Perspective

Vaste opération de répression policière en Turquie à la veille du sommet de l’OTAN : guerre, dictature et révolution permanente

Erdoğan et Trump se sont rencontrés à la Maison-Blanche le jeudi 25 septembre 2025. [Photo: X/@iletisim/The Republic of Turkey Directorate of Communications)]

La Turquie subit une mobilisation policière d'envergure à l'approche du 36e sommet de l'OTAN, qui se tiendra à Ankara, sa capitale, les 7 et 8 juillet. Alors qu'il s'apprête à dérouler le tapis rouge pour le président américain Donald Trump – qui mène la guerre d'agression contre l'Iran et a rendu possible le génocide à Gaza – et d'autres criminels de guerre impérialistes, le régime du président Recep Tayyip Erdoğan cherche à réprimer toute opposition à la guerre, au génocide et au militarisme.

Le gouvernorat d'Ankara a instauré dans les faits l’état d'urgence dans la capitale, interdisant toute manifestation, déclaration à la presse, grève de la faim et distribution de tracts pendant 13 jours, du 28 juin au 10 juillet. Mardi matin, 209 personnes ont été arrêtées lors de perquisitions domiciliaires simultanées menées dans plusieurs provinces. Faisant suite à l'arrestation de plus de 30 militants anti-OTAN au cours des semaines précédentes, cette opération visait des représentants de partis et d'organisations pacifistes, des journalistes, des universitaires et des avocats.

Parallèlement, des opérations ont été menées contre les municipalités d'Adalar à Istanbul et de Silifke à Mersin, toutes deux dirigées par le Parti républicain du peuple (CHP) kémaliste. Des dizaines de personnes, dont des maires élus, ont été arrêtées, et le droit constitutionnel de vote et d'éligibilité a une nouvelle fois été bafoué sans aucun jugement : le maire d'Adalar, Ali Ercan Akpolat, et le maire de Silifke, Mustafa Turgut, ont été destitués par le ministère de l'Intérieur.

Le Comité international de la Quatrième Internationale (CIQI) et les partis de l'égalité socialiste qui lui sont affiliés condamnent cette répression policière généralisée et exigent la libération immédiate de tous les prisonniers politiques. Parallèlement à la campagne menée par le Parti de l'égalité socialiste en Turquie, le Parti de l'égalité socialiste (SGP) en Allemagne a organisé un rassemblement mercredi devant l'ambassade de Turquie à Berlin et a tenté de remettre une lettre ouverte à l'ambassadeur exigeant la libération d'Ercan Akpolat, d'autres élus et de militants anti-OTAN. L'ambassade a refusé de recevoir la lettre, confirmant ainsi la nature politique de ces opérations.

Ces opérations ciblant ces municipalités constituent les derniers épisodes d'une campagne judiciaire à motivation politique menée contre le CHP. Cette vague de répression a été déclenchée lorsque le CHP a supplanté le Parti de la justice et du développement (AKP) du président Erdoğan pour devenir le premier parti au niveau national lors des élections locales de mars 2024, et lorsque le maire d'Istanbul, Ekrem İmamoğlu (CHP), a devancé Erdoğan aux urnes. L'arrestation d'İmamoğlu en mars 2025 a été suivie d'opérations et d'arrestations similaires visant des dizaines de municipalités. Le mois dernier, un tribunal a outrepassé sa compétence en destituant la direction élue du CHP, menée par Özgür Özel.

Ces mesures illustrent les deux facettes de la réponse du régime d'Erdoğan à la guerre impérialiste aux frontières de la Turquie et à l'explosion sociale qui gronde à l'intérieur du pays. Le régime cherche à gérer cette crise insoluble en instaurant une dictature présidentielle, avec l'aval du président américain Donald Trump et des capitales européennes, et au nom de la bourgeoisie turque. Dans le même temps, la suspension progressive des normes constitutionnelles et juridiques en Turquie sert d'exemple et d'inspiration aux élites dirigeantes américaines et européennes, confrontées à la même crise.

La portée de l'opération contre la municipalité d'Adalar dépasse la simple volonté d'Erdoğan de neutraliser son rival politique, le CHP. Büyükada (Prinkipo, partie d'Adalar) est l'île où Léon Trotsky passa ses années d'exil entre 1929 et 1933. C'est là qu'il écrivit, outre « Ma vie » et « Histoire de la révolution russe », des ouvrages essentiels contre la montée du fascisme et du stalinisme, et c'est également là qu'en 1933, il lança l'appel à la fondation de la Quatrième Internationale. Avec Vladimir Lénine, Trotsky dirigea le régime soviétique, dont le soutien militaire et politique joua un rôle décisif dans la victoire de la guerre de libération nationale turque de 1919-1922. Le président Mustafa Kemal Atatürk lui-même a reconnu le rôle de ce soutien en 1929.

Depuis 2023, le World Socialist Web Site collabore de manière concertée avec la municipalité d'Adalar et Akpolat, dans le cadre des commémorations internationales de Léon Trotsky organisées chaque année en août sur l'île et du projet de transformation de la maison de Trotsky en centre culturel international. L'opération répressive menace également, de manière objective, ce projet de mémoire historique d'importance internationale.

La purge menée par Erdoğan contre ses rivaux politiques s'inscrit dans le contexte de l'effondrement des formes démocratiques de gouvernement à l'échelle internationale. Ce qui se passe en Turquie a pris de l'ampleur avec le retour de Trump au pouvoir aux États-Unis et sa croisade contre les droits démocratiques fondamentaux. En Europe, les élites dirigeantes portent les dépenses militaires à des niveaux records et imposent des coupes budgétaires dans les services sociaux, tout en promouvant les forces d'extrême droite et en intensifiant la répression contre l'opposition grandissante des travailleurs et des jeunes.

