalement réprimés. À San Julián, un blocus de 21 jours paralyse l'un des principaux axes agro-industriels du pays. Les fédérations de producteurs de coca du Chapare ont annoncé une marche massive qui convergera sur El Alto.

Le 2 juin, la Fédération départementale des associations de quartier de La Paz (Fejuve) organisa un rassemblement populaire massif à El Alto, ville ouvrière située sur le plateau surplombant La Paz, théâtre des principales luttes de classes de ce siècle. Le rassemblement déclara un « état d'urgence permanent et mobilisé » et adopta l’unique revendication, celle de la démission de Paz. Après une opération de dispersion menée par l'armée, les manifestants reprirent le contrôle de la zone industrielle de Senkata à El Alto et occupèrent les rues adjacentes, autrefois empruntées par les automobilistes comme itinéraires alternatifs.

Il y a une semaine, Paz a signé l'abrogation de la loi 1341[qui limite les pouvoirs d’états d’exception], ouvrant la voie légale pour une répression militaire contre le soulèvement populaire. Cependant, le régime bourgeois bolivien, profondément démoralisé, ne s'est pas encore senti en mesure d'affronter directement les masses laborieuses.

Avec le soutien de l'impérialisme américain et tous les moyens illégaux et malhonnêtes à sa disposition, le gouvernement Paz a consacré ces derniers jours à combler cette lacune.

Le mercredi 3 juin, Paz annonça la nomination d'Ernesto Justiniano au poste de ministre de la Défense, en remplacement de Marcelo Salinas. Le parcours politique de cet homme – dont le premier acte en tant que nouveau ministre a été de mener personnellement à pied une opération conjointe de police et d'armée pour démanteler un barrage routier à Huajchilla – parle de lui-même.

Surnommé le « tsar antidrogue », Justiniano a été vice-ministre de la Défense sociale et des Substances contrôlées dans le gouvernement de Gonzalo Sánchez de Lozada, renversé par le soulèvement social massif de 2003 connu sous le nom de « Guerre du gaz ». Ayant accusé ses opposants de vouloir construire « le premier État narco-syndical d'Amérique du Sud », Lozada avait supervisé l'un des massacres les plus brutaux de l'histoire de la Bolivie, qui a fait à El Alto au moins 67 morts et plus de 400 blessés.

Ce scénario politique criminel est aujourd'hui répété par Paz, dans un contexte national et régional qui le rend encore plus dangereux.

Lors de la cérémonie d'investiture de Justiniano, Paz annonça le début d'une « bataille des batailles ». « C'est une guerre, c'est une invasion contre la Bolivie », déclara-t-il, accusant fallacieusement les narcotrafiquants de financer les mobilisations. « Il n'est pas surprenant », affirma-t-il, « que des porteurs de ressources économiques issues des régions productrices de stupéfiants aient été arrêtés, lesquelles ont parfois servi à alimenter les mobilisations et les actions contre notre démocratie. » L'objectif des manifestations de masse, prétendit-il cyniquement, était d'empêcher « la consolidation d'une nouvelle Bolivie sans corruption et où le narcotrafic serait acculé».

L’adhésion de Paz au discours de « narco-terrorisme », instrumentalisé par l’administration fasciste de Trump pour justifier toutes ses interventions impérialistes criminelles en Amérique latine, est indéniable. Cela a été confirmé de source sûre le lendemain.

Jeudi, Pete Hegseth a publié un message sur X au nom du «Département de la Guerre et de la Coalition anti-cartels des Amériques (A3C)» : « Le Département de la Guerre et l’A3C rejettent toute tentative de renversement du gouvernement légitime du président Rodrigo Paz en Bolivie. Les États-Unis observent. La Bolivie ne doit pas se laisser piéger par l’ancien statu quo de la domination narco-terroriste dans la région. »

Le secrétaire d'État Marco Rubio a appelé Paz le même jour pour annoncer l'intensification de «l'aide d'urgence et du soutien logistique à la Bolivie». Il a également réaffirmé, selon certaines informations, «l'engagement indéfectible des États-Unis à soutenir» le «gouvernement Paz et la reconstruction du pays après 20 ans de politiques socialistes inefficaces». Cette déclaration de Rubio rend explicites les clivages de classe qui caractérisent la lutte qui se déroule entre les masses boliviennes et l'administration Paz, soutenue par les États-Unis.

Ce que l'impérialisme américain défend dans son « pré carré » sud-américain, c'est l'anéantissement de tous les acquis sociaux obtenus depuis les grandes luttes du début des années 2000 et, plus précisément, depuis le début du XXe siècle. La « nouvelle Bolivie », telle que Paz l'a conçue, devrait être un protectorat néocolonial de l'impérialisme américain; ses ressources naturelles directement gérées par des capitaux financiers étrangers; ses dépenses publiques strictement limitées par un régime d'austérité dicté par le FMI, comme le gouvernement de Paz l'applique depuis son arrivée au pouvoir.

