La Banque centrale européenne (BCE) a relevé jeudi son taux d’intérêt de 0,25 point de pourcentage, devenant ainsi la première banque centrale du groupe des grandes puissances du G7 à le faire en réponse à la hausse de l’inflation déclenchée par la guerre lancée par les États-Unis contre l’Iran.
Annonçant cette décision à l’issue d’une réunion du conseil des gouverneurs de la BCE, sa présidente, Christine Lagarde, a déclaré que la guerre au Moyen-Orient «générait des pressions inflationnistes», les prévisions d’inflation pour 2026 devant s’établir à 3 pour cent. Elle a souligné que l’inflation des prix de l’énergie avait encore « légèrement augmenté » pour atteindre 10,9 pour cent en mai, après une hausse de 10,8 pour cent en avril.
Les chiffres de la croissance économique dans la zone euro ont révélé que son économie est pratiquement en stagnation. Les prévisions de base de la BCE tablaient sur une croissance de 0,8 pour cent en 2026 et de 1,2 pour cent pour 2027. C’était une révision à la baisse par rapport aux prévisions précédentes «reflétant un impact plus prononcé de la guerre sur les marchés des matières premières, les revenus réels et la confiance».
«Les perspectives restent incertaines, avec des risques à la hausse pour l’inflation et des risques à la baisse pour la croissance économique», a-t-elle déclaré.
Si le premier trimestre de l’année avait vu une création d’emplois supplémentaires, à un rythme plus lent que fin 2025, la demande de main-d’œuvre s’était « encore refroidie » et l’on s’attendait à ce qu’entreprises et ménages» faiblissent.
Cela s’accompagnera d’une dégradation du niveau de vie. Lagarde a déclaré que la BCE s’attendait à un ralentissement de la croissance des salaires au second semestre de cette année, et les entreprises verraient le coût d’autres intrants augmenter et s’attendaient «par conséquent à augmenter leurs prix de vente».
Les prévisions de base de la BCE, à l’instar de celles d’autres institutions économiques et financières, reposent sur l’hypothèse que la guerre contre l’Iran prendra fin à très court terme. Mais les événements vont dans la direction opposée, alors que le prétendu « cessez-le-feu » vole en éclats et que le régime Trump intensifie ses attaques sur fond de menaces accrues, y compris des discussions sur l’utilisation possible d’armes nucléaires.
Lagarde a averti qu’une perturbation prolongée des approvisionnements énergétiques pourrait faire grimper les prix de l’énergie encore plus et pour plus longtemps que prévu actuellement, érodant « encore davantage les revenus réels et rendant entreprises et ménages plus réticents à investir et à dépenser ».
Mais, a-t-elle soutenu, il devait y avoir des restrictions sur les dépenses publiques consacrées aux mesures visant à atténuer le choc énergétique. Celles-ci devaient être temporaires et préserver la «viabilité budgétaire comme ancrage crucial d’une stabilité économique plus générale».
Conformément au passage à l’économie de guerre, en particulier en Allemagne, cela ne s’applique pas à l’armée. En fait, elle a vanté l’augmentation des dépenses publiques dans le domaine militaire et les infrastructures comme constituant «un certain amortissement contre les retombées de la guerre».
Sur le front financier, elle a offert les assurances habituelles: les banques de la zone euro étaient «résilientes», soutenues par une forte base de capital et de liquidités, une qualité d’actifs solide et une rentabilité robuste.
Mais comme Lagarde le sait bien par expérience, tout cela peut changer très rapidement en période d'instabilité financière mondiale, notamment en raison de l'implication croissante des institutions financières non bancaires dans le système financier mondial, un facteur mis en évidence par la BCE et d'autres banques centrales.
En conséquence, elle a lancé cet avertissement: «une baisse soudaine et prononcée des prix des actifs, potentiellement amplifiée par le secteur financier non bancaire et une détérioration de la qualité des actifs, en particulier dans les secteurs sensibles à l’énergie et au commerce, poserait des risques pour la stabilité financière. Ces risques augmentent à mesure que se prolongent les conflits géopolitiques actuels».
La décision de la BCE prépare le terrain pour que d’autres banques centrales maintiennent du moins leur orientation actuelle en matière de taux d’intérêt — les baisses ayant été exclues dans un avenir prévisible — voire procèdent à des hausses. La banque centrale japonaise devrait relever son taux la semaine prochaine. La Réserve fédérale américaine, lorsqu’elle se réunira la semaine prochaine sous la présidence de son nouveau chef Kevin Warsh, et malgré les exhortations du président américain Trump en faveur d’une baisse majeure, devrait maintenir ses taux inchangés dans des conditions où l’inflation a bondi à 4,2 pour cent.
Et la BCE pourrait encore augmenter ses taux, malgré l’insistance de Lagarde que la banque ne suivait pas une trajectoire prédéterminée.
L’interprétation faite par certains secteurs des marchés financiers est quelque peu différente. Seema Shah, stratège mondiale en chef chez Principal Asset Management, a déclaré au Financial Times (FT) que la combinaison de projections d’inflation élevées indiquait que la BCE devait «avoir un parti pris évident pour s’attaquer aux risques d’inflation».
Les propres projections de la banque, a-t-elle ajouté, s’éloignaient « de l'idée d’une mesure unique, un resserrement supplémentaire étant probable à mesure que les décideurs politiques cherchent à endiguer le choc inflationniste».
Les banques centrales n’ont qu’un seul moyen de «traiter» l’inflation: étouffer la croissance économique par des hausses de taux d’intérêt, et plonger l’économie dans la récession si cela est jugé nécessaire.
Tel fut l’avertissement lancé par Holger Schmieding, économiste en chef de la banque allemande Berenberg, à propos d’une telle décision dans des remarques au Financial Times (FT). La décision sur les taux était une «erreur de politique économique » qui porterait un « nouveau coup à la croissance de la zone euro » a-t-il déclaré.
Dans une note envoyée à ses clients à la veille de l’annonce de la BCE, il affirmait: «La BCE devrait faire abstraction du choc d’offre négatif plutôt que d’affaiblir davantage l’économie de la zone euro».
En début de semaine dernière, l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), qui regroupe 37 des plus grandes économies, a averti que la croissance mondiale ralentirait à 2,8 pour cent cette année, contre 3,4 pour cent en 2025.
L’économiste en chef de l’OCDE, Stefano Scarpetta, a déclaré que le «grand facteur d’incertitude» n’était pas seulement l’ampleur de la crise énergétique mais encore des inconnues telles que l’approvisionnement en engrais pour l’agriculture, et en hélium, crucial pour la fabrication des semi-conducteurs.
Dans un scénario pessimiste où les prix de l’énergie resteraient élevés jusqu’à l’année prochaine et où apparaîtraient des pénuries d’engrais et de produits industriels, l’inflation augmenterait, le chômage augmenterait et l’investissement, y compris dans l’IA, faiblirait «considérablement».
Dans ce cas, la croissance mondiale tomberait à 2,1 pour cent cette année et à 1,7 pour cent en 2027 et certains pays entreraient en récession.
«C’est la moitié du taux de croissance moyen de l’économie mondiale au cours des 25 dernières années. Cela signifie, bien entendu, que les ménages et les entreprises seront confrontés à une situation très sombre», a déclaré Scarpetta.
