D’autres signaux d’alarme sur l’état du système financier américain et mondial

Alors que Wall Street poursuit son ascension fulgurante et que les grandes banques déploient des efforts considérables pour promouvoir l'introduction en bourse (IPO) de SpaceX, la société d'Elon Musk, ainsi que celles, à venir, des entreprises d'IA Anthropic et OpenAI, empochant des commissions faramineuses se chiffrant en centaines de millions de dollars, les signaux d'alarme concernant l'état de l'économie américaine et du système financier mondial se font de plus en plus insistants.

Le panneau « Wall Street » devant les drapeaux américains flottant devant la Bourse de New York, le vendredi 14 janvier 2022, dans le quartier financier [AP Photo/Mary Altaffer]

De plus en plus d’attention est accordée au caractère étroit de la croissance en bourse, qui se limite à quelques entreprises d'IA, dans un contexte de ralentissement du reste de l'économie. Les profits en pourcentage du PIB augmentent, mais au lieu d'entraîner une hausse des salaires, les salaires réels diminuent et les entreprises les plus rentables sont celles qui réduisent le plus leurs effectifs pour diminuer leurs coûts, notamment grâce à l'IA.

Les données globales montrent que la consommation aux États-Unis se maintient globalement, mais une part croissante de celle-ci provient des ménages les plus aisés, tandis que des millions de familles peinent à joindre les deux bouts face à une inflation galopante, notamment pour les produits de première nécessité.

Par ailleurs, l'inquiétude grandit quant à la dépendance de l'économie et du système financier à la croissance de la dette.

Ce sujet a fait l'objet d'un article important paru cette semaine dans le Financial Times (FT), intitulé « L'empire de dette de Trump » (Trump’s empire of debt), qui met en lumière le rôle des dépenses militaires dans l'explosion de la dette publique.

L'article cite une étude de l'Université Brown selon laquelle le coût estimé des guerres lancées depuis le 11 septembre 2001 s'élève à environ 8 000 milliards de dollars. Le chiffre réel est encore plus élevé, car il n'inclut pas les coûts d'intérêts de la dette contractée pour financer ces guerres, qui avoisinent désormais 1 000 milliards de dollars par an. D'après le rapport du FT, la charge d'intérêts du Trésor américain est passée de 1,5 % du PIB en 2021 à plus de 3 % aujourd'hui.

Les États-Unis ont pu financer leur dette grâce au rôle prépondérant du dollar comme monnaie mondiale, ce qui leur a permis de lever des fonds sur les marchés financiers internationaux. Cependant, un changement s'opère, les investisseurs considérant de plus en plus les États-Unis comme « surendettés ».

L'article souligne que « les investisseurs étrangers se désengagent des bons du Trésor américain en raison du problème de la dette, des menaces pesant sur l'indépendance de la Réserve fédérale américaine, de l'instrumentalisation du dollar par le biais de sanctions financières et de l'érosion des contre-pouvoirs politiques sous la présidence de Trump ».

Il fait référence à un récent rapport de la Banque centrale européenne indiquant que la part des bons du Trésor américain détenue en réserve par les banques centrales mondiales a diminué, passant de 25 % à 22 % au cours de l'année écoulée, tandis que la part de l'or a augmenté, passant de 20 % à 27 %.

La détention de bons du Trésor américain, ainsi que de la dette des autres États, par les banques centrales a joué un rôle crucial dans le système financier mondial après la crise financière mondiale. Entre 2008 et 2021, les banques centrales ont racheté 63 % de la dette émise par les principales puissances du G7. Autrement dit, une branche de l'État capitaliste a émis d'importantes quantités de dettes, dont la majeure partie a ensuite été rachetée par une autre branche.

Ce chiffre provient d'une étude publiée en avril par le groupe de réflexion financier Group of Thirty, réalisée par Augustin Carstens, Klaas Knot et Stijn Claessens, respectivement ancien gouverneur de la Banque des règlements internationaux, ancien gouverneur de la Banque centrale des Pays-Bas et ancien fonctionnaire du FMI.

Leur rapport met en lumière le rôle croissant de l'intermédiation financière non bancaire (IFNB) dans le système financier mondial et les risques grandissants qu'elle représente.

Le rapport commence par souligner la croissance de ce secteur du système financier depuis la crise financière mondiale de 2008. Fin 2024, les actifs des institutions financières non bancaires (IFNB) atteignaient 260 000 milliards de dollars à l’échelle mondiale et représentaient plus de la moitié de l’intermédiation financière totale, grâce à l’activité des fonds privés qui jouent le rôle d’intermédiaires entre les emprunteurs et les investisseurs.