En Turquie – pays marqué par un développement capitaliste tardif et plaque tournante de la géopolitique mondiale – les contradictions internationales et de classe ne sont plus compatibles, même avec les normes démocratiques les plus minimales.

L'un des principaux moteurs de cette répression est la guerre qui encercle la Turquie. L'OTAN se réunit à Ankara au moment même où, sous l'égide des puissances européennes, elle intensifie la guerre contre la Russie et contraint ses États membres à des dépenses militaires record. Le fragile cessez-le-feu dans la guerre en Iran n'a pas freiné la volonté de l'impérialisme américain de dominer totalement le Moyen-Orient et le monde. Loin de freiner cette offensive, la débâcle de la guerre d'agression contre l'Iran ne fera que la rendre plus téméraire. Tout cela s'inscrit en définitive dans le cadre des préparatifs de guerre contre la Chine et du découpage impérialiste du monde. À la tête de la deuxième armée de l'OTAN, Erdoğan renforce ses liens avec ses alliés impérialistes par le biais de renforts de défense aérienne et de l'établissement d'un quartier général naval à Istanbul contre la Russie.

Le régime d'Erdoğan cherche à empêcher que le puissant sentiment anti-impérialiste de la population ne se traduise par un mouvement de masse contre la guerre et le génocide. Les sondages montrent que plus de 90 % de la population turque s'oppose à la guerre contre l'Iran et aux bases américaines présentes dans le pays. Erdoğan, quant à lui, malgré ses critiques verbales à l'encontre du premier ministre israélien Benjamin Netanyahou, facilite l'acheminement du pétrole azerbaïdjanais vers Israël, renforce la présence américaine et de l'OTAN dans le pays, participe au « Conseil de la paix » de Trump pour Gaza et, dans le cadre de la guerre contre l'Iran, condamne la riposte légitime de l'Iran plutôt que l'agression américaine. L'instauration d'une dictature présidentielle vise à combler par la force ce fossé : celui qui sépare, d'une part, les liens de la classe dirigeante turque avec l'impérialisme et ses intérêts réactionnaires, et d'autre part, le sentiment antiguerre des masses ouvrières.

Un autre facteur majeur accélérant l'effondrement de la démocratie est le niveau sans précédent des inégalités sociales et l'intensification de la lutte des classes. La Turquie figure parmi les pays européens les plus inégalitaires. Tandis que l'oligarchie financière accroît ses richesses, les travailleurs sont pris au piège d'une crise du coût de la vie qui ne cesse de s'aggraver. Cette polarisation se manifeste quotidiennement par de nouvelles luttes : des enseignants du secteur privé se battent à Ankara pour un salaire minimum garanti et des conditions de travail décentes ; des ouvriers ont forcé des barricades de gendarmerie pour s'emparer d'une mine, bravé l'assaut armé d’hommes de main des patrons et se sont rebellés contre les bureaucraties syndicales. La classe dirigeante turque est assise sur une poudrière sociale, et la répression policière vise de plus en plus directement la classe ouvrière et la menace de révolution sociale qu’elle fait planer.

Bien que le CHP soit une cible de la répression d'Erdoğan, il est totalement incapable d'apporter une réponse progressiste à cette crise. Le CHP – comme tout autre parti bourgeois – est, par essence, incapable de défendre de façon durable les droits démocratiques ou de s'opposer à l'impérialisme. Le CHP est le parti d'Atatürk, fondateur de la République de Turquie en 1923. C'est un parti qui représente les intérêts de la même classe dirigeante que l'AKP et qui est profondément lié à l'impérialisme de l'OTAN. La rhétorique de « résistance » d’Özgür Özel face à la répression s’est rapidement muée en résignation, car Özel, à l’instar d’Erdoğan, craint par-dessus tout l’émergence d’un mouvement ouvrier indépendant susceptible d’ébranler les fondements du système capitaliste et du pouvoir bourgeois.

C’est pourquoi Özel s’adresse non pas à la classe ouvrière, mais à ses ennemis et aux ennemis de la démocratie : les puissances impérialistes de l’OTAN. Dans un article publié dans le magazine Newsweek, il avertit ces puissances que l’opposition sociale croissante au gouvernement Erdoğan avait atteint un point de non-retour et que les conséquences d’une explosion révolutionnaire les toucheraient également. Il n’est pas possible de démontrer plus clairement que les droits démocratiques ne peuvent être défendus sous la direction d’un parti bourgeois dépendant de l’impérialisme.

Tout ceci prouve concrètement la justesse de la théorie de la révolution permanente de Trotsky. À l'époque de l'impérialisme, aucune fraction de la bourgeoisie des pays à développement capitaliste tardif n'est capable d'instaurer un régime démocratique, de s'affranchir de l'impérialisme ni de répondre aux aspirations sociales des travailleurs. La tâche de mettre fin à la guerre impérialiste, de garantir les droits démocratiques du peuple kurde et de tous les opprimés de la région et d'abolir les inégalités sociales incombe à la classe ouvrière, en Turquie et à l'international. La lutte pour les droits démocratiques et sociaux est indissociable de la lutte contre l'impérialisme. Cela implique la lutte pour une Fédération socialiste du Moyen-Orient, fondée sur la perspective de la révolution socialiste mondiale.

La crise en Turquie démontre qu'il n'existe aucune solution à l'effondrement global de la démocratie bourgeoise au sein des institutions capitalistes existantes. La seule voie possible est l'instauration du pouvoir ouvrier par la mobilisation révolutionnaire de la classe ouvrière. C’est cette perspective que défendent le Comité international de la Quatrième Internationale et sa section turque, le Sosyalist Eşitlik Partisi.

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