Le prétexte du « narco-terrorisme » est l’instrument idéologique de ce programme ; sa fonction est de fusionner et de légitimer la violence militaire contre toute forme d’opposition politique et sociale aux diktats de l’impérialisme et de la bourgeoisie nationale corrompue qui lui est subordonnée.

Parallèlement, cherchant à justifier légalement une abrogation de la loi 1341, dont le caractère manifestement criminel a suscité une vague d'indignation contre le régime, Paz a soumis à l'Assemblée nationale un projet de loi visant à réglementer les états d'exception. La supercherie a été immédiatement dévoilée.

Le projet de loi, approuvé par le Sénat jeudi soir, déclare en son article 26: «Les actions menées par les membres de la police et des forces armées boliviennes pendant l’état d’exception bénéficient d’une présomption de légalité.» La loi instaure en outre une assistance juridique financée par l’État pour tout agent poursuivi pour des actes commis durant cette période d’« exception », garantissant ainsi l’impunité pour des crimes barbares.

La répression déjà en cours donne une idée concrète de ces préparatifs juridiques. Le 3 juin, plus d'une centaine de policiers ont été déployés contre un groupe de paysans mobilisés – résistant à la répression armés seulement de bâtons – qui occupaient un champ pétrolier dans la province de Santa Cruz. Le lendemain, dix paysans arrêtés lors de l'opération ont été jugés en comparution immédiate et condamnés à trois ans de prison pour « association de malfaiteurs, incitation publique à commettre des infractions et atteinte aggravée à l'État». Compte tenu de la durée de la peine, aucun n'ira en prison, mais il leur est interdit de se rassembler en groupe ou d'appeler à des blocages ou à des occupations, sous peine d'emprisonnement immédiat.

Dans la nuit de mercredi à jeudi, Justino Apaza, secrétaire exécutif du Fejuve de La Paz, a été arrêté devant son domicile par des hommes cagoulés à bord d'un véhicule banalisé, sans plaques d'immatriculation. Un tribunal a ordonné sa détention provisoire pour six mois à la prison de San Pedro. La confédération syndicale COB a publié un communiqué dénonçant cette arrestation comme un « lâche enlèvement » et exigeant sa libération immédiate: «Nous ne permettrons pas le retour des méthodes dictatoriales de persécution et d'enlèvement des leaders sociaux.» L'ancienne sénatrice du MAS, Simona Quispe, a également été arrêtée par des hommes cagoulés à bord d'un véhicule sans plaques d'immatriculation, sous les yeux de sa famille à La Paz, sans mandat apparent.

Pendant ce temps, dans une vidéo publiée sur les réseaux sociaux, Paz a appelé « toute la société bolivienne à se mobiliser aux côtés de nos forces armées et de la police pour débloquer le pays et défendre la démocratie et la Constitution », avertissant que « si le pays ne bouge pas, il est évident que ceux du passé reviendront ».

Les forces sociales que Paz tente de mobiliser sont visibles à San Julián, dans l'État de Santa Cruz, où un blocus paysan de 21 jours menace la foire agricole Expoagro, prévue du 12 au 14 juin. Une réunion d'extrême droite du « comité civique » régional a dégénéré en violents affrontements avec les manifestants. À Yapacaní, des troupes de choc civiles ont établi une surveillance permanente à l'entrée de la ville pour prévenir tout nouveau blocus.

Face à cette campagne de répression brutale et dans une situation économique et sociale désespéré touchant des millions de travailleurs et de pauvres, rendue plus difficile encore par les grèves et les blocages mêmes, le mouvement a fait preuve d'une détermination politique sans faille.

L'état d'esprit qui règne chez les masses de la classe ouvrière s'est clairement montré après la suspension par le tribunal du mandat d'arrêt pour terrorisme visant Mario Argollo, secrétaire exécutif de la COB – condition posée par la confédération elle-même pour entamer un dialogue avec le gouvernement. La base a rejeté toute négociation, approuvé les blocus et décrété la mobilisation d'urgence permanente. Comme l'a résumé Jaime Solares, ancien dirigeant de la COB, après les délibérations internes de la confédération: «Ils ne veulent ni dialogue, ni rien. Leur seule revendication est désormais le départ du président.»

La classe ouvrière bolivienne maintient ce soulèvement depuis 36 jours malgré toutes les répressions du gouvernement et de ses soutiens impérialistes. Le complot contre-révolutionnaire qui se met en place témoigne de la force de ce soulèvement, et non de sa faiblesse. Mais le gouvernement ne reste pas les bras croisés et le fossé qui sépare la détermination des masses de la direction politique à leur disposition est dans ce conflit le terrain le plus dangereux.

La force de la classe ouvrière en Bolivie réside dans le caractère international de la classe. Elle doit comprendre son insurrection comme faisant partie d'une crise révolutionnaire internationale en plein développement et qui pose directement la question de la révolution socialiste mondiale. Ce n'est qu'en orientant stratégiquement sa lutte dans cette direction et en faisant appel à ses frères et sœurs de classe internationaux qu'elle pourra vaincre Paz, la bourgeoisie nationale réactionnaire et leurs protecteurs impérialistes.

(Article paru en anglais le 6 juin 2026)

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