La grève de 300 signaleurs de la compagnie ferroviaire Canadien Pacifique Kansas City (CPKC), qui dure depuis trois semaines, a une fois de plus mis en lumière les échappatoires favorables aux employeurs du Code du travail qui permettent à ces derniers de contourner, voire de briser, les débrayages légaux des travailleurs sous réglementation fédérale dans des secteurs clés de l'économie.
Après un vote à 96 % en faveur du mouvement de grève, ces travailleurs hautement qualifiés, membres de la Fraternité internationale des ouvriers en électricité (FIOE), se sont mis en grève le 31 mai pour réclamer des augmentations de salaire, le remboursement de leurs frais et des mesures visant à améliorer l'équilibre travail-famille.
Cependant, dès le lendemain du début de la grève, les grévistes ont commencé à filmer des cas de briseurs de grève exerçant illégalement leurs fonctions, en violation flagrante des récentes modifications au Code du travail canadien. Adoptées en juin 2024, ces modifications sont entrées en vigueur il y a un an. Ces mesures ont été saluées par la bureaucratie syndicale canadienne comme une « solide » loi anti-briseurs de grève, adoptée grâce à l'influence de leurs alliés au sein du gouvernement libéral pro-entreprises du premier ministre Justin Trudeau, puis de son successeur, Mark Carney.
Cependant, les travailleurs de la base sont loin d'être convaincus. Après tout, les gouvernements libéraux successifs ont concocté des « réinterprétations » manifestement anticonstitutionnelles du Code du travail, qu'ils ont utilisées sans scrupules pour interdire les grèves et imposer aux grévistes des contrats dictés par un arbitre et favorables aux patrons, sans même avoir le droit de voter sur l'« accord ».
En effet, il y a à peine deux ans, 3 200 mécaniciens de locomotive, chefs de train, employés de triage et contrôleurs de la circulation du CPKC, en grève, ont été contraints de reprendre le travail et se sont vu imposer un misérable contrat de travail par un arbitre. Des travailleurs ont subi le même sort lorsque le gouvernement a criminalisé les grèves de débardeurs en Colombie-Britannique et au Québec, de mécaniciens de WestJet et de travailleurs du Canadien National, sans même un débat ou un vote parlementaire.
Depuis l'élection du nouveau gouvernement libéral de Carney en avril 2025, Ottawa a continué de décréter des ordres anti-grève contre les agents de bord d'Air Canada, de contraindre les employés de Postes Canada à voter sur une offre de la direction truffée de reculs et de menacer d'intervention de l'État dans une série d'autres conflits contractuels.
Dans le conflit actuel chez CPKC, les grévistes ont continué de filmer les sous-traitants effectuant leurs tâches de signaleurs et d'agents de communication et ont soumis la vidéo pour appuyer une plainte déposée auprès du Conseil canadien des relations industrielles (CCRI), qui tranche les différends survenant dans le cadre du processus de négociation collective fédéral. Une audience concernant la première violation enregistrée a débuté lundi dernier. Un communiqué du CCRI indique que les autres violations filmées feront l'objet d'enquêtes et seront jugées ultérieurement au cas par cas.
Les travailleurs devraient se souvenir que c'est le CCRI, une instance non élue que la bureaucratie de la FIOE présente aujourd'hui comme un arbitre fiable des plaintes des travailleurs concernant les opérations briseuses de grève, qui a ordonné la fin des grèves du CPKC et du CN en 2024, sur la base fallacieuse d'un ordre unilatéral donné par le ministre du Travail de l'époque, Stephen MacKinnon.
La direction du CPKC a nié toute responsabilité, invoquant une clause en petits caractères du code révisé qui autorise les entreprises à employer des sous-traitants qui travaillaient habituellement sur les lieux visés, qui y travaillaient déjà avant l'envoi de l'avis de négociation et dont les tâches ne sortent pas du cadre de celles précédemment effectuées.