Le rapport indique que si de nombreuses IFNB ne présentent que des risques systémiques limités pour la finance mondiale, certains types d’IFNB manifestent des vulnérabilités structurelles, car ils combinent des actifs illiquides à des passifs courants, ce qui engendre d’importants déséquilibres. Autrement dit, pour reprendre une terminologie d’antan, elles empruntent à court terme et prêtent à long terme. Mais le système a pris une telle ampleur qu’il surpasse largement les conditions qui avaient provoqué les paniques bancaires d’autrefois.

Selon le rapport : « Pour les fonds monétaires et autres fonds d’investissement, les rachats massifs en période de tensions peuvent rapidement engendrer des pénuries de liquidités. »

Et cela peut propager une crise au cœur du système financier car « sur les principaux marchés obligataires, les fonds spéculatifs et autres sociétés actives à l’échelle mondiale dominent les échanges, détenant souvent des positions importantes, fortement endettées et à court terme, susceptibles de se liquider brutalement suite à des chocs. »

Le rapport cite plusieurs exemples de ce processus, notamment la ruée sur les fonds monétaires pendant la crise financière mondiale, les turbulences du marché obligataire en mars 2020 et les tensions sur le marché obligataire britannique en octobre 2022 – l’épisode dit « Liz Truss » où le gouvernement conservateur a tenté de financer des baisses d’impôts par l’endettement – qui a nécessité une intervention de la Banque d’Angleterre.

Le rapport indique que les risques d’un tel événement systémique, résultant des activités des institutions financières non bancaires, semblent s’accroître. Le refrain tristement célèbre « tant que la musique continue, on danse » était « d'actualité », et les politiques budgétaires et monétaires expansionnistes des économies avancées avaient « encouragé une prise de risques excessive ».

Ces facteurs ont « accru la probabilité de vulnérabilités et de tensions sur les marchés financiers mondiaux », mais ces tensions étaient « plus difficiles à gérer compte tenu de la fragilité des bilans publics [en référence à la croissance des déficits et à l'augmentation de la dette] et de la coordination limitée des politiques internationales » [conséquence de l'effondrement de l'ordre commercial et financier international provoqué par l'administration Trump].

« Bien que les avis divergent quant à l'urgence de la situation, il ne fait guère de doute que des chocs négatifs pourraient déclencher une crise d'une ampleur inédite depuis la crise financière mondiale. »

Le rapport présentait de nombreux scénarios quant à la manière dont une telle crise pourrait se déclencher et soulignait un point maintes fois évoqué : l'opacité du système des institutions financières non bancaires, due à « des informations limitées, de mauvaise qualité et inégalement disponibles », entravait les évaluations de risques en temps opportun, compliquait « l'identification des vulnérabilités critiques » et rendait « les épisodes de tension plus difficiles à maîtriser ».

Ce rapport a également mis en lumière l'incapacité des autorités financières à maîtriser le monstre qu'est le capital financier, toujours à la recherche de moyens de contourner les restrictions qui lui sont imposées. L'une de ces tentatives de réforme a consisté en la réglementation des banques introduite après la crise financière mondiale. Cependant, les liens entre les institutions financières non bancaires (IFNB), les banques et les marchés principaux sont restés importants.

L'expansion rapide du crédit privé « repose fortement » sur le financement et le soutien des banques, et ces liens « compromettent l'un des principes des réformes post-crise financière mondiale – le transfert des risques hors des banques – car, si le risque de crédit a en partie migré vers les IFNB, une grande partie du risque de liquidité associé demeure concentrée dans le système bancaire. » Une tentative d'éliminer le risque par la porte principale l'a en réalité fait revenir avec plus de force par la porte d’en arrière.

Quant aux mesures futures visant à contenir les problèmes du système des IFNB, le rapport souligne que les mesures destinées à le soutenir ne feraient qu'accroître la prise de risques, car en excluant les pertes les plus importantes, elles encourageraient « les fonds spéculatifs et autres acteurs du secteur des IFNB à recourir à un effet de levier encore plus important ».

En résumé, le rapport indique : « Le risque d’événements systémiques liés aux intermédiaires financiers non bancaires (IFNB) s’accroît, car plusieurs facteurs structurels se conjuguent à une vulnérabilité croissante de ces institutions. Une situation explosive pourrait se profiler. »

(Article paru en anglais le 6 juin 2026)

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