Les grévistes insistent sur le fait que le travail qu'ils ont filmé n'était pas un travail « normalement » effectué par les sous-traitants qui les ont remplacés. Or, la formulation de cette disposition est si vague que les entreprises peuvent simplement prétendre que le ou les sous-traitants en question effectuaient un travail autorisé par le Code du travail. Les directions du secteur fédéral ont déjà exploité cette faille. Depuis l’entrée en vigueur des modifications en juin 2025, les travailleurs syndiqués fédéraux ont déposé huit plaintes dénonçant le recours à des briseurs de grève. Les modifications au Code stipulent que les entreprises sous réglementation fédérale qui ont embauché de tels travailleurs de « remplacement » pourraient se voir imposer des amendes de 100 000 $ par jour. À ce jour, le CCRI n’a imposé aucune amende aux entreprises visées par les huit plaintes.
Quelle que soit la décision que le CCRI prendra finalement concernant les plaintes actuellement déposées par la FIOE auprès de CPKC, le recours à ces entrepreneurs de remplacement a déjà largement atténué l’impact de la grève et pourrait continuer de le faire pendant que le CCRI mène ses longues « enquêtes ». Quoi qu’il en soit, une autre disposition du Code permet à l’entreprise d’invoquer des menaces imminentes à la sécurité, des impacts environnementaux ou des dommages matériels pour justifier ses actions.
Le conflit actuel entre le CPKC et les travailleurs grévistes représentés par la FIOE révèle plus que jamais comment le droit du travail est conçu pour entraver les aspirations légitimes de la classe ouvrière. Le « processus de négociation collective » est truffé d'obstacles et de manœuvres visant à contenir la lutte de classe. Il a été institué sous sa forme moderne à la fin de la Seconde Guerre mondiale et immédiatement après, afin de permettre aux bureaucraties syndicales procapitalistes et nationalistes de s'intégrer à l'appareil d'État et de gérer la lutte des classes dans l'intérêt du capital canadien.
Les codes du travail provinciaux et fédéraux imposent toutes sortes d'obstacles aux travailleurs qui cherchent à défendre leurs intérêts. Ces mesures comprennent des procédures de conciliation interminables avec des arbitres désignés par le gouvernement, des périodes de réflexion, des votes forcés et arbitraires exigés par les employeurs sur leurs propositions contractuelles, des désignations paralysantes de « travailleurs essentiels », des décisions de la Commission des relations industrielles, l'interdiction des grèves sauvages dans les conventions collectives standardisées, le recours légal à des briseurs de grève et, en dernier recours, des ordres unilatéraux de reprise du travail émis par le ministre du Travail sur la base d'une réinterprétation par le gouvernement de l'article 107 du Code. Fortes de cet arsenal de mesures de pression, les directions d'entreprise sont de plus en plus enclines à faire traîner les négociations pendant des mois, voire des années, refusant de négocier des contrats de travail en attendant l'intervention de l'État.
Mais même cela ne suffit pas. L'attaque toujours plus sévère contre le niveau de vie de la classe ouvrière a engendré une combativité croissante parmi les travailleurs, dont le militantisme se traduit par une augmentation constante des grèves. Le gouvernement Carney s'apprête désormais à imposer aux travailleurs des réglementations du travail encore plus contraignantes. Les propositions actuellement sur la table dans le cadre de la nouvelle révision du Code du travail constituent ni plus ni moins qu'une attaque frontale contre les droits des travailleurs. Cette révision a été déclenchée par un intense lobbying mené au cours de la dernière année par des représentants patronaux agissant au nom des principales entreprises ferroviaires, aériennes et portuaires du pays. Le gouvernement cherche à élargir la définition des « travailleurs essentiels », qui ne seraient jamais légalement autorisés à faire grève ; à allonger les délais pour déclarer une grève ; à prolonger les périodes de réflexion ; à introduire dans le Code du travail des formulations plus explicites permettant d'édicter rapidement des mesures anti-grève ; et à imposer des médiateurs fédéraux « spéciaux » dès le début des négociations, lesquels auraient le pouvoir de solliciter l'intervention du gouvernement.
De leur côté, les responsables syndicaux considèrent ces remparts, censés protéger les profits des entreprises, comme une fatalité. Au final, telle ou telle disposition du Code peut être contestée avec une indignation parfois extrême, mais pour eux, le système lui-même est légitime. Ainsi, leur « opposition » vise en fin de compte à faire des demandes aux partis de la grande entreprise qui n'ont aucun intérêt à réduire la rentabilité de leurs maîtres capitalistes.
De toute façon, le système de négociation collective est inextricablement lié aux privilèges que la bureaucratie syndicale tire de son rôle de gendarme de la lutte de classe et de maintien de la paix sociale, au détriment de ses propres membres. À maintes reprises, la bureaucratie syndicale a sacrifié les intérêts les plus fondamentaux de la classe ouvrière pour faire appliquer les règles d'un système de négociation collective pro-employeur conçu par l'État.
Dans le cas des signaleurs, la FIOE maintient qu'ils doivent placer toute leur confiance dans le CCRI et la « négociation collective » pour obtenir satisfaction. C'est le chemin le plus sûr vers la défaite. Les 300 grévistes pourraient et doivent mobiliser un large soutien au sein de la classe ouvrière à travers l'Amérique du Nord, puisque les lignes du CPKC s'étendent de l'Arctique canadien aux États-Unis, jusqu'au Mexique tropical. Depuis le début de la grève, quelque 1700 mécaniciens de locomotive du CPKC aux États-Unis ont catégoriquement rejeté une entente pro-patronale de neuf ans qui aurait pérennisé des « augmentations » de salaire inférieures à l'inflation pendant près d'une décennie et mis en œuvre des modifications des règles de travail visant à accroître les profits de l'entreprise.
Les cheminots et d'autres secteurs de la classe ouvrière sont poussés à la lutte par les mêmes mécanismes : l'érosion de leurs salaires due à la hausse des prix des denrées alimentaires et de l'énergie, elle-même provoquée par la guerre américano-israélienne contre l'Iran ; la destruction des programmes sociaux et des droits des travailleurs par les classes dirigeantes de tous les pays afin de financer des augmentations massives des dépenses militaires et des subventions à l'oligarchie financière ; et l'accélération du rythme de travail et l'augmentation de la charge de travail imposées par les employeurs pour intensifier l'exploitation. Ce dernier mécanisme trouve une expression notoire dans les chemins de fer nord-américains, dominés par des entreprises impitoyables qui poussent les cheminots à bout, comme en témoignent les nombreux accidents et décès survenus au travail ces dernières années. Par conséquent, les cheminots qui s'opposent au pillage des entreprises et à la violation de leurs droits rencontreraient un fort appui de l'ensemble des travailleurs.
Les travailleurs doivent briser le carcan imposé par l'État canadien de concert avec les syndicats par le biais de la négociation collective. Les bureaucraties syndicales traitresses défendent des intérêts matériels hostiles à ceux des travailleurs qu'elles prétendent représenter. C'est pourquoi elles agissent comme agents auxiliaires de la «paix sociale » afin d’étouffer l'opposition ouvrière, de plus en plus explosive, aux attaques patronales et étatiques.
Pour que les cheminots et la classe ouvrière dans son ensemble puissent faire de réelles avancées, ils doivent agir indépendamment des syndicats en formant des comités de base dans chaque lieu de travail afin de briser le carcan de la « négociation collective ». Ce mouvement doit s'appuyer sur un programme socialiste et internationaliste pour rejeter les directions syndicales pro-capitalistes et nationalistes, ainsi que les attaques incessantes contre les droits des travailleurs, inévitables du fait de l'acceptation par la bureaucratie du système capitaliste de profit et de l'austérité et des guerres qu'il engendre